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Full text of "Chefs-d'oeuvre dramatiques de Quinault, Montfleury, Genest, et La Fontaine"

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PQ 
1220 

C4-5 
1824- 




l^xtsitxdtb ta 

ûf % 

C. Carrington Smith 



I 




REPERTOIRE 

DU 

THÉÂTRE FRANÇAIS. 

TOME II. 



A PARIS, 

Ladrange , libraire , quai des Augustins, n° 1 9 ; 
_, . GuiBERT, libraire, rue Gît-le-Cœur, n° 10; 

Lhecreux , libraire . quai des Augustius, n" 3 7 ; 
Verdière, libraire, même quai, n° aS. 



*^ 



CHEFS-D'OEUVRE 

DRAMATIQUES 

DE 

QUINAULT, 
MONTFLEURY, GENEST, 

ET 

LA FONTAINE. 



is, y^A^ 



A PAR 

IMPRIMERIE DE JULES DIDOT AÎNÉ, 
IMPRIMEUR nr ROI. - 

1824. 



K, 









1110 



LA 

MÈRE COQUETTE, 

OU 

LES AMANTS BROUILLÉS, 

COMÉDIE EN CINQ ACTES, 
PAR QUINAULT, 

Représentée , pour la première fois , le 1 5 octobre 
iC65. 



l ■«/»/« -vx/v-v/v^ «XX/l/VVk/VWV 



NOTICE 

SUR 

QUINAULT. 

Philippe Quinatjlt naquit en i635, à Felletin 
dans la Marche, d'un père peu fortuné, qui 
l'envoya à Paris dès l'âge de huit ans. Tristan- 
l'Ermite, célèbre alors par sa tragédie de Ma- 
rianne, du même pays que le jeune orphelin, 
et, suivant quelques-uns, son parrain, prit 
soin de son éducation. Quinault n'avoit pas en- 
core dix-huit ans, lorsqu'il acheva les Rivales, 
comédie en cinq actes. Tristan présenta cette 
pièce, comme étant de sa composition, aux co- 
médiens, qui en offrirent cent écus.Mais l'au- 
teur de Marianne, ne voulant pas dérober à 
son élève la gioiie que pouvoit lui acquérir 
son premier ouvrage, ne dissimula plus qu'il 



4 NOTICE SUR QUINAULT. 

étoit d'un jeune homme. A cette nouvelle, les 
acteurs ne voulurent plus en donner que cin- 
quante écus. Enfin, par composition, ils accor- 
dèrent le neuvième de la recette , et c'est depuis 
ce moment que les auteurs ont eu dans les re- 
cettes une part proportionnée au nombre d'ac- 
tes que contiennent leurs ouvrages. 

Quinault est beaucoup plus connu par ses 
opéra que par les pièces qu'il a données au 
théâtre Français; mais, fidèles au plan que 
nous nous sommes tracé, nous ne parlerons 
que des dernières. 

La seconde pièce de Quinault, intitulée la 
Généreuse ingratitude , tragi-comédie pastorale 
en cinq actes, en vers, fut jouée en i654. 

L'Amant indiscret, ou le Maître étourdi, co- 
médie en cinq actes, en vers, fut représenté 
dans la même année i654- 

Les coups de t Amour et de la Fortune , tragi- 
comédie en cinq actes , en vers , fut donnée 
en i656. 

Les deux années suivantes virent paroître 
trois tragédies, totalement oubliées aujour- 



NOTICE SUR QUINAULT. 5 

d'hui : ce sont, Cjrus, le Mariage de Cambyse, 
et Amalazonte. 

Le feint Jlcibiade, tragi-comédie, fut joué 
en i658. 

Le Fantôme amoureux^ tragi-comédie, en 
cinq actes , en vers , fut joué sept fois en 1 669. 

Quinault fit représenter, en 1 660 , u«e tragi- 
comédie intitulée Stratonice , et une pastorale 
allégorique, sous le litre des Amours de Lysis 
et d'Hespérie. 

Agrippa, ou le faux Tihérinus, tragédie, pa- 
rut en 1661. 

.(4sf/«fe, tragédie qui eut beaucoup de succès 
en i663, n'en eut aucun à ses reprises. 

La Mère coquette , comédie en cinq actes, en 
vers, la meilleure de toutes les pièces que Qui- 
nault ait composées pour le théâtre Français, 
et la seule que l'on trouve dans cette collection , 
parut pour la première fois le 1 5 octobre 1 665. 

Pausaniasy tragédie, fut donné le 16 no- 
vembre 1668 et n'eut point de succès. 

Bellérophon , tragédie , est le dernier ouvrage 
que Quinault composa pour le théâtre Fran- 



6 NOTICE SUR QUINAULT. 

çais. Elle fut jouée en 1670, et eut beaucoup 
de succès. 

Il est à remarquer qu'à cette époque Qui- 
nault n'avoit encore composé aucun opéra. 

Un négociant, grand amateur de théâtre, 
ayant donné à Quinault un appartement dans 
sa maison , vint à mourir laissant plus de cent 
mille livres de biens à sa veuve. Celle-ci par re- 
connoissance des conseils utiles que le poète lui 
avoit donnés dans la conduite de ses affaires, 
crut devoir assurer sa fortune en l'épousant. 

A cette époque, Quinault acheta une charge 
d'auditeur des comptes. La compagnie ayant 
fait quelques difficultés de le recevoir sous pré- 
texte qu'il avoit composé des comédies, on fit 
à cette occasion les vers suivants : 

Quinault, le plus grand (des auteurs , 
Dans votre corps , messieurs , a dessein de paroître : 
Puisqu'il a tant fait d'auditeurs , 
Pourquoi l'empéchez-vous de l'être? 

L'Académie s'empressa de l'admettre dans 
son sein; il y fut reçu en 1670, 



NOTICE SUR QUINAULT. 7 

Vers la fin de sa vie, Quinault entreprit un 
poëme sur l'extinction en France de la religion 
prétendue réformée. Il mourut à Paris le 1 9 no- 
vembre 1688. 



PERSONNAGES. 

LAURETTE, servante d'Ismèiie. 
CHAMPAGNE, valet de chambre d'Acante. 
ACANTE , amant d'Isabelle. 
LE MARQUIS, cousin d'Acante. 
CRÉMANTE, père d'Acante. 
ISABELLE , fille d'ismène. 
ISMÈNE, mère d'Isabelle. 
Le page du marquis. 



La scène est à Paris, dans une salle du logis 
d'ismène. 



LA 

MÈRE COQUETTE, 

COMÉDIE. 
ACTE PREMIER. 



SCÈNE I. 

LAURETTE, CHAMPAGNE. 

LAURETTE. 

Tu n'es donc pas content? Vraiment c'est une honte. 
Je t'ai baisé deux fois. 

CHAMPAGNE. 

Quoi! tu baises par compte? 
Après un an d'absence, au retour d'un amant, 
Tu crois que deux baisers ce soit contentement? 

LAURETTE. 

Eh , mon Dieu , patience ! un de ces jours j'espère 
Que da moi sur ce point tu ne te plaindras guère. 
Mais parlons de mon maître, et sans déguisement. 

CHAMPAGNE. 

N'ai-je pas là-dessus écrit bien amplement? 

LAURETTE. 

Oui, qu'on t'avoit fait faire en vain un grand voyage. 



lo LA MERE COQUETTE. 

Pour chercher ce bou homme et l'ôter d'esclavage , 

Et que n'en ayant pu trouver nulle clarté , 

Tu revenois enfin sans l'avoir racheté : 

A ce compte il est mort? 

CHAMPAGNE. 

Cela ne veut rien dire , 
Et ta maîtresse encor n'a qne faire de rire. 

L AURETTE. 

Comment rire ? 

CHAMPAGNE. 

oh ! que non. 

LAURETTE. 

Qu'est-ce donc que tu crois? 

CHAMPAGNE. 

Mais toi, tu me crois doue uu sot comme autrefois? 
Je ne l'étois pas tant que tu l'aurois pu croire. 
Quand je te dis adieu... si j'ai bonne mémoire, 
Ce fut en cette salle, en ce lieu justement. 
Comme je te faisois mou petit compliment, 
T'assurois de mon mieux d'une ardeur sans seconde, 
Eh ! je m'en accpiittai , je crois... 

LAURETTE. 

Le mieux du monde. 

CHAMPAGNE. 

Ta maîtresse sur\'int, qui nous fit séparer , 

Avec elle en sa chambre elle te fit entrer; 

Et, chagrin de nous voir séparés de la sorte, 

Je voulus par dépit écouter à la porte. 

J'ai l'oreille un peu fine : elle avoit le cœur gros , 

Elle le débonda d'abord par des sanglots; 



ACTE 1, SCENE I. II 

Puis d'un ton assez aigre, elle te fit entendre 
Quels maux de mon voyage elle devoit attendre; 
Que j'allois lui chercher un époux irrité 
D'avoir langui long-temps dans la captivité; 
Qu'elle alloit à son tour entrer dans l'esclavage; 
Enfin (ju'après sept ans d'espoir d'un doux veuvage, 
Un vieux mari chagrin viendroit troubler le cours 
De ses plus doux plaisirs et de ses plus beaux jours* 
J'en aurois bien ouï davantage sans peine, 
Mais ou vint à sortir de la chambre prochaine ; 
J'eus peur d'être surpris , et je vois à regret 
Que tu n'as pas voulu m'avouer ce secret. 

LAURETTE. 

C'est ta faute. 

CHAMPAGNE. 

Ma faute? 

LAURETTE. 

Oui, je te le proteste. 

CHAMPAGNE. 

Si tu m'aimois assez. . . 

LAURETTE. 

Va, je t'aime de reste. 

CHAMPAGNE. ' 

Quel secret entre amants doit-on jamais avoir? 

LAURETTE. 

Tu ne saurois rien taire, et tu veux tout savoir? 

Crois-tu que quand je garde avec toi le silence, 

Je ne me fasse pas beaucoup de violence? 

Je suis fille, je t'aime , et me tcds à regret. 

Ce m'est un grand fardeau , que le moindre secret : 



12 LA MERE COQUETTE. 

Mais j'ai trop éprouvé ton caquet invincible , 
Et ne m'y puis fier sans être incorrigible. 

CHAMPAGNE. 

Va, va , j'ai vu le monde , et je suis bien cbangé; 
Si j'eus quelque défaut, je m'en suis corrigé. 
Je sais comme il faut vivre, et vivre avec adresse : 
Je reviens du pays des sept sages de Grèce; 
Et pour te faire voir que je me tais fort bien. 
Je sais un grand secret dont tu ne sauras rien. 

LAURETTE. 

Qui? moi? 

CHAMPAGNE. 

Toi-même. 

LAURETTE. 

Encor, quel secret pourroit-ce être? 

CHAMPAGNE. 

Un secret qui me perd , s'il est su de mon maître : 
Son vieux père, sur-tout, fâcbeux au dernier point, 
Est homme là-dessus à ne pardonner point. 

LAURETTE. 

Je ne puis donc prétendre à savoir ce mystère. 

CHAMPAGNE, 

JS'étoit que tu croirois que je ne me puis taire, 
Vois-tu, je t'aime assez pour ne te rien celer; 
Mais tu m'accuserois encor de trop parler. 

LAURETTE. 

Point, cela nest pour moi d'aucune conséquence. 

CHAMPAGNE. 

Je yeux savoir garder désormais le silence; 
Et si je te dis tout, peut-être tu croiras... 



ACTE I, SCÈNE I. i3 

LAURETTE. 

l'oiut du tout , je croirai tout ce que tu voudras. 

CHAMPAGNE. 

Tu sais quelle amitié de tout temps fit paroître 

L'époux de ta maîtresse au père de mon maître; 

Qu'ils étoient grands amis, n'étant eucor qu'enfants. 

Et qu'il y peut avoir déjà près de huit ans 

Que ton maître, embarqué sur mer pour ses affaires, 

Fut pris, et chez les Turcs vendu par des corsaires. 

Tu sais que ta maîtresse en eut peu de douleur, 

Et très patiemment supporta ce malheur; 

Que, loin d& rechercher, craignant sa délivrance , 

Elle le tint pour mort et prit le deuil d'avance. 

Tu sais fort ])ien aussi que la vieille amitié 

Fit qu'enfin mou vieux maître eu eut quelque pitié. 

Et me chargea de faire en Turquie un voyage , 

Pour chercher et tirer son ami d'esclavage. 

Je fus , comme tu sais , m'embarquer pour cela : 

Tu sais enfin. Comment! quels gestes fais-tu là? 

LAURETTE. 

c'est que le sang me bout, franchement, à t'entendre ; 
Si je sais tout cela , que sert de me l'apprendre? 

CHAMPAGNE. 

■le t'ai voulu conter le tout de point en point. 

LAURETTE, 

Conte-moi simplement ce que je ne sais point. 

CHAMPAGNE, lui faisant signe de se taire. 
t)onc, au moins... 

LAURETTE. 

Oui, dis donc. 



i4 LA MÈRE COQUETTE. 

CHAMPAGNE. 

Veux-tu que je te die? 
Je n'ai, ma foi, jamais été jusqu'eu Turquie. 

-LAURETTE. 

Comment? 

CHAMPAGNE. 

Un vent fâcheux à Malte nous jeta , 
Où d'un certain vin grec le charme m'arrêta : 
Ta maîtresse aussi bien... 

LAURETTE. 

Laisse là ma maîtresse. 
Si l'on t'interrogeoit... 

CHAMPAGNE. 

Me crois-tu sans adresse? 
Un vaisseau turc fut pris , un esclave chrétien , 
Françcus, et pas trop sot pour un Parisien, 
Trouvé sur ce vaisseau , fut mis hors d'esclavage ; 
Il étoit vieux, cassé , j'eus pitié de son âge : 
Je l'ai par charité jusqu'à Paris conduit, 
Et du pays des Turcs il m'a fort bien instruit. 
Veux-tu voir si je sais... 

LAURETTE. 

Moi! puis-je m'y connoître? 

CHAMPAGNE. 

N'importe. 

LAURETTE. 

Quelqu'un vient : c'est Acante ton maître. 



ACTE 1, SCÈNE II. i5 

SCÈNE IL 

ACANTE, LAURETTE, CHAMPAGNE. 

LAURETTE. 

Vous nous trouvez causant, monsieur, Champagne et moi. 

ACANTE. 

Vous vous aime^: toujours, à ce que je connoi. 

CHAMPAGNE. 

Eh! pour(juoi non, monsieur? 

LAURETTE. 

Avec même tendresse. 

ACANTE. 

Que vous êtes heureux ! Mais voit-on ta maîtresse? 

LAURETTE. 

On ne peut voir madame encor de quelque temps. 
Elle est à sa toilette. 

ACANTE. 

Il suffit, et j'attends. 

CHAMPAGNE. 

C'est-à-dire, entre nous , que madame se farde. 

LAURETTE. 

Ne retiendras-tu point ta langue babillard e? 

CHAMPAGNE. 

Eh ! ce n'est qu'entre nous. 

ACANTE. 

Que dites-vous tout bas? 

LAURETTE. 

Que la mère en ces lieux n'attire point vos pas; 



i6 LA MERE COQUETTE. 

Que la fille plutôt... 

ACA>'TE. 

Quoi! l'iiîgrate Isabelle? 
Je l'aimois, je l'avoue, et d'une ardeur fidèle : 
Dès mes plus jeunes ans je m'en sentis charmé. 
Et je puis dire, hélas, qu'alors j'étois aimé! 
J'en avois chaque jour quelque douce assurance. 
Tant qu'elle fut dans l'âge où régne l'innocence. 
Elle vit avec joie, et même avec transport, 
Nos deux pères amis, de notre hymen d'accord; 
Et j'attendois des nœuds qu'en nous on voyoit croître. 
Une éternelle amour, s'il en peut jamais être. 
J'avois cru que son cœur pourroit se dégager 
Du penchant naturel qu'a son sexe à changer; 
Mais l'ingrate, au mépris d'un feu tel que le nôtre. 
Est changeante , sans foi, fille enfin comme une autre. 

L AURETTE. 

c'est traiter un peu mal notre sexe à mes yeux. 
Les hommes, par ma foi, ne valent guère mieux; 
Et tel qui nous impute une inconstance extrême 
Souvent cherche querelle, et veut changer lui-même; 
Quand les traîtres sont las, messieurs font les jaloux. 

ACAXTE. 

Crois-tu... 

LAURETTE. 

Ce que j'en dis, monsieur, n'est pas pour vous. 
Isabelle , sans doute , agit d'une manière 
Qui fait voir qu'avec vous elle rompt la première; 
Et malgré ses mépris, malgré tous ses rebuts, 
Je ne jurerois pas que vous ne l'aimiez plus. 



ACTE I, SCENE II. ij 

ACANTE. 

Moi! que j'aime une ingrate! une inconstante fille!... 
Mais est-elle en sa chambre? 

LAURETTE. 

Oui, monsieur, (jui s'habille : 
Uu homme y vient d'entrer. 

ACANTE. 

Qui? 

LAURETTE. 

' Qui vous craint fort peu ; 

Beau, jeune... 

ACANTE. 

Et c'est? 

LAURETTE. 

Déjà vous voilà tout en feu? 
Il n'a que soixante ans, c'est monsieur votre j)ère. 

ACANTE. 

Mon père ? Eh ! que fait-il ? 

LA RETTE. 

Eh! que pourroit-il faire? 
Courbé sur son bâton, le bon petit vieillard 
Tousse, crache, se mouche, et fait le goguenard; 
Des contes du vieux temps étourdit Isabelle : 
c'est tout ce que je crois qu'il peut fîiire auprès d'elle. 

ACANTE. 

Crois-tu qu'elle aime ailleurs? 

C H A M r A G > E. 

La, dis. 

LAURETTE. 

Je le crois bien; 

2. 



i8 LA MÈRE COQUETTE. 

Mais pour dire (jiii c'est, monsieur, je n'en sais rien. 

CHAMPAGNE. 

Seroit-ce point... 

ACANTE. 

Qui donc? 

CHAMPAGNE. 

Attendez, que j'y pense.. 
Le marquis? 

ACANTE. 

Mon cousin? J'y vois peu d'apparence. 

LAURETTE. 

Il est vrai : ce cousin , respect la ])areuté. 
Est un jeune étourdi bouffi de vanité. 
Qui cache dans le faste, et sous l'énorme enflure 
D'une grosse perruque et d'une garniture. 
Le plus badin marquis qui vit jamais le jour, 
Et, pour tout dire enfin, un sot suivant la cour. 

CHAMPAGNE. 

N'importe, il est marquis; c'est ainsi qu'on le nonune; 
Et ce titre parfois rajuste bien un homme. 

ACANTE. 

Ah! si c'c-toit pour lui... Non, je ne le crois pas; 
Isabelle n'a point des sentiments si bas : 
Quelque juste dépit qui c-ontre elle m'aigrisse, 
Je ne lui saurois faire encor cette injustice. 
Mais si je connoissois mou rival trop heureux... 

LAURETTE. 

Ah! vous êtes, monsieur, encor bien amoureux ! 

A CANTE. 

Non, je neveux plus l'être après an tel outrage 



ACTE I, SCENE II. 19 

LAURETTE. 

Quand ou l'est malgré soi l'on l'est bien davantage; 
On ne m'y trompe pas, je m'y connois trop bien. 

ACANTE. 

Hélas ! que l'orgueilleuse au moins n'en sache rien : 
Si l'ingrate qu'elle est connoissoit ma tendresse. 
Elle triompheroit encor de ma foiblesse. 

LAURETTE. 

Vraiment sans lui rien dire, elle en triomphe assez , 
Et vous raille en secret plus que vous ne pensez; 
Elle ne croit que trop que vous l'aimez encore. 

A G A. \ TE. 

L'ingrate me méprise, et croit que je l'adore. 
Dis-lui qu'elle s'abuse; oui: mais dis-lui si bien... 

LAURETTE. 

Ma foi , j'aurai beau dire , elle n'en croira rien : 
Elle tient votre cœur trop sûr sous son empire. 

ACANTE. 

Je l'empêcherai bien de m'en oser dédire , 
Ce cœur, ce lâche cœur... 

SCÈNE m. 

LE MARQUIS, ACANTE, CHAMPAGNE, 
LAURETTE. 

LE MARQUIS. 

Ah ! cousin, te voilà? 
IJonjour. Que je t'embrasse. Encor cette fois-là. 

ACANTE. 

Ah ! vous me meurtrissez! Laurette se retire? 



30 LA MÈRE COQUETTE. 

LAURETTE. 

Monsieur Champagne encore a deux mots à me dire. 

LE MARQUIS. 

Comment, monsieur Champagne! Il est donc revenu? 
il sent son honnête homme, et je l'ai méconnu: 
Lorsqu'il étoit laquais , il n'étoit pas si sage. 

CHAMPAGNE. 

Ni vous non plus, monsieur, lorsque vous étiez page. 

LE MARQUIS. 

Nous étions grands fripons. 

CriAMPAGXE. 

Vous l'étiez plus que moi, 

LE MARQUIS. 

Je te veux servir. 

CHAMPAGNE. 

Ouf! vous m'étranglez, ma foi. 

LE MARQUAIS. 

Eh , Laurette ! 

LAURETTE. 

Ahl monsieur, avec moi, je vous prie. 
Trêve de compliment, et de cérémonie. 

[Laurette et Champayne se retirent.) 
A c A N T E. 

Estimez-vous beaucoup l'air dont vous affectez 
D'estropier les gens par vos civilités , 
Ces compliments de main, ces rudes embrassades, 
Ces saints qui font peur, ces bonjours à gourmades'* 
Ne reviendrez-vous point de toutes ces façons? 

LE MARQUIS. 

Oh! oh! voudrois-tu bien me donner des leçons, 



ACTE I, SCENE III. ai 

A moi , cousin , à moi? 

ACANTE. 

c'est un avis sincère , 
Et ce que je vous suis me défend de me taire : 
Oi peut plus sagement exprimer l'amitié. 

LE MARQUIS. 

Eh ! mon pauvre cousin, que tu me fais pitié ! 
Tu veux donc faire prendre un air modeste et sage 
Aux gens de ma volée, aux marquis de mon âge? 
Va, tu sais peu le monde, et la cour-, si tu crois 
Qu'on peut être marquis, jeune, et sage à-la-fois. 
Il faut être à la mode, ou l'on est ridicule : 
On n'est point regardé, si l'on ne gesticule; 
Si, dans les jeux de main ne cédant à pas un, 
On ne se fait un peu distinguer du commun. 
La sagesse est niaise , et n'est plus en usage , 
Et la galanterie est dans le badinage. 
c'est ce qu'on nomme adresse, esprit, vivacité. 
Et le véritable air des gens de qualité. 

ACANTE. 

On peut voir toutefois, pour peu que l'on raisonne .. 

LE MARQUIS. 

OÙ l'usage prévaut, nulle raison n'est bonne. 

ACANTE. 

Mais... 

LE MARQUIS. 

Ne f érige point, de grâce, en raisonneur; 
Morbleu, c'est un défaut à te perdre d honneur: 
Tâche à t'en corriger, et changeons de matière. 
Je viens chercher ici ton père à ta prière; 



22 LA MERE COQUETTE. 

Je veux en ta faveur lui parler comme il faut, 

ACAXTE. 

Il est dans cette chambre , et sortira bientôt. 
Sur-tout... 

LE MARQUIS. 

Tu me dis hier tout ce qu'il lui faut dire; 
Laisse-moi seulement. 

A GANTE. > 

Quoi ! que je me retire. 
Sans m'informer de lui , du moins de sa santé ? 

LE MARQUIS. 

Eh ! ne te pique point de tant d'honnêteté : 

Dans un fils tel que toi , crois-moi , l'on n'aime guèi'e 

Ces soins si curieux de la santé d'un père. 

Le bon homme pour toi ne mourra que trop tard. 

ACANTE. 

Vous croyez... 

LE MARQUIS. 

Avec moi, cousin , finesse à part; 
Nous savons ce que c'est que la perte d'un père : 
Jamais de ce malheur fils ne se désespère ; 
Et l'on trouve toujours aux douceurs d'hériter, 
Des consolations qu'on ne peut rejeter. 
Quelque honnête grimace qu'enfin on puisse faire , 
Tout père qui vit trop court danger de déplaire. 
Ton chagrin pour le tien n'a que trop éclaté. 

ACA3VTE. 

Si j'ai quelque chagrin, c'est de sa dureté, 

De lui voir chaque jour retrancher ma dépense , 

Et d'un air dont pour lui je rougis quand j'y pense : 



ACTE I, SCÈNE 111. 23 

Mais ce n'est pas eucor sa plus graude rigueur ; 
De plus, ce coup sur- tout m'a percé jusqu'au cœur, 
Lui-même qui pour moi fit le choix d'Isabelle, 
A cessé d'approuver luoa hymen avec elle , 
M'a dit qu'il s'avisoit de m'engager ailleurs, 
Et jetoit l'œil pour moi sur des partis meilleurs. 
J'eus beau de mon amour lui marquer la tendresse, 
Il la nomma folie, aveuglement, foiblesse, 
Et paya mes raisons, sans en être adouci. 
D'un je suis votre père, et je le veux ainsi. 

LE MARQUIS. 

Laissons l'amour à part, parlons pour ta dépense. 
Mais sors; j'entends tousser, et le bon homme avance. 

SCÈISE IV. 

CRÉMANTE, LE MARQUIS. 

OR É M A N T E , en toiissant. 
c'est vous , mon cher neveu? Qui vous croyoit si près? 

LE MARQUIS. 

Achevez de tousser, vous parlerez après. 
Vous allez étouffer, ce n'est point raillerie : 
Quelques coups sur le dos... 

CRÉMANTE. 

Doucement , je vous prie. 
La moindre émotion me fait tousser d'abord. 

.LE MARQUIS. 

Eh ! qui peut si matin vous émouvoir si fort ? 



24 LA MÈRE COQUETTE. 

en ÉM AN TE. 

Je vais vous tout conter sans feinte et sans grimace. 
Pour vous... 

LE MARQUIS. 

Sans compliment. 

CRÉMANTE. 

Couvrons-nous donc , de grâce. 

LE MARQUIS. 

Mettez. 

CRÉMANTE. 
Eh! 

LE MARQUIS. 

Laissez-moi. 

G RÉMANTE. 

Quoi ! ne vous couvrir p.is ? 

LE MARQUIS. 

Non. 

CRÉMANTE. 

Quoi! vous... 

LE MARQUIS. 

Morbleu, non. 

C R É M A N T E. 

Vous laisser chapeau bas! 
Moi, souffrir d'un marquis ce respect! 

LE .MA R QUI s. 

Non, je jure : 
C'est moins respect pour vous que soin pour ma coiffure? 
Celui de se couvrir n'est bon qu'aux vieilles gens. 

crémante. 
Eh! l'on n'est pas si vieux encore à soixante ans. 



ACTE I, SCENE IV. 25 

LE MARQUIS. 

Non-da , vous êtes sain. 

CRÉMANTE. 

Oui , je le suis , sans doute , 
Hors quelques petits maux, comme atteinte de goutte, 
Catarrhes, rhumatisme. 

LE MARQUIS. 

Ah ! tout cela n'est rien. 

CRÉMANTE. 

Enfin, à cela près, je me porte assez bien. 
Tout vieux que je parois, l'âge encore me laisse 
Des restes de chaleur, des regains de jeunesse; 
Mon poil blanc couvre encore un sang subtil et chaud. 
Tel qu'au temps... 

LE MARQUIS. 

Vous prenez le récit d'un peu haut. 

C R É M A N T E. 

Je ne vous dis donc point enfin qu'en secret j'aime , 
Que je suis depuis peu rival de mon fils même. 

LE MARQUIS. 

Vous m'avez dit cela vingt fois sans celle-ci. 

c R É M A NT E. 

Vraiment je n'entends pas vous en rien dire aussi. 
Enfin donc par un feu dont tout mon sang s'allume, 
Éveillé ce matin plus tôt que de coutume, 
J'ai farailièremeîît usé de mon crédit, 
Et surpris Isabelle au sortir de son lit. 
Je n'ai senti jamais mon ame plus émue : 
Sa beauté négligée en serabloit être accrue; 
Son désordre charmoit; un long et doux sommeil 

3 



26 LA MERE COQUETTE. 

Avoit rendu son teint plus frais et plus vermeil , 

Rallumé ses regards, et jeté sur sa bouche 

Du plus vif incarnat une nouvelle couche; 

Sans art, sans ornements, sans attraits empruntés. 

Elle étoit belle enfin de ses propres beautés. 

Sous le nom de bon homme et d'ami de son père. 

Je l'ai vue habiller sans façon, sans mystère. 

J'ai fait pour l'amuser des contes de mou mieux; 

Mais Dieu sait cependant comme j'ouvrois les yeux. 

En se chaussant j'ai vu... Rien n'est mieux fait au monde: 

J'ai vu certain morceau de jambe blanche, ronde... 

Mais n'allez point l'aimer au moins sur mon récit... 

LE MARQUIS. 

Les gens de cour ont bien autre chose eu l'esprit : 
L'amour leur est honteux, à moins d'un grand trophée. 
Poursuivez donc. 

C R É M A N T E. 

Ensuite elle s'est donc coiffée : 
J'ai goûté le plaisir de voir ses cheveux blonds 
Tomber à flots épais jusque sur ses talons , 
Et même si bieœ. pris mon temps et mes mesures , 
Que j'en ai finement ramassé des peigniires. 
S'étaut coiffée enfin, comme avec mille appas, 
Pour prendre un corps de robe elle avançoit les bras , 
Par bonheur tout-à-coup une épingle arrachée. 
Qui tenoit sur son sein sa chemise attachée , 
M'a laissé voir à nu l'objet le plus charmant... 
Ouf! j'en suis tout ému d'y j-enser seulement. 

LE MARQUIS. 

Votre toux reviendra, changeons donc de langage. 



ACTE I, SCENE IV. t; 

Aussi bien mon cousin à vous parler m'engage : 
Il voudroit quelque argent. 

CRÉMANTE. 

Là-dessus je suis sourd ; 
La jeunesse a besoin qu'on la tienne de court : 
Vos conseils toutefois sont ceux que je veux suivre. 

LE MARQUIS. 

Non, non, ne changez point votre façon de vivre; 
Tenez-lui les rigueurs des pères d'aujourd'hui. 
Dites-lui bien pourtant que j'ai parlé pour lui. 
Mais que c'est pour son bien. 

CRÉMANTE. 

Allez, laissez-moi faire, 
Je sais faire valoir l'autorité de père. 

LE MARQUIS. 

Vous me prêterez bien , que je crois , cent louis : 

J'en reçus hier deux cents qui sont évanouis; 

Mais vous saurez comment, et m'en louerez sans doute. 

Quand il s'agit d'honneur, il faut que rien ne coûte ; 

Et je puis sur ce point dire , sans vanité. 

Qu'aucun argent jamais n'a si bien profité. 

CRÉMANTE. 

Oui , l'honneur vaut beaucoup. 

LE MARQUIS. 

Admirez l'industrie : 
L'honneur vient de bravoure et de galanterie, 
Et j'ai su trouver l'art d'être ensemble estimé , 
Et galant de fortune , et brave confirmé. 
Moyennant cent louis que j'ai donnés d'avance. 
Un marquis des plus gueux, mais brave à toute outrance, 



:?8 LA MÈRE COQUETTE. 

M'a feint une querelle, et d'abord prenant feu. 
M'a donné sur la joue un coup plus fort que jeu. 

CRÉMANTE. 

Un soufflet? 

LE MAR(^UIS. 

Point du tout. 

C R É M A N T E. 

Mais un coup sur la joue. 

LE MARQUIS. 

Ce n'est qu'un coup de poing, et lui-même l'avoue. 

J'ai fait rage aussitôt , j'ai ferraillé , paré , 

Et me suis fait tenir pour être séparé. 

Voilà qui m'établit pour brave sans conteste. 

Je n'ai pas mis plus mal mes cent louis de reste. 

Avec une comtesse en crédit à la cour. 

J'ai seul passé le soir, et joué jusqu'au jour. 

J'ai perdu mon argent, maiis ma perte est légère. 

Et ce qu'elle me vaut me la doit rendre chère. 

c R É M A N T E. 

Quoi! la dame en faveurs vous auroit racquitté? 

LE MARQUIS. 

Non ; je la crois fort sage , à dire vérité. 

Mais comme je sortois sans suite que mon page. 

Car c'est une maison de notre voisinage , 

J'ai trouvé deux marquis , et des plus médisants , 

Qui pour chasser ensemble alloient sans doute aux champs. 

Tous deux m'ont reconnu dès qu'ils m'ont vu paroître : 

J'ai feint, me détournant, de ne les pas connoître. 

Et d'un grand manteau gris me suis couvert le nez. 

Comme font en tel cas les galants fortunés. 



ACTE I, SCENE IV. 29 

Jugez en quel honneur me mettra cette histoire, 
Et pour fort peu d'argent combien j'aurai de gloire. 

CRÉMANTE. 

Mais l'honneur, ce me semble, au fond n'est point cela. 

LE MARQUIS. 

Bon! c'est du vieil honneur dont vous nous parlez là. 

CRÉMANTE. 

Jadis... 

LE MARQUIS. 

Sans perdre temps en des raisons frivoles, 
De grâce, allons chez vous pour prendre cent pistoles. 

CRÉMANTE. 

Quoique l'argent soit rare, allons, j'en suis content; 
Mais j'espère eu revanche un service important. 

LE MARQUIS. 

Mon crédit à la cour vous est-il nécessaire? 

CRÉMANTE. 

Non ; l'amour maintenant est mon unique affaire : 
Mon fils aime Isabelle, et c'est tout mon espoir 
De les brouiller ensemble et de m'en prévaloir. 

LE MARQUIS. 

Fussent-ils plus unis, que rien ne vous étonne; 

Je sais l'art de brouiller les gens mieux que personne. 

C'est là mon vrai talent, et mon soin le plus doux. 

CRÉMANTE. 

Il faudroit donc... 

LE MARQUIS. 

Allons résoudre tout chez vous 

FIN DU PREMIER ACTE. 

3. 



'VV^*'*'*'*'^''*' "■ 



ACTE SECOND. 



SCÈNE I. 

ISMÈNE, ISABELLE, LAURETTE. 

ISABELLE, sortant de sa chambre, et trouvant Ismène 

qui sort de la sienne. 
Jallois à votre chambre. 

ISMÈNE. 

Et qu'y veniez- vous faire? 

ISABELLE. 

Vous rendre ce que doit une fille à sa mère , 
M'iuformer s'il vous plaît que je suive vos pas 
Au temple ce matin. 

ISMÈNE. 

Non , il ne me plaît pas. 

ISABELLE. 

chaque jour rend pour moi votre humeur plus sévère. 
Ne saurad-je jamais d'où vient votre colère? 
J'essayerois , madame... 

ISMÈNE. 

Ah ! c'est trop discourir. 
x\llez, retirez-vous, je ne vous puis souffrir. 



LA MÈRE COQUETTE. 3i 

SCÈNE II. 

ISMÈNE, LAURETTE. 

LAURETTE. 

Madame, en vérité, cette rigueur m'étoune; 

Quoi ! vous, pour tout le monde et si douce et si bomie. 

Pour votre fille seule être rude à ce point ? 

ISMÈNE. 

J'en ai trop de raisons. 

LAURETTE. 

Je ne les conçois point : 
J'ignore d'où vous vient tant de haine pour elle; 
C'est une fille aimable... 

ISMÈNE. 

Elle n'est que trop belle; 
Je sais trop sur les cœurs quel empire elle prend. 

LAURETTE. 

Est-ce là tout l'outrage?... 

ISMÈNE. 

En est-il un plus grand? 
De quel œil puis-je voir, moi qui, par mon adresse. 
Crois pouvoir, si j'osois, me piquer déjeunasse, 
Une fille adorée, et qui, malgré mes soins. 
M'oblige d'avouer que j'ai trente ans au moins? 
Et comme à mal juger on n'a que trop de pente , 
De trente ans avoués n'en crois-t-on pas quarante? 

LAUB ETTE. 

Il est vrai que le monde est plein de médisants; 



32 LA MERE COQUETTE. 

Mais on peut être belle encore à quarante ans. 

ISMÈXE. 

Ou le peut, mais enfin c'est l'âge de retraite : 
La b0auté perd ses droits, fut-elle encor parlàite; 
Et la Ijalanterie , au moment qu'on vieillit , 
Ne peut se retrancher qu'à la beauté d'esprit. 

LAURETTE. 

Vous êtes trop bien faite , et c'est une chimère. 

I S:\IE NE. 

Une fille à seize ans défait bien une mère. 

J'ai beau par mille soins tâcher de rétablir 

Ce que de mes appas l'âge peut affoiblir, 

Et d'arrêter par art la beauté naturelle 

Qui vient de la jeunesse, et qui passe avec elle. 

Ma fille détruit tout dès qu'elle est près de moi : 

Je me sens enlaidir sitôt que je la voi. 

Et la jeunesse en elle , et la simple nature , 

Font plus que tout mon art, mes soins et ma parure. 

Fut-il jamais sujet d'un plus juste courroux? 

LAURETTE. 

Elle a tort en effet, je l'avoue avec vous : 
Mais on sait à ce mal le remède ordinaire; 
Faites-la d'un couvent au moins pensionnaire. 
Quoi ! vous hochez la tête? Est-ce que vous doutez 
Qu^lsabelle ose rien contre vos volontés? 

ISMÈNE. 

Non : je puis ra'assurer de son obéissance; 
Elle suit mes désirs toujours sans résistaixce; 
Je la trouve soumise à tout ce que je veux, 
Et c est ce. que j'y trouve eucor de plus fâcheux, 



ACTE II, SCÈNE II. 33 

Puisqu'elle m'ôte ainsi tout prétexte de plainte. 
Pour couvrir îe dépit dont je me sens atteinte. 
Pour l'éloigner de moi , je n'ai qu'à le vouloir; 
Mais, Laurette, quels maux n'en dois-je pas prévoir? 
c'est dans l'état de veuve, où je dois me réduire, 
Un prétexte aux plaisirs , qu'une fille à conduire. 
Je puis, sous la couleur d'un soin si spécieux , 
Prétendre sans sci'upule à paroître eu tous lieux, 
A jouir des douceurs du Cours, des promenades, 
A voir les jeux publics, bals, ballets, mascarades; 
Et n'ayant plus de fille à mener avec moi, 
Je dois vivre autrement , et c'est là mon effroi. 
Le grand monde me plaît, je hais la solitude, 
Il n'est point à mon gré de supplice plus rude. 
Et j'aime encore mieux voir ma fille à regret. 
Qu'éviter à ce prix le tort qu'elle me fait. 

LAURETTE. 

Elle ne vous fait pas tant de tort qu'il vous semble , 

On vous prend pour deux sœurs quand on vous voit ensemble. 

I s MÈNE. 

Sans mentir? 

LAURETTE. 

Je vous parle avec sincérité. 
ismÈne, se regardant dans son miroir de poche. 
Comment suis-je aujourd'hui? mais dis la vérité. 

LAURETTE. 

Vous ne fûtes jamais plus jeune ni plus belle; 
Sur-tout votre beauté paroît fort naturelle. 

ISMÈNE. 

Est-il bien vrai, Laurette? 



34 LA MERE COQUETTE. 

LAURETTE. 

Il n'est riea plus certaia. 

1 s M È >' E. 

Tu peux prendre pour toi cette jupe demain; 
-Je viens d'apercevoir que la tienne se passe. 

LAURETTE. 

Vous savez, sans mentir, donner de bonne grâce : 
Votre fille , après tout, ne vous vaudra jamais. 

I s MÈNE. 

La jeunesse, Laurette, a de puissants attraits. 

L AURETTE. 

Elle est jeune, il est vrai; mais, à faute de l'être, 
On peut s'en consoler quand on la sait paroitre : 
Votre fille n'a point vos secrets pour charmer. 

ISMÈNE. 

Acante cependant l'aime et ne peut m'aimer; 
Ni tout ce que j'ai d'art, ni toute ton adresse. 
N'ont pu déraciner sa première tendresse; 
Je ne puis à ma fille arracher cet aiwaut. 

LAURETTE. 

Les premières amours tiennent terriblement. 
Nous pouvons toutefois avoir qvielque espérance : 
Mes ruses ont entre eux rompu l'intelligence. 
Et tous les faux rapports que j'ai faits jusqu'ici 
Nous ont, grâces au ciel, assez bien réussi. 
Ils ne se parlent plus. 

I s M È N E. 

C'est beaucoup; mais Laurette, 
Ce n'est pas , tu le sais , tout ce que je souhaite : 
Avant de mes appas le déclin déclaré , 



ACTE II, SCÈNE 11. 3^ 

Il seroit bon que j'eusse un époux assuré , 
Un parti qui me plût , et qui me fût sortable, 
Et je trouve à mon goût Acante fort aimable. 

LAURETTE. 

Vous avez le goût bon, on ne le peut nier, 
Et ce second époux vaudroit bien le premier; 
Mais c'est un grand dessein. 

ISMÈNE. 

N'épargne soin ni peine. 
Si tu peu?; réussir , ta fortune est certaine ; 
Tu n'en dois point douter. 

LAURETTE. 

J'y ferai mon effort : 
Mais je trouve un obstacle à surmonter d'abord ; 
Touchant votre veuvage un scrupule peut naître. 
Vous êtes fort bien veuve , et l'on ne peut mieux l'être ; 
Votre mari, sans doute, est défunt, autaiit vaut ; 
Vous avez attendu plus de temps qu'il n'en faut : 
Après huit ans passés, sans qu'un mari se treuve, 
Une femme au besoin est même plus que veuve; 
Il n'est rien de plus sûr, votre avocat l'a dit : 
Mais il est bon d'ôter tout soupçon de l'esprit. 
Toute peur d'un retour, et d'un remu-iiiénage , 
Si vous voulez qu'on pense à vous pour mariage. 

ISMÈNE. 

Laurette, à dire vrai, c'est mon plus grand souci, 

LAUR ET TE. 

Champagne m'a promis d'être bientôt ici : 

Il faut voir si l'on peut gagner son témoignage. 

Et celui d'un vieillard qui sort de l'esclavage. 



36 LA MÈRE COQUETTE. 

ISMÈNE. 

Il faudroit que ce fût sans me commettre, au moins. 

LA URETTE. 

c'est comme je l'entends , fiez- vous à mes soins : 

Afin de vous laisser garder la bienséance , 

Je ferai du dessein seule toute l'avance. 

Mais l'argent pour corrompre est un puissant moyen. 

I s M È \ E. 
Dispose, agis, promets, je n'épargnerai rien. 
On vient, je remets tout enfin à ta conduite. 

LAURETTE. 

ï-âissez-nous un peu seuls, vous reviendrez ensuite. 

SCÈNE III. 

CHAMPAGNE, LAURETTE. 

CHAMPAGNE. 

D'où vient que ta maîtresse évite de me voir? 
Va-t-elle dire encor deux mots à son miroir? 
De ses ingrédients grossir un peu la dose? 

LAURETTE. 

Elle avoit oublié de serrer quelque chose; 
Elle va l'enfermer, et doit sortir bientôt. 

CHAMPAGNE. 

Son visage de jour est donc fait comme il faut? 
Et sa beauté d'emprunt... 

LAURETTE. 

Brisons là, je te prie. 
Elle hait là-dessus à mort la raillerie; 



ACTE II, SCÈNE III. Sy 

Elle est étrangement délicate en cela. 

Et ue croit nul outrage égal à celui-là. 

Je veux t'entretenir d'affaires d'importance. 

L'homme que tu m'as dit avoir conduit en France, 

Quel homme est-ce ? 

CHAMPAGNE. 

Un vieillard assez chagrin. 

LAURETTE. 

Au fond, 
Est-ce un homme d'esprit? 

CHAMPAGNE. 

D'esprit . je t'en répond. 
Mais touchant sa famille, il s'obstine à se taire... 

LAURETTE. 

Cela n'importe rien pour ce que j'en veux faire. 

Ma maîtresse a sans doute , à parler tout de bon. 

De se remarier grande démangeaison; 

Mais quoiqu'elle prétende être veuve à bon titre, 

Elle a quelque scrupule encor sur ce chapitre ; 

Et pour l'en délivrer, on l'obligeroit fort, 

Si quelqu'un témoignoit que sou mari fût mort. 

Crois-tu que ton vieillard pût rendre cet office? 

Nous ferions bien valoir le prix d'un tel service. 

CHAMPAGNE. 

Oui, je le tiens, s'il veut, fort propre à cet emploi; 
C'est sans doute... 

LAURETTE. 

Et sur-tout étant instruit par toi. 

CHAMPAGNE. 

A gagner ce témoin aisément je m'engage. 

4 



3B LA MÈRE COQUETTE. 

LAURETTE. 

Si tu voulois y joindre aussi ton témoignage, 
Ce seroit encor mieux. 

CHAMPAGNE. 

Moi! faire un faux rapport? 

LAURETTE. 

Quoi ! pour mentir un peu j te troubles-tu si fort? 

Et serois-tu bien homme à si foible cervelle, 

Que de t'embarrasser pour une bagatelle? 

Crois-moi, le plus grand vice est celui d'être gueux, 

Et ce n'est pas à nous d'être si scrupuleux; 

Un soin si délicat n'est pas à notre usage. 

La fourbe qui nous sert est notre vrai partage; 

Elle est pour nous sans honte, et jusqu'ici jamais 

La probité ne fut la vertu des valets : 

Les gens d'esprit sur-tout ont leur profit en tête. 

CHAMPAGNE. 

Le scrupule n'est pas aussi ce qui m'arrête. 
Hier, lorsque j'arrivai, quand j'y songe d'abord, 
Je dis que j'ignorois si ton maître étoit mort; 
Comment dire autrement sans que l'on me soupçonne? 

LAURETTE. 

Pour un homme d'esprit peu de chose t'étonae. 
Tu dirvTS que d'abord ne doutant point du choix 
Que ton maître avoit fait d'Isabelle autrefois, 
Tu cachois cette mort , pour détourner la mère 
De donner à sa fille un importun beau-père; 
Mais, ton maître pour elle étant sans intérêt, 
Que tu dis franchement la chose comme elle est. 



ACTE II, SCENE 111. Sg 

CHAMPAGNE. 

Cela m'est comme à toi venu dans la pensée; 
Mais d'un autre souci j'ai l'cime embarrassée : 
Si ton maître à la fin revenoit du Levant? 

LAURETTE. 

Mon dieu ! point: il est mort. 

CHAMPAGNE. 

Mais s'il étoit vivant? 

LAURETTE. 

Il n'a garde, crois-moi. 

CHAMPAGNE. 

Je songe où je m engage. 

LAURETTE. 

Ma maîtresse revient , songe à ton personnage. 

CHAMPAGNE. 

J'y vois trop de péril , et tu m'obligeras 

De ne me point mêler dans tout cet embarras. 

LAURETTE. 

Es-tu si simple eucor? Que rien ne t'inquiète. 

SCÈNE IV. 

ISMÈNE, LAURETTE, CHAMPAGNE. 

LAVR'ETTE, feignant de pleurer. 
Quelle nouvelle I ah ! ah ! 

ISMÈNE. 

De quoi pleure Laurette? 

LAURETTE. 

Je pleure; mais, hélas! quand vous saurez de quoi. 



4o LA MERE COQUETTE. 

Vous pleurerez, madame, encor bien plus que moi. 

ismène. 
N'importe , expliquez-vous. 

LATJRETTE. 

Ah ! ma bonne maîtresse . 
C'est... Je ne puis parler, tant la douleur me presse. 
Monsieur Champagne... eh la, faites-lui ce récit. 
Dites-lui tout. 

CHAMPAGNE. 

Quoi! tout? 

LAURETTE. 

Ce que vous m'avez dit. 

CBAMPAGNE. 

Moi ! je n'ai riea à dire. 

LAURETTE. 

A quoi bon ce mystère? 
C'est par discrétion qu'il s'obstine à se taire. 
Il est vrai que d'abord un si cruel malheur 
Doit causer à madame une extrême douleur ; 
Mais puisque tôt ou tard il faut qu'elle l'apprenne. 
Le plus tôt vaut le mieux pour la tirer de peine : 
A la laisser languir, quel plaisir prenez-vous? 
Que sert de lui cacher qu'elle n'a plus d'époux? 

ISMÈXE, se laissant choir sur un siège. 
Je n'aurois plus d'époux! seroit-il bien possible? 

LAURETTE. 

Ce coup assurément pour madame est sensible. 
La pauvre femme! hélas, sans doute elle perd bien! 

c n A .M P A G .N E. 

Ne vous fâchez pas tant , madame , il n'en est rien. 



ACTE II, SCÈNE IV. 4i 

I s M È N E. 

Ah ! ne me Hattez pas. 

LAURETTE. 

Voy^z quel est son zélé ! 
Il voudroit vous cacher cette triste nouvelle. 
Vous devez à ses soins beaucoup certainement, 
Et vous m'aviez parlé d'un certain diamant... 

ISMÈNE. 

La douleur m'en avoit fait perdre la mémoire : 
Je ferai plus pour vous, et vous le pouvez croire; 
Prenez toujours ceci. 

LAURETTE. 

La , prenez , sans façon. 
Son époux est-il mort? 

CHAMPAGNE, prenant le diamant. 
Eh! 

LAURETTE. 

Parlez tout de bon; 
Madame le souhaite, et n'a pas l'ame ingrate : 
Mais elle ne veut pas sur-tout que l'on la flatte ; 
De son mari, sans feinte, apprenez-lui le sort. 

CHAMPAGNE. 

Puisque vous le voulez , madame , il est donc morL 

ISMÈNE. 

Ciel! 

LAURETTE. 

Comme la douleur l'accable et la possède, 
Un peu de solitude est son meilleur remède ; 
Laissons-la r.^veiiir, et va prendre le soin 
D'instruire le vieillard dont nous avons besoin. 

4 



4» LA MERE COQUETTE. 

CHAMPAGNE. 

Le diamant est bon, au moins? 

LAURETTE. 

Bon? tu te railles : 
C'est du pauvre défunt un présent d'épousailles. 

CHAMPAGNE. 

Quel défunt? 

LAURETTE. 

Eh ! mou maitre , et tu doutes a tort.. 

CHAMPAGNE. 

Eufin , s'il n'est pas bou , le défunt n'est pas mort. 

LAURETTE. 

Je t'assure de tout; va , tu n'as rien à craindre. 

SCÈNE V. 

ISMÈNE, LAURETTE. 

LA V RETTE. 

Madame , il est sorti , cessez de vous contraindre; 
Rendez grâces au ciel , tout va bien , tout nous rit. 

ISMÈNE. 

Me voilà donc enfin veuve sans contredit? 

L AUR ETTE. 

On n'en peut plus douter, à moins d'être incrédule. 

ISMÈNE. 

Acante pourroitdone m'épouser sans scrupule? 

LAURETTE. 

c'est Scms difficulté : si c'est peu d'un témoin , 



ACTE II, SCÈNE V. 43 

Nous en aurons encore un second au besoin; 
Les dons faits à propos produisent des miracles. 

ISMÈNE. 

Nous oublions peut-être un des plus grands obstacles- 

LAURETTE. 

Quel? 

ISMÈNE. 

Le père d'Acante. 

LAURETTE. 

Eh ! qu'appréhendons-nous? 
Le bon homme vous aime, et tout lui plaît de vous. 

ISMÈNE. 

Peut-être il m'aime trop ; c'est ce que j'appréhende : 
J'ai peur qu'à m'épouser lui-même il ue prétende. 

LA URETTE. 

Ce dessein nous pourroit, sans doute , embarrasser; 
Mais pourroit-il bien être en état d'y penser, 
A son âge? 

ISMÈNE. 

Il n'importe , et je crains qu'il n'y pense. 

LAURETTE. 

Qui, lui vous épouser? ce seroit conscience : 
Vieil , usé comme il est, et déjà demi-mort , 
Pourroit-il bien vouloir vous faire un si grand tort? 
Après d'un vieux mari la longue et triste épreuve, 
Puisqu'en très bonne forme enfin vous voila veuve. 
C'est bien le moins , vraiment, que vous puissiez pour vous. 
Que d'oser faire aussi le choix d'un jeune époux , 
Et de connojtre un peu, par votre expérience , 
Du jeune et dit vieillard quelle est la différence. 



44 LA MERE COQUETTE. 

1SMÈ\E. 

Ce n'est point pour cela , Laurette. 

LA URETTE. 

Mon dieu , non. 
Mais voici le bon homme, il faut changer de ton. 

SCÈNE VI. 

CRÉMANTE, ISMÈNE, LAURETTE. 

LAURETTE. 

Venez m'aider, monsieur, à consoler madame. 

CRÉMANTE. 

Qu'a-t-elle? 

I s. MÈNE. 

Oh! 

LAURETTE. 

La douleur la perce jusqu'à l'ame. 

CRÉMANTE. 

Quel accident l'expose au trouble où la voilà? 

LAURETTE. 

La mort de son mari. 

CRÉMANTE. 

Quoi! ce n'est que cela? 
Il n'est pas mort peut-être. 

1 s M È N E. 

Il est trop véritable ! 

LAURETTE. 

Champagne, qui l'assure, est houmie h-reprochcdïle. 



ACTE II, SCENE VI. 45 

CRÉMANTE. 

Sa mort m'ôte un ami , vous ôtant un époux , 

Et j'y crois perdre au moins, madame, autant que vous. 

Le regret que j'en ai ne cède en rien au vôtre j 

Riais nous l'avions compté pour mort et l'un et l'autre : 

On ne rend pas la vie aux gens pour les pleurer. 

Puis , la perte est pour vous aisée à réparer; 

Et pour vous consoler d'une telle disgrâce, 

Quelque autre du défunt peut occuper la place : 

Vous n'aurez rieu perdu, prenant un autre époux; 

J'en sais un. 

ISMÈNE. 

Elï ! monsieur, de quoi me parlez-vous? 

CRÉMANTF. 

Je veux que dans l'effort de vos premières larmes. 
Pour vous le mariage ait d'abord peu de charmes ; 
Je veux qu'il vous soit même odieux en effet : 
Mais enfin, si l'époux étoit bien votre fait, 
Si vous pouviez en lui trouver de quoi vous plaire... 

ISMÈNE. 

Cela ne se peut pas. 

CRÉMANTE. 

Mon dieu ! tout se peut faire : 
Si vous saviez l'époux que je veux vous offrir... 

ISMÈNE. 

Ah! 

LAURETTE. 

Au seul nom d'époux son mal semble s'aigrir. 

CRÉMANTE. 

Il est vrai, j'aurois tort d'en plus ouvrir la bouche: 



46 LA MÈRE COQUETTE. 

Le désir de lui plaire est le seul qui me touche ; 

Et j'ai cru que mon fils, jeune, adroit, plein d'appas, 

Pour un second époux ne lui déplairoit pas. 

LAURETTE. 

Si ce n'est que cela, vous pourriez bien lui dire... 

CRÉAI AN TE. 

Je m'en garderai bien : non , non; je me retire; 
Je la laisse en repos, ce sera le meilleur. 

ISMÈNE. 

Laissez-vous vos amis ainsi dans la douleur? 

CUÉMANTE. 

Je \^is que tout le soin où l'amitié m'engage , 
Loin de vous consoler, vous trouble davantage. 

ISMÈNE. 

Hélas! qui pourroit mieux me consoler que vous? 
Vous étiez tant ami de mon défunt époux ! 
Tout votre soin ne peut métré que salutaire, 
Et rien, venant de vous, ne me sauroit déplaire. 

CRÉ MANTE. 

Ce que j'ai dit pourtant vous a déplu d'abord. 

ISMÈNE. 

Sait-on ce qne l'on fait dans un premier transport ? 
D'abord, il est certain , c'étoit bien mon envie 
De n'entendre parler d'autre époux de ma vie; 
J'en rejetois l'espoir, quoiqu'il me fût permis : 
Mais que ne peuvent point les conseils des amis? 

CRÉMANTE. 

Je voulois vous parler de mon fils; mais, madame, 
Ne faites rien pour moi qui contraigne \ otre aine , 
Prenez plutôt du temps pour examiner bien... 



ACTE 11, SCENE M. 47 

1 s M È N E. 

Ail ! monsieur, après vous, je n'examine rien. 

C R É M A N T F.. 

Il est jeune, bien fait, voyez s'il peut vous plaire. 
I s M È N E. 

Vous savez mieux que moi ce qui m'est nécessaire. 
Acante vaut beaucoup; mais, quel qu'en soit le prix, 
Si rien me plaît en lui, c'est qu'il est votre fils. 

CnÉMANTE. 

Vous nous hoiiorez trop, 

IS.MÈ.VE. 

Au moins c'est une affaire 
Que vous trouverez bon, monsieur, que je diffère. 
Ce n'est pas qu'en effet ce soin importe fort; 
Feu mon mari déjà depuis long-temps est mort 
J'en ai porté le deuil, et j'ai toute licence : 
Mais j'aime extrêmement l'exacte bienséance; 
Et pour sécher mes pleurs, pour en finir le cours, 
Je vous demande encore au moins huit ou dix jours. 

c R É M A A T E. 

Ce n'est qu'avec le temps qu'un grand ennui se passe, 
Il est vrai. Mais j'espère à mon tour une grâce. 

isnÈXE. 
Ce que je vous dois être unit at)s intérêts. 

c R É M A N T E. 

Votre fille pourroit les unir de jilus près. 

I s M È N E. 

Ma fille, dites-von.ç? 

CRÉMANTE. 

Pour elle je soupire. 



48 LA MÈRE COQUETTE. 

I s MÈNE. 

Vous, monsieur? 

C R É M A N TE. 

Pourquoi non? qu'y trouvez-vous à dire 

ISMÈNE. 

Eli rieiï! Mais vous pourriez peut-être choisir mieux : 
Elle est si jeune encor ! 

CKÉ MANTE. 

Me trouvez-vous si vieux? 

ISMÈXE. 

Point du tout; mais j'ai peur, quelque soin que je prenne 
Que ma fille en ce choix m'obéisse avec peine. 

G R É M A N T E. 

A ne vous rien celer, j'ai peur, s'il est ainsi , 
Qu'à m'obéir mon fils n'ait de la peine ai\ssi. 

ISMÈNE. 

Sur ma fille , après tout , j'ai pourtant trop d'empire , 
Pour craindre absolument qu'elle m'ose dédire : 
Elle me fut toujours soumise au dernier point. 

C R É M A N T E. 

Mon fils , je pense , aussi ne me dédira point : 

Je ne crains qu'un retour de cette intelligence 

Que l'amour mit entre eux dès leur plus tendre enfance; 

Et je doute qu'on puisse aisément parvenir 

A diviser deux cœurs qui sont nés pour s'imir. 

ISMÈNE. 

Ainsi que vous, monsieur, c'est ce qui m'inquiète; 
jNIais j'ai grande espérance aux ruses de Laurette. 

LAURETTE. 

Je sais l'art de fourber assez bien , dieu merci. 



ACTE II, SCÈNE VI. 49 

Mais dans le cabinet vous seriez mieux qu'ici. 

CRÉMANTE. 

Elle a raison , aucun n'y viendra nous distraire; 
Allons-y consulter ce que nous devons faire, 
Et voir par quels moyens nous pourrons sans retour 
Séparer deux amants en dépit de l'amour. 



riN DU SECOND ACTE. 



-% -^>x'X/%/V'fc'^/^'Vv^''*-'*-'%''^'V'%/^.-»r%.'V-»/V'V'X-'X^'».-V'»/^'^/%/-*,'\ X-V^/^/V^r-VV* 



ACTE TROISIÈME. 



SCÈNE ï. 

ISABELLE, LAURETTE. 

LAURETTE. 

Eh bien ! que voulez-vous ? Si vous perdez un père, 
Ce n'est pas d'aujourd'hui, vous n'y sauriez que faire; 
Des regrets des vivants les morts ne sont pas mieux : 
Parlons donc d'autre chose , et ressayez vos yeux. 

ISABELLE. 

Tu dis donc que l'ingrat qui m'avoit tant su plaire , 
x\cante, ce volage à qui je fus si chère, 
T'a parlé ce matin ? 

LAURETTE. 

Fort long-temps. 

ISABELLE. 

Entre nous ^ 
Que pense-t-il de moi? 

LAURETTE. 

Lui! pense-t-il à vous? 

ISABELLE. 

Mais quel si long discours encor t'a-t-il pu faire? 
De quoi t'a-t-il parlé? 



LA MERE COQUETTE. 5i 

LAURETTE. 

Rien que de votre mère; 
Il m'a fait voir pour elle un grand empressement. 

ISABELLE. 

Et n'a rien dit de moi? 

LAURETTE. 

Pas un mot seulement; 
De votre mère seule il m'a parlé saus cesse. 
J'ai tourné le discours sur vous avec adresse , 
Dit vingt fois votre nom. 

ISABELLE. 

Et qu'a-t-il répondu? 

LAURETTE. 

Il n'a pas fait semblant d'avoir rien entendu. 

ISABELLE. 

Mais dans ma mère enfin que peut-il voir d'aimable ? 

LAURETTE. 

Beaucoup d'argent comptant, un bien considérable, 
C'est un charme bien doux aux yeux de bien des gens. 
Vous ne serez en âge encor de très long-temps; 
Votre père étant mort, tout est en sa puissance : 
Comme je vous l'ai dit, elle en a l'assurance; 
Et, de l'humeur qu'elle est, vous devez peu douter 
Qu'un jeune époux s'offrant n'ait de quoi la tenter. 

ISABELLE, 

Le soin qu'elle a de plaire et de cacher son âge 
M'a bien fait prévoir d'elle un second mariage; 
Mais voir mon amant même en de\enir l'époux! 
Voir mon beau-père en lui ! 



52 LA MERE COQUETTE. 

LAURETTE. 

Que fait cela pour vous? 
Si vous ne l'aimez plus , quel soin vous inquiète ? 

ISABELLE. 

Si je ne l'aime plus! Que u'est-il vrai, Laurette? 

LAURETTE. 

Comment 1 auriez-vous bien assez de lâcheté 

Pour ne vous venger pas de sa légèreté? 

Quoi! vous constante encor pour un homme qui change? 

Auroit-on vu jamais foiblesse plus étrange? 

Un homme cliangeroit; et vous, pleine d'appas, 

Fière , vous fille enfin, vous ne changeriez pas? 

Laisser sur notre sexe avoir cet avantage ? 

ISABELLE. 

Notre sexe à son gré n'est pas toujours volage; 

Et comme par pudeur une fille d'abord 

N'aime ordinairement qu'après beaucoup d'effort. 

Quand l'amour une fois lui fait prendre une chaîne. 

Elle n'en sort aussi qu'avec beaucoup de peine. 

Sur-tout les premiers feux sont toujours les plus doux. 

Ceux d'Acante et les miens sont nés presque avec nous; 

Nos pères qui s'aimoient sembloient dès la naissance 

Avoir fait pour s'aimer nos cœurs d'intelligence : 

Tout enfant que j'étois, sans nul discernement. 

Je songeois à lui plaire avec empressement; 

Cent petits soins aussi m'exprimoient sa tendresse. 

Nous nous voyions souvent, et nous cherchions sans cesse; 

Sans lui j'étois chagrine, ainsi que lui sans moi; 

Parfois nous soupirions sans savoir bien pourquoi; 

Et nos cœurs, ignorant quel mal ce pouvoit être. 



ACTE III, SCENE I. 51 

Surent sentir l'amour plus tôt que le connoître. 

LAURETTE. 

c'est cela qui le rend encore avec raison 
Plus coupable envers vous après sa trahison ; 
C'est ce qpii doit pour lui redoubler votre haine. 

ISABELLE. 

Sans doute, et si je vois sa trahison certaine... 

LAURETTE. 

Quoi! vous flatteriez-vous assez pour en douter? 

ISABELLE. 

Ah ! s'il se peut encor, laisse-moi m'en flatter. 

LAURETTE. 

Vous pourriez vous flatter d'une erreur si honteuse? 
Son infidélité pour vous n'est plus douteuse : 
Tout ce qu'on vous a dit vous en doit assurer. 

ISABELLE. 

On m'en a dit assez pour me désespérer : 
Cependant en secret un pouvoir que j'admire 
Me fait presque oublier tout ce qu'on m'a pu dire; 
Je ne sais quoi toujours me parle en sa faveur. 

LAURETTE. 

Mon dieu ! jusqu'où l'amour séduit un jeune cœur ! 
Je m'étois bien de vous promis plus de courage. 

ISABELLE. 

Tu te peux tout promettre encor, s'il est volage; 
Mais mon cœur par lui-même en veut être éclairci. 

LAURETTE. 

Quoi ! le voir ? 

ISABELLE. 

Je t ai crue, et l'ai fui jusquici. 



54 LA MÈRE COQUETTE. 

Redevable à tes soins dès ma tendre jeunesse, 
J'ai stxivi tes conseils, j'ai contraint ma tendresse; 
J'ai tâché de te croire autant que je l'ai pu : 
Souffre au moins une fois que mou cœur en soit cru; 
Qu'il puisse s'éclaircir ainsi qu'il le souhaite; 
Qu'un aveu de l'ingrat... Mais tu rougis, Laurette? 

LAURETTE. 

Je rougis de vous voir foible encore à ce point. 

ISABELLE. 

Je ne le suis que trop, je ne m'en défends point : 
Mais pardonne aux abois d'une première flamme , 
Ces restes de foiblesse où tombe encor mon ame. 

LAURETTE. 

Ce seroit vous trahir que de les excuser. 

ISABELLE. 

J'ad cru qu'à ce dessein tu pourrois t'opposer; 

Et si de m'y servir la prière te gêne , 

Je me suis préparée à t'en sauver la peine : 

Un billet de ma main par quelque autre porté... 

LAURETTE. 

Je veux prendre ce soin encor par charité; 
Ne confiez hors moi ce billet à personne. 

ISABELLE. 

Es-tu si bonne encore ? 

LAURETTE. 

Eh ! oui , je suis trop bonne ; 
Vous me persuadez toujours ce qu'il vous plaît , 
Et si, vous le savez, c'est sans nul intérêt. 

ISABELLE. 

Va , tu n'y perdras rien. 



ACTE m, SCENE I. 55 

LAURETTE. 

Est-ce là cette lettre? 

ISABELLE. 

L'adresse encore y manque. 

LAURETTE. 

Ah ! gardez bien d'en mettre. 
Votre ingrat peut montrer ce billet aujourd'hui, 
Vous pourriez au besoin nier qu'il fut pour lui : 
Nous ne saurions chercher, dans le siècle où nous sommes. 
Trop de précautions contre les traîtres hommes j 
Ils sont si vains ! 

ISABELLE. 

J'ai cru qu'ils ne l'étoient pas tous. 

LAURETTE. 

Ah! croyez-moi, j'en sais là-dessus plus que vous; 
Vous n'avez pas encore assez d'expérience. 
Rentrez , laissez-moi faire. 

ISABELLE. 

Au moins fais diligence, 

LAURETTE. 

Oui, j'aurai bientôt fait, n'ayez aucun souci. 

ISABELLE. 

Ne rends qu'à lui. 

LAURETTE 

J'entends. 

ISAB ELLE. 

Champagne vient ici. 
Qu'il ne t'arrête pas. 

LAURETTE. 

Vous m'arrêtez vous-même. 



56 LA MERE COQUETTE. 

ISABELLE. 

Sur- tout... 

LAURETTE. 

Encor? Rentrez. Qu'on est sot quand on aime ! 

SCÈNE IL 

CHAMPAGNE, LAURETTE. 

CHAMPAGNE. 

Je sors d'avec notre homme, et d'un long entretien. 

LAURETTE. 

Eh bien? 

CHAMPAGNE. 

D'abord le traître a fait l'homme de bien , 
M'a prêché la vertu , l'honneur à toute outrance , 
Et contre ta maîtresse a pesté d'importance : 
Mais enfin mes raisons ont si bien réussi , 
Que mille écus offerts l'ont un peu radouci. 

LAURETTE. 

Mille écus? 

CHAMPAGNE. 

Il veut même avoir l'argent d avance, 
Et de mentir à moins il feroit conscience. 

LAURETTE. 

Le scrupule est fort bon; mais il faut aujourd'hui. 
Quoi qu'il coûte pourtant, nous assuier de lui : 
Tu n'as qu'à l'amener, je prendrai soin du reste- 
Dis-iuoi, que fait ton jnaitre? 

CH A M P A G N E. 

Il se tourmente, il peste. 



ACTE III, SCÈNE II. 57 

L A IIRETTE. 

Il peste ! et contrç qui? 

CH AMPAGNE. 

Contre un amour maudit. 
Qui lui fera, je crois, bientôt tourner l'esprit. 
Il ne peut , quoi qu'il fasse , oublier Isabelle : 
Il a beau s'efforcer d'être inconstant comme elle; 
Plus il y tâche, et moins il en a le pouvoir. 

LAURETTE. 

Eh! n'a-t-il point de honte? 

CHAMPAGNE. 

Il est au désespoir; 
Il aime avec regret, sa honte en est extrême; 
Il s'en blâme , il s'en dit cent pouilles à lui-même, 
Se battroit volontiers de rage qu'il en a; 
Mais il ne laisse pas d'aimer pour tout cela : 
Il est ensorcelé. 

LAURETTE. 

Les amants sont bien lâches! 

CHAMPAGNE. 

Qu'as-tu là? 

LAURETTE. 

Moi! qu'aurois-je? 

CHAMPAGNE. 

Un billet que tu caches. 

LAURETTE. 

Mon dieu ! que tu vois clair ! 

CHAMPAGNE. 

Je suis dépaysé; 
Vois-tu? j'ai de bons yeux, et suis un peu rusé. 



58 LA MERE COQUETTE. 

J'ai vu , comme j'entrois , retirer Isabelle , 
Et je gagerois bien que ce billet est d'elle, 
Qu'au rival de mon maître... 

LAURETTE. 

Ob! 

CH AMPAGXE. 

Gageons , si tu veux. 

LAURETTE. 

Ah ! que les gens si fins sont quelquefois fâcheux ! 

CHAMPAGNE. 

Ce poulet va sans doute au marquis? 

LAURETTE. 

Tu devines. 

CHAMPAGNE. 

Nous démêlons un peu les ruses les plus fines; 
Les voyages font bien les gens. 

LAURETTE. 

Sans contredit. 

CHAMPAGNE. 

Mais sur-tout le vin grec ouvre bieu un esprit : 
Dès que j'en eus tâté je le sus bien connoitre. 
Aussi je m'en donnois... 

LAURETTE. 

Voici ton jeune maître. 

CHAMPAGNE. 

Qu'ai-je dit? son amour le ramène en ces lieux. 

LAURETTE. 

Le trouble de sou cœur paroit jusqu en ses yeux. 



ACTE III, SCÈNE III. Sg 

SCÈNE ITI. 

AGANTE, CHAMPAGNE, LAURETTE. 

LA (JR ETTE. 

8avcz-voiis les ennuis où madame est plongée, 
Monsieur? 

A C A i\ T E. 

On m'a tout dit. 

LAUR ETTE. 

Elle est bien affligée. 

ACANTE. 

INIais ne la voit-on pas? 

LAURETTE. 

Vous êtes des amis, 
Et je crois que pour vous , monsieur, tout est permis. 
Vous la consolerez. 

ACAXTE. 

Sa fille est avec elle? 

LAURETTE. 

Non , non, ne craignez point d'y trouver Isabelle; 
De son défunt mari c'est un vivant portrait. 
Qui renouvelle trop la perte qu'elle fait : 
Madame , en la voyant , d'ennuis est trop outrée ; 
Seule en son cabinet elle s'est retirée. 

ACANTE. 

Puisqu'elle est seule, il faut la laisser... 

LA U RETTE. 

Nullement. 



6o LA MÈRE COQUEtTE. 

A C A ^ T E. 

Je rincommoderois,Laurette, assurément. 

LAURETTE. 

Eh ! monsieur, croyez-moi, parlez-nous sans finesse; 
Vous cherchez Isabelle , et non pas ma maîtresse : 
Avouez sans façon ce qu'aisément je voi. 

ACAJJTE. 

Ah! si je l'avouois, que dirois-tu de moi? 

LAUR ETTE. 

Moi ! qu'aurois-je à vous dire? Il ne m'importe guère ; 
Chacun peut en ce monde aimer à sa manière , 
Et je n'ai pas dessein, par mes raisonnements, 
De vouloir réformer les erreurs des amants. 

ACANTE. 

Sont-ce là les conseils que Laurette me donne? 

L ADRETTE. 

Je ne me mêle plus de conseiller personne : 

Les plus sages conseils, les meilleures leçons, 

A gens bien amoureux, monsieur, sont des chansons. 

CHAMPAGNE. 

Si vous saviez quel est votre rival indigne ! 

ACANTE. 

Qui seroit-ce? dis donc. 

CHAMPAGNE. 

Laurette me fait signe. 

LAURETT E. 

Il parle sans savoir. 

CHAMPAGNE. 

Je sais tout, et fort bien ; 
Mais elle ne veut pas que je vous dise rien. 



ACTE III, SCENE III. 6i 

ACANTE. 

Souffre au moins qu'il achève. 

i^AURETTE. 

Eh ! monsieur, il se raille , 

ACANTE. 

Tu lui fais signe encor. 

LAURETTE 

Qui! moi? c'est que je bâille. 

CHAMPAGNE. 

Pourquoi ne veux- tu pas me laisser découvrir 
Ce qui pourroit aider monsieur à se guérir? 
N*aura-t-il pas sujet de haïr Isabelle , 
s'il sait que le marquis tient sa place auprès d'elle? 

ACANTE. 

C'est mon cousin, dis-tu? 

LAURETTE. 

Que sait-il ce qu'il dit? 
Il s'est mis, malgré moi, cette erreur dans l'esprit : 
Croyez sur mon honneur... 

CHAMPAGNE. 

Penses-tu qu'on te croie? 
Et certain billet doux qu'au marquis elle envoie, 
Que tu portes toi-même, est-ce erreur que cela? 

LAURETTE. 

J'aurois pour le marquis un billet? 

CHAMPAGNE, tirant le Inllet du sein de Laurette. 

Le voilà. 
ACANTE, arrachant le billet des mains de 
Champagne . 
Donne 

6 



62 LA MÈRE COQUETTE. 

LAURETTE. 

Eh ! que voulez- vous? 

CHAMPAGNE, à Laurette. 

Il ne veut que le lire , 
Laisse taire monsieur. 

LAURETTE. 

Comment... 

CHAMPAGNE. 

Laissez-la dire. 

A C A N T E. 

Laurette à mon rival porte donc ce poulet? 

LAURETTE. 

Tu me trahis ainsi ! 

CHAMPAGNE. 

Le grand tort qu'on te fait ! 

LAURETTE. 

Ne croyez pas, monsieur, que jamais je permette... 

CHAMPAGNE. 

Eh ! pour l'amour de moi, si tu m'aimes, Laurette... 
Elle consent, monsieur, puisqu'elle ne dit rien. 

LAURETTE. 

Je ne suis que trop sotte , et tu le sais trop bien. 

CHAMPAGNE. 

Oui , tu m'aimes beaucoup , je n'en suis point en doute : 

Aussi de mon côté... Mais il va lire, écoute. 
ACANTE lit. 

* Je voudrois vous parler, et nous voir seuls tous deux; 

« Je ne conçois pas bien pourquoi je le désire; 
'< Je ne sais ce que je vous veux, 
« Mais n'auriez-vous rien à me dire ? » 



ACTE III, SCÈNE III. 63 

( Acante continue. ) 
Eh ! c'est pour le marquis? 

CHAMPAGNE. 

Eh bien ! qu'eu dites-vous , 
Monsieur? 

ACANTE. 

Pour le marquis ? 

CHAMPAGNE. 

Le style est assez doux. 
Vous ne nous dites rieu? 

LAURETTE. 

Eh ! que veux-tu qu'il die? 
II est tout interdit de cette perfidie. 

ACANTE. 

L'ingrate ! Ah L si jamais cette fille sans foi 
Pouvoir écrire ainsi, devoit-ce être qu'à moi? 
Encor si mon rival avoit quelque mérite ! 
Mais que pour le marquis Isabelle me quitte. 
Que son esprit volage, ébloui d'un faux jour. 
S'égare jusqu'au choix d'un si honteux amour... 

LAURETTE. 

D'ordinaire en amour, mondeur, l'esprit s'égare , 
Et le goût d'une fille est quelquefois bizarre : 
Souvent le vrai mérite, avec tous ses appas , 
Lui plaît moins que l'éclat, le faste, et le fracas : 
Un marquisat enfin est un charme admirable. 

ACANTE. 

Mais tout son marquisat n'est qu'une vaine fable , 
Un faux titre. 



64 LA MERE COQUETTE. 

LATJRETTE 

Il n'importe, ou vrai marquis , ou non, 
S'il épouse Isabelle, elle aura ce grand nom, 
Un grand train , ei sur-tout , comme c'est la coutume , 
Un page à lui porter la queue en grand volume. 

ACANTE. 

Ah ! si je ne me venge , et si j'épargne rien... 

LA DRETTE. 

Tâchez d'aimer ailleurs , c'en est le vrai moyen. 

A C A N T E. 

c'est bien aussi , Laurette , à quoi je me prépare , 
Et je veux faire choix d'une beauté si rare... 

LAURETTE. 

Ce n'est pas là de vous ce que l'on craint le plus. 
Et si j'osois vous dire un secret là-dessus... 

ACANTE. 

Espère tout de moi, prends pitié de mon trouble. 

CHAMPAGNE. 

Monsieur est libéral , mais il n'a pas le double : 
Peut-être quelque jour que son père mourra. 

LAURETTE. 

Peut-être que son père aussi l'enterrera; 
Je ne fais pas grand fond sur la foi d'un peut-être- 
Mais pour l'amour de toi je veux servir ton maître. 
Je connois Isabelle, et jusqu'au fond du cœur; 
La crainte d'un beau-père est sa mortelle peur, 
Et le plus grand dépit que vous lui pourriez faire 
Seroit de témoigner d'en vouloir à sa mère : 
tii rien peut la piquer, ce doit être cela. 



ACTE III, SCENE III. 65 

ACANTE. 

Mais pourrois-je espérer qu'elle revînt par-là? 

LAURETTE. 

Peut-être : le dépit fait quelquefois miracle. 
Du moins à son amour vous pourriez mettre obstacle. 
Et, comme son beau-père, il dépendroit de vous 
D'empêcher le marquis de se voir son époux. 

ACANTE. 

Il n'est , pour l'empêcher, effort que je ne tente , 
Et je vais de ce pas... 

LAUR ETTE. 

Où? 

ACANTE. ^ 

Voir cette inconstante , 
Lui dire que sa mère a pour moi tant d'appas... 

LAURETTE. 

Ah ! si vous m'en croyiez, vous ne la verriez pas. 

ACANTE. 

Pourquoi? 

LAUR ETTE. 

Pour vous eucor j'appréhende sa vue. 

ACANTE. 

Ne crains rien de mon ame, elle est trop résolue; 
Tout mon amour est mort , je t'en répondrai bien. 

LA URETTE. 

En fait d'amour, monsieur, ne répondons de rien. 

ACANTE. 

Après sa trahison , quelque soin que j'emploie , 
Tu peux douter. . Non , non , il faut que je la voie. 
Ne fût-ce seulement que pour te faire voir 

6. 



66 LA MÈRE COQUETTE. 

Que l'ingrate sur moi n'a plus aucun pouvoir. 

LAURETTE. 

Mais l'incivilité, monsieur, seroit extrême 
De vouloir l'outrager jusqu'en sa chambre même 
Aussi bien vous pourriez le vouloir vainement ; 
Elle n'y sera pas pour vous assurément. 

A GANTE. 

La perfide ! 

LAURETTE. 

Attendez , j'espère agir de sorte , 
Que sans aucun soupçon je ferai qu'elle sorte. 

A GANTE. 

Va donc. 

LAURETTE. 

Et son billet, ne le rendez- vous pas? 

ACANTE. 

Oui, je te le rendrai dès que tu reviendras ; 
Je le veux lire eucor. 

CHAMPAGNE. 

Va. 

LAURETTE. 

Tu vois, à ma honte. 
Ce que je fais pour toi. 

CHAMPAGNE. 

Va, je t'en tiendrai compte. 
{Laurette rentre ) 
Sans vanité, monsieur, nous avons réussi ; 
Vous voilà par mes soins assez bien éclairci. 

ACANTE. 

Ah ! que trop bien ! c'est là ce qui me désespèif . 



I 



ACTEIII, SCÈNE III. 67 

LAURETTE, revenant. 
Je viens vous avertir que voici votre père. 

ACANTE. 

Mon père ! 

LAURETTE. 

Il vient ici, je crois, dix fois par jour. 
Il ne veut point du tout approuver votre amour; 
Il vous a défendu l'entretien d'Isabelle, 
Et vous feroit beau bruit , vous trouvant avec elle. 
Sans doute , en lui parlant , il vous eût rencontré. 

ACANTE. 

Mais s'il pouvoit passer par le petit degré... 

LAURETTE. 

Ne faites point, monsieur, là-dessus votre compte : 
C'est par cet escalier que d'ordinaire il monte; 
Il le trouve commode, et l'autre lui déplaît. 

ACANTE. 

Au moins dis à l'ingrate... O ciel! elle paroît. 

LAURETTE. V 

Songez à votre père , il monte. 

ACANTE. 

Qu'elle est belle'. 

L AURETTE. 

C'est dommage, il est vrai, qu'elle soit infidèle. 

Mais qu attendez-vous tant? qu'on vous vienne gronder? 

ACANTE. 

Sortons. 

LAURETTE. 

Et le billet , voulez-vous le garder ? - 



68 LA MÈRE COQUETTE. 

ACANTE. 

Le voilà ce billet. 

LAURETTE. 

Cachez bien vos foiblesses , 
On vous observe, au moins. 

ACANTE, déchirant le billet. 
Tiens. 

LA URETTE. 

Fort bien , en vingt pièces. 

SCÈNE IV. 

ISABELLE, LAURETTE. 

ISABELLE. 

L'ingrat déchire ainsi mon billet à mes yeux! 

LAURETTE. 

Vous voyez. 

ISABELLE. 

Est-il rien de plus injurieux? 
Qu'ainsi de ma foiblesse il triomphe à ma vue ! 

LAU RETTE. 

Que vous avois-je dit? 

ISABELLE. 

Ah ! pourquoi m'as-tu crue? 
Pourquoi lui rendois-tu ce billet trop honteux? 

LAURETTE. 

Pourquoi? Vous le vouliez. 

ISABELLE. 

Sais-je ce que je veux? 



ACTE IIÏ, SCENE IV. 69 

Toi qui voyois la honte où s'exposoit ma flamme , 
Que ne trahissois-tu le foible de mou ame? 
Falloit-il , pour en croire un lâche emportement, 
Abandonner mon cœur à son aveuglement? 
Et ne devois-tu pas, avec un zélé extrême, 
Prendre soin de ma gloire en dépit de moi-même? 

LAURETTE. 

Le remède est facile , après tout. 

ISABELLE. 

Eh! comment? 

LAURETTE. 

D'un billet sans adresse on se sauve aisément ; 
Dites , pour réparer et ma faute et la vôtre. 
Que vous aviez écrit ce billet à quelque autre. 

ISABELLE. 

Mais à qui donc ? 

LA URETTE. 

A qui? n'importe. 

ISABELLE. 

A ton avis, 
Dis. 

LAURETTE. 

Au premier venu , par exemple, au marquis. 

ISABELLE. 

A tes soins désormais mon ame s'abandonne : 
Mais quelqu'un vient ici , je ne puis voir personne. 



70 LA MÈRE COQUETTE. 

SCÈNE V. 

CRÉMANTE, LAURETTE. 

crÉmante, courant après Isabelle. 
Ah ! notre belle enfant ! 

LAURETTE, arrêtant Crémante. 

Ah ! monsieur, laissez-la; 
La pauvre fille est mal. 

CRÉMANTE. 

Quel mal est-ce qu'elle a? 

LAURETTE. 

Le plus grand mal de cœur qu'elle ait eu de sa vie : 
Entre nous, tout répond, monsieur, à notre envie. 

CRÉMANTE. 

As-tu des deux amants augmenté le soupçon? 

LAURETTE. 

Je viens de leur jouer un tour de ma façon ; 

Mais pour les brouiller mieux, je veux encor plus faire; 

Le marquis pour cela nous seroit nécessaire. 

CRÉMANTE. 

Je n'ai qu'à le mander : mais viendrons-nous à bout... 

LAURETTE. 

Allons trouver madame , et je vous dirai tout. 

FIN DU TROISIÈME ACTE. 



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ACTE QUATRIÈME. 



SCÈNE I. 

CHAMPAGNE, LAURETTE. 

CHAMPAGNE. 

Jusque-là du marquis Isabelle est éprise ! 

Je ne l'aurois pas cru , j'avouerai ma surprise. 

Tu «.lis que dans sa chambre , et sans témoins, ce soir 

Ce galant a reçu rendez-vous pour la voir? 

LA DRETTE. 

Au moins n'en dis rieu. 

CHAMPAGNE. 

Moi? Tu me sais mal counoître ; 
Je meure , si jamais j'en dis rien qu'à mon maître. 

LAURETTE. 

c'est lui qui le dernier en doit être éclairci : 
Je suis bien simple encor de te tout dire ainsi. 

CHAMPAGNE. 

Eh ! ne te fâche pas. 

LAURETTE. 

Ton babil est terrible. 
Ne dis donc rien. 

CHAMPAGN E. 

Bien , va , j'y ferai mon possible. 



72 LA MÈRE COQUETTE. 

LAURETTE. 

A propos, dis-moi donc, quand viendra ton vieillard? 

CHA M PAGNE. 

Il viendra, sans manquer, dans une heure au plus tard. 
Mais voici le marquis ; adieu , je me retire. 

SCÈNE IL 

LE MARQULS, LAURETTE. 

LAURETTE. 

Vous riez ? 

LE MARQUIS. 

Là-dedans on vient de me tout dire ; 
Je ris de ton adresse , et du tour du billet. 

LAURETTE. • 

chacun n'en a pas ri. 

L E M A R Q U 1 s. 

Morbteu , que c'est bien fait 1 
Sur-tout pour mon cousin ma joie en est extrême. 

LAURETTE. 

Isabelle est encor si foible qu'elle l'aime : 
Mais j'ai tout de nouveau si bien su 1 éblouir. 
Que cet excès d'amour ne sertqua la trahir. 
Au lieu qu'à sou déçu j'ai cru vous introduire. 
Elle y consent. 

LE MARQUIS. 

<;omment? 

LAURETTE. 

Je vais vous en instruire : 



ACTE IV, SCÈNE II. 78 

J'ai voulu la revoir pour souder son courroux; 
J'ai feint que vous aviez querelle Acante et vous, 
Que vous deviez vous battre, et dès ce soir peut-être; 
Que ce combat pourroit la venger de son traître; 
Qu'elle en devoit attendre ou sa fuite ou sa mort. 
Je l'ai vue à ces mots interdite d'abord : 
Son ame, où la tendresse est soudain revenue, 
De son nouveau dépit ue s'est plus souvenue, 
Et, quoi que la vengeance ait pu lui conseiller, 
L'amour, qui sembloit mort, n'a fait que s'éveiller. 
La voyant à ce point de ce combat émue. 
J'ai voulu profiter du trouble oii je l'ai vue; 
J'ai ménagé sa peur. 

LE MARQUIS. 

Fort bien , mais après tout , 
A quoi bon ce combat? 

LAURETTE. 

Écoutez jusqu'au bout : 
J'ai dit qu'un sûr moyen d'accorder la querelle, 
Ce seroit d'essayer de vous mener chez elle , 
Afin qu'elle vous pût amuser quelque temps 
Pour me donner loisir d'avertir vos parents. 
Dans le panneau d'abord elle a donné sans peine : 
Ainsi de son aveu chez elle je vous mène. 
De savoir nos desseins ne faites pas semblant. 

LE MARQUIS. 

Non, non: tu m'introduis à titre de galant; 
C'est un pur rendez-vous qu'Isabelle me donne. 
Et j'aurois bien regret d'en détromper persoune. 

7 



^4 LA MÈRE COQUETTE. 

LADRETTE. 

C'est à votre cousin sur-tout qu'il faut songer. 

LE MARQUIS. 

Que j'aurai de plaisir à le faire enrager ! 

LADRETTE. 

Mais... 

LE MARQUIS. 

Mon page est long-temps. 

L A U R E T T E. 

, Pour l'aigrir davantage. . . 

LE MARQUIS. 

Mon page... 

LAURETTE. 

Eh ! je sais bien que vous avez un page. 

LE MARQUIS. 

Le voici, ce fripon s'arrête à chaque pas. 

SCÈNE III. 

LE PAGE, LE MARQUIS, LAURETTE. 

LE MARQUIS, prenant un manteau g ris des mains 
de son page. 
Donnez: page? 

LE PAGE. 

Monsieur? 

LE MARQUIS. 

Ma calèche est là-bas? 

LE PAGE. 

Oui, monsieur. 



ACTE IV, SCENE III. 7$ 

LE MARQUIS. 

Écoutez, la nuit étant venue, 
Qu'on la tienne à l'écart vers le bout de la rue , 
Et de dire où je suis qu'on sache se garder. 
Page? 

LE PAGE, 

Monsieur? 

LE MARQUIS. 

En cas qu'on me vînt demander, 
Qu'on dise, et que sur-tout mon suisse s'en souvienne, 
Qu'on ne croit pas ce soir que chez moi je revienne. 
Que j'ai dit que j'irois coucher peut-être ailleurs; 
Et si l'on demande où , dites , Chez les baigneurs. 
Page? Et cela d'un ton... vous m'entendez bien , page? 
Bon, il suffit, allez. 

LAURETTE. 

Quel est cet équipage? 
Pourquoi s'envelopper de ce grand manteau gris? 

LE MARQUIS. 

Ah ! si de ce manteau tu savois tout le prix... 

LAURETTE. 

Quel prix? 

LE MARQUIS. 

C'est, quoique simple et d'étoffe commune. 
Un manteau de mystère et de bonne fortune. 
Manteau pour un galant utile en cent façons, 
Manteau propre sur- tout à donner des soupçons; 
Et c'est assez qu'Acante en cet état me voie 
Pour lui persuader tout ce qu'on veut qu'il croie. 
Mais par quelque artifice il seroit donc besoin 



76 LA MÈRE COQUETTE. 

De l'attirer ici. 

LAURETTE. 

Champagne en prendra soin, 
c'est un valet zélé , mais à tromper facile, 
Et dupe d'autant plus, qu'il se tient fort habile. 
Et qu'il croit m'attraper lors même qu'il me sert, 
Bien mieux que s'il étoit avec moi de coucert : 
Son foible est, de l'humeur dont je l'ai su connoître. 
De se faire de fête en faveur de son maître; 
Il cherche à lui conter toujours quelque secret, 
Et le trahit souvent par un zélé indiscret. 
Il prétend qu'il n'est rien que je ne lui confie , 
Et j'ai pris soin qu'il sût ce que je veux qu'il die; 
J'ai feint de craindre fort que son maître en sût rien. 
Exprès .. Voyez, monsieur, si je le connois bien. 

LE MARQUIS. 

Entrons, l'occasion ne peut être meilleure. 

\Ils entrent dans la chambre <f Isabelle. ) 

SCÈNE IV. 

ACANTE, CHAMPAGNE. 

CHAMPAGNE. 

C'est lui : nous arrivons , monsieur, à la bonne heure. 

ACANTE. 

Ah! c'en est trop, je veux... 

CHAMPAGNE. 

Monsieur, que voulez-vous? 



ACTE IV, SCENE IV. 77 

ACANTE. 

Je ne veux croire ici que mes transports jaloux. 

CHAMPAGNE. 

Mais, monsieur. 

ACANTE. 

Laisse-moi , si tu crains ma colère. 
Us ont fermé la porte. 

CHAMPAGNE. 

Ils ont peut-être affaire : 
Les mystères d'amour doivent être cachés. 

ACANTE. 

Heurtons. On n'ouvre pas? 

CHAMPAGNE. 

C'est qu'ils sont empêchés. 
Voyez par le trou. Bon. 

ACANTE, après avoir regardé par le trou de la 
serrure. 
Qu'elle ait si peu de honte ! 

CHAMPAGNE. 

Vous n'avez donc rien vu qui vous plaise, à ce compte? 

ACANTE. 

Qui l'eût pensé? 

CHAMPAGNE. 

Quoi donc ? qui peut tant vous troubler? 

ACANTE. 

L'ingrate ! ô ciel ! J'ai vu... Je ne saurois parler. 

CHAMPAGNE. 

Vous avez doue, monsieur, vu chose bien terrible? 

ACANTE. 

Je l'ai vue elle-même , ah ! qui l'eût cru possible? 

7- 



jS LA MÈRE COQUETTE. 

Enfermer le galant d'un air tout interdit. 

CHAMPAGNE. 

OÙ? 

ACANTE. 

Dans son cabinet, à côté de son lit. 

CHAMPAGNE. 

Voyez- vous la rusée avec son innocence ! ' 
Diable ! 

ACANTE. 

Il faut redoubler. 

CHAMPAGNE. 

Un peu de patience. 
On vient. 

SCÈNE V. 

LAURETTE, ACANTE, CHAMPAGNE. 

LAURETTE. 

Qui heurte ici? 

CHAMPAGNE. 

Ne vois-tu pcis qui c'est ? 

ACANTE. 

Oui , c'est moi. 

LADRETTE. 

Vous, monsieur? Excu.sez, s'il vous plaît; 
J'cii charge, si c'est vous, de refermer la porte. 

ACANTE. 

Isabelle ose ainsi... Mais à tort je m'emporte. 
Non, non ; elle a raison de me traiter ainsi : 



ACTE IV, SCENE V. 79 

Je l'incommoderois , et le galant aussi. 

LAURETTE. 

Quel galant ? 

ACANTE. 

Le galant qu'elle enferme chez elle. 

LAURETTE. 

Voici de notre ami quelque pièce nouvelle. 

CHAMPAGNE. 

Je n'ai pu m'en tenir, j'ai tout dit. Que veux-tu? 
J'aurois trahi monsieur, s'il n'en avoit rien su. 

LAURETTE. 

Qu'auroit-il pu savoir de ton babil extrême? 

CHAMPAGNE. 

Eh... 

Quoi? 



LAURETTE. 



CHAMPAGNE. 

Le rendez-vous que j'ai su de toi-même. 

LAURETTE. 

Quel rendez-vous? Comment! qu'oses-tu supposer? 

ACANTE. 

Et tu prétends qu'ainsi je me laisse abuser? 
Tu veux chercher en vain une méchante ruse. 

LAURETTE. 

En bonne foi, monsieur, c'est lui qui vous abuse. 

CHAMPAGNE. 

Tu me démentirois ? 

LAURETTE. 

Que ne parles-tu mieux 
D'une fille d'honneur? 



8o LA MÈRE COQUETTE 

ACANTE. 

Démens aussi mes yeux. 

LAUKETTE. 

Qu'auriez-vous vu, monsieur? 

ACAÎVTE. 

J'ai trop vu pour sa gloire, 
J'ai vu... Non, sans le voir, je ne l'aurois pu croire; 
J'ai vu le digne objet dont son cœur est épris, 
Se couler doucement chez elle en manteau gris. 
Je n'ai point vu Laurette en prendre la conduite? 
Le faire entrer sans bruit? fermer la porte ensuite? 
Avoir soin du galant et de sa sûreté ? 
Enfin par la serrure, après avoir heurté, 
Je n'ai point vu l'ingrate avec un trouble extrême 
A côté de son lit l'enfermer elle-même? 
Ose , ose le nier. 

CHAMPAGNE. 

Que dis-tu de cela? 
Explique-nous un peu quelle affaire il a là. 
Avec ton bel esprit tu ne sais que répoudre. 

LAURETTE. 

C'est... J'ai... Je... 

CHAMPAGNE. 

Tu ne fais , ma foi, que te confondre. 
Crois-moi, fais mieux; avoue. 

ACANTE. 

En cette occasion, 
Faut-il quelque autre aveu que sa confusion? 
Son silence en dit plus qu'on n'eu veut savoir d'elle. 
Il faut que j'aille aussi confondre l'infidèle , 



ACTE IV, SCÈNE V. 81 

Que j'éclate.. - 

LAURETTE. 

Eh ! monsieur, ne soyez pas si prompt : 
Quelle gloire aurez-vous de lui faire un affront? 
De faire un tort mortel à l'honneur d'une fille. 
Si sage jusqu'ici, de si bonne famille; 
De plus , qui vous fut chère? Enfin , son^ez-y bien , 
Vous êtes honnête homme , et vous n'en ferez rien : 
Un mépris généreux, s'il vous étoit possible, 
Seroit pour vous plus beau, pour elle plus sensible. 

ACANTE. 

La voici. 

SCÈNE VL 

ISABELLE, ACANTE, LAURETÏE, 
CHAMPAGNE. 

LAURETTE, à Isabelle. 
c'est monsieur qui m'arrête en ces lieux. 
ACANTE, à Champagne. 
Elle est tout interdite. 

ISABELLE, à Laurette. 

Il paroît furieux. 
LAURETTE, à Isabelle. 
Tandis que j'aurai soin d'amuser sa colère , 
Vous ferez bien d'aller avertir votre mère. 

ACANTE, à Isabelle. 
Quoi ! sans rien dire , ainsi passer en m' évitant ? 



82 LA MÈRE COQUETTE. 

LAURETTE. 

Elle a hâte, monsieur, et madame l'attend. 

ISABELLE. 

Il VOUS importe peu qu'ainsi je me retire; 

Nous n'avons, que je crois, monsieur, rien à nous dire : 

Vous ne me cherchez pas. 

ACANTE. 

Je serois mal reçu. 
Je cherche mon cousin; ne l'auriez-vous point vu? 

LAUKETTE. 

Non, monsieur. Souffrez-vous qu'ainsi l'on vous amuse? 

ACANTE. 

Eh quoi ! vous paroissez et surprise et confuse. 
D'où naît cette rougeur? 

ISABELLE. 

c'est d'un juste courroux. 

ACANTE. 

Enfin donc, mon cousin n'est pas venu chez vous? 

ISABELLE. 

]1 y pouvoit venir, s'il vous eût plu permettre 
Que jusqu'entre ses mains on eût porté ma lettre; 
Mais l'ayant déchirée, il n'en a rien appris. 

ACANTE. 

C'étoit pour mon cousin? 

ISABELLE. 

Vous en semblez surpris : 
Laurette n'a pas dû vous en faire un mystère. 

LAURETTE. 

Mon dieu ! voixs vous ferez crier par votre mère ; 
D'un éclaircissement vous vous passerez bien. 



ACTE IV, SCÈNE VI. 83 

ISABELLE. 

C'est un soin en effet qui n'est plus bon à rien. 

ACANTE, arrêtant Isabelle. 
Auprès de votre mère , au moins, sans trop d'audace, 
Pourrois-je encor de vous espérer une grâce? 
Votre mère étant veuve avec tant de beautés, 
On va venir briguer son choix de tous côtés : 
Votre suffrage y peut être considérable , 
Et j'ose vous prier qu'il me soit favorable. 
Nul ne peut mieux que vous parler en ma faveur: 
Vous avez fait l'essai vous-même de mon cœur ; 
Vous savez comme il aime , il fut sous votre empire; 
Vous savez... 

ISABELLE. 

Oui, monsieur, je sais ce qu'il faut dire. 

SCÈNE VII. 

ACANTE, LAURETTE, CHAMPAGNE. 

CHAMPAGNE. 

Elle est au désespoir. Laurette l'a bien dit : 
Vous ne lui pouviez pas faire un plus grand dépit j 
Elle sort tout outrée, et l'atteinte est cruelle. 

ACANTE. 

Cependant le marquis est enfermé chez elle. 

LAURETTE. 

•Te prendrai soin , monsieur, sitôt qu'il sera nuit , 
De le faire sortir sans scandale et sans bruit. 
Fût-il déjà bien loin ! Si l'on m'en avoit crue , 



84 LA MÈRE COQUETTE. 

Isabelle en secret n'eût point souffert sa vue, 
N'eût jamais accordé ce rendez-vous maudit. 
Enfin pour l'empêcher, Dieu sait ce que j'ai dit; 
Mais elle m'a parlé d'une façon si tendre. 
Que ma sotte bonté ne s'en est pu défendre : 
Je suis trop complaisante , et je m'en veux du mal. 

ACAATE. 

Mais je veux voir sortir moi-même ce rival. 

LAURETTE. 

Tout comme il vous plaira; j'y consens : mais de grâce, 

Que la chose entre vous avec douceur se passe. 

Jugez ce qu'on eroiroit , si vous faisiez éclat : 

Le monde est si méchant, l'honneur si délicat. 

De ce qui s'est passé la moindre connoissance 

Peut faire étrangement parler la médisance : 

Les méchants bruits sur-tout ont cela de mauvcds , 

Que les taches qu'ils font i.a s'effacent jamais; 

Et si vous épousiez quelque jour Isabelle... 

A GANTE. 

Moi, l'épouser, après ce que j'ai connu d'elle! 
Après la trahison dont je suis éclairci! 
Après l'indigne amour dont son cœur s'est noirci ! 
Je cherche à m'en venger, c'est tout ce que j'espère. 

LACRETTE. 

Si je puis vous servir pour épouser sa mère , 
Je vous offre mes soins, et sans déguisement...' 

A G A N T E. 

Mais ne pourrois-je pas m'en venger autrement? 

LAURETTE. 

Non, monsieur, que je sache. Il est vrai, ma maîtresse 



ACTE IV, SCÈNE VIL 85 

Tente moins que sa fille, et n'a pas sa jeunesse, 
Son éclat , sa beauté : mais , au lieu de cela , 
Si vous saviez, monsieur, les beaux louis qu'elle a, 
Les écus d'or mignons , et le nombre innombrable 
De grands sacs déçus blancs. 

CHAMPAGNE. 

Peste ! qu'elle est aimable ! 
Épousez-la, monsieur, s'il se peut, dès ce soir. 

ACANTE. 

Qu'Isabelle ait ainsi pu trahir mon espoir ! 

CHAMPAGNE. 

Moquez-vous d'Isabelle , et de son inconstance. 

ACANTE. 

Oui... Mais sa mère sort. 

SCÈNE VIII. 

ISMÈNE, ACANTE, LAURETTE, CHAMPAGNE. 

ISMÈNE. 

Craignez- vous ma présence? 

ACANTE. 

La peur d'être importun me faisoit détourner. 

ISMÈNE. 

Vous ne sauriez, monsieur, jamais importuner; 
Des soins de mes amis je me tiens obligée : 
Mais on fuit volontiers une veuve affligée ; 
Car, puisqu'il plaît au ciel trop contraire à mes vœux, 
Mon veuvage à présent n'a plus rien de douteux. 

8 



86 LA MERE COQUETTE. 

LAtFRETTE. 

Monsieur sait tout , madame , et chérit la famille; 
Il a fait compliment pour vous à votre fille ; 
Vous l'a-t-elle pas dit ? 

ÏSMÈNE. 

Quel esprit déloyal! 
Ma fille de monsieur ne m'a dit que du mal : 
Je n'ai jamais tant vu de colère et de haine. 
Et ne l'ai même enfin fait taire qu'avec peine. 

A c A N T E. 

Elle me fait plaisir : inj uste comme elle est , 
Sa colère m'oblige , et sa haine me plaît : 
Je me tiens honoré du mépris qu'elle exprime, 
Et j'aurois à rougir, si j'avois son estime. 

ISMÈXE. 

J'ai regret de \s>\i5 voir tous deux si désunis, 
Je vous aime toujours autant et plus qu'un fils; 
Le ciel m'en est témoin, et que votre alliance 
A fait jusques ici ma plus chère espérance. 

LAURETTE. 

Si ces nœuds sont rompus, il en est de plus doux 
Qui pourroient renouer l'alliance entre vous. 
Monsieur peut rencontrer dans la même famille 
De quoi se consoler des mépris de la fille; 
Et madame, voyant monsieur mal satisfait, 
Peut réparer le tort que sa fille lui fait : 
Vous êtes en état tous deux de mariage. 

I s MÈNE. 

Laurette, en vérité, vous n'êtes guère sage. 



ACTE IV, SCENE VIII. 87 

LAURETTE. 

Sage ou non , croyez-moi tous deux à cela près : 
Pour monsieur, j'en réponds, je sais ses vœux secrets; 
Il souhaite ardemment une union si belle. 
C'est vous qu'il veut aimer, c'est vous... 

ACANTE. 

Ah! l'infidèle! 

ISMÈNE. 

Monsieur songe à ma fille, et n'y renonce pas. 

ACANTE. 

Moi , madcune , y songer ! j'aurois le cœur si bas ! 
De cette lâcheté vous me croiriez capable? 

LAURETTE. 

Non: c'est lui faire tort; cela n'est pas croyable. 
Quoi que lui fasse dire un transport de courroux. 
Monsieur assurément ne veut songer qu'à vous. 

ACANTE. 

Madame, il est certain, jamais, je le confesse, 
L'amour n'a fait aimer avec tant de tendresse, 
N'a jamais inspiré dans le cœur d'un amant 
Rien qui fût comparable à mon empressement, 
Bien d'égal à l'ardeur pure, vive , fidèle , 
Dont mon ame charmée adoroit Isabelle. 
Vous voyez cependant comme j'en suis traité. 

ISMÈNE. 

La jeunesse, monsieur, n'est que légèreté : 

Au sortir de l'enfance , une ame est peu capable 

De la solidité d'un amour raisonnable; 

Un cœur n'est pas encore assez fait à seize ans. 



88 LA MÈRE COQUETTE. 

Et le grand art d'aimer veut im peu plus de temps. 
C'est après les erreurs où la jeunesse engage, 
Vers trente ans , c'est-à-dire , environ à mon âge , 
Lorsqu'on est de retour des vains amusements 
Qui détournent l'esprit des vrais attachements; 
C'est alors qu'on peut faire un choix en assurance , 
Et c'est là proprement l'âge de la constance. 
Un esprit jusque-là n'est pas bien arrêté, 
Et les cœurs pour aimer ont leur maturité. 

ACANTE. 

Mais, madame, après tout, qui l'eût cru d'Isabelle? 
Isabelle inconstante ! Isabelle infidèle ! 
Isabelle perfide ; et sans se soucier... 

ISMÈNE. 

Quoi! toujours Isabelle? 

ACANTE. 

Ah ! c'est pour l'oublier. 
Et je veux, s'il se peut, dans mon dépit extrême, 
Arracher de mon cœur jusques à son nom mêmej] 
Je veux n'y laisser rien de ce qui me fut doux : 
Grâce au ciel , c'en est fait. 

LAURETTE. 

c'est fort bien fait à vous. 

ACANTE. 

J'en fais juge madame , et veux bien qu'elle die 
S'il est rien de si noir que cette perfidie. 
Après tant de serments, et si tendrement faits, 
De nous ciimer toujours, de ne changer jamais, 
Isabelle aujourd'hui, cette même Isabelle... 
Madame, obligez-moi, ne me parlez plus d'elle. 



ACTE IV, SCÈNE VIII. 89 

ISMÈNE. 

C'est vous qui m'en parlez. 

ACANTE. 

Ce sont tous ces endroits 
Où l'ingrate a promis de m'aimer tant de fois. 
Ces lieux témoins des nœuds dont son cœur se dégage. 
De qui l'objet encor m'en rappelle l'image; 
Et pour marquer l'ardeur que j'ai d'y refnoncer. 
Je ne veux plus rien voir qui m'y fasse penser : 
Tout me parle ici d'elle , il vaut mieux que je sorte. 
LAURETTE, arrêtant Acante^ qui veut passer parla 

chambre dismène. 
Par oii donc allez-vous? 

ACANTE. 

Je ne sais , mais n'importe : 
Par le petit degré l'on descend aussi-bien. 

ISMÈNE. 

Ma fille est là-dedans. 

ACANTE. 

Ah I je m'en ressouvien. 
Il n'est pas en effet à propos que j'y passe : 
Sans vous je l'oubliois, et vous m'avez fait grâce. 

SCÈNE IX. 

ISMÈNE, LAURETTE. 

ISMÈNE. 

ï'ais sortir le marquis. 

LAUHETTE. 

Vous , du même moment , 



90 LA MERE COQUETTE. 

Tâchez de profiter d'un premier mouvement ; 
Pour le père d'Acante engagez Isabelle. 

ISMÈKE. 

J'y vais; je l'ai laissé dans ma chambre avec elle. 
Mais tu m'avois parlé d'un vieillard... 

LATJRETTE. 

Je l'attends. 
Et vous verrez bientôt tous vos désirs contents. 

I s MÈNE. 

Hélas! 

LATJRETTE. 

Comment hélas ! Pour vous rendre contente , 
Que vous faut-il de plus que d'épouser Acante ? 

I s >i È ?i E. 
Qu'il m'aimât, que ma fille eût pour lui moins d'attraits : 
Tu vois... 

LAURETTE. 

Prenez-vous garde à cela de si près? 
Épousez-le toujours. 

ISMÈNE. 

Quoi ! qu'un cœur m'appartienne. 
Qu'il faille que ma fille à ma honte retienne! 
Crois-tu qu'il soit au monde un plus grand désespoir? 

LAURETTE. 

Rien n'est encore fait, et c'est à vous à voir : 

Si vous voulez tout rompre, un mot pourra suffire; 

Vous n'avez... 

ÏSMÈNE. 

Ce n'est pas ce que je veux te dire. 
Acaute, tel qu'il est, n'est pas à négliger; 



ACTE IV, SCENE IX. 91 

Et quand ce ne seroit qu'afin de me venger, 
Que pour punir ma fille, épousant ce qu'elle ïiime. 
Cet hymen m'est toujours d'une importance extrême. 

LAURETTE. 

Tâchons donc d'achever; tout commence assez bien. 

I s M È N E. 

Agis de ton côté, je vais agir du mien. 



FIN DU QUATRIEME ACTE. 



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ACTE CINQUIÈME. 



SCÈNE I. 

LE MARQUIS, CHAMPAGNE, LAURETTE. 

LAURETTE, voyant Champagne OU guet, qui se retire 

dès cjuil aperçoit le marquis. 
L'avez-vous vu , monsieur? 

LE MARQUIS. 

Quoi? qu'as-tu vu paroître? 

LAURETTE. 

L'ami Champagne au guet pour avertir sou maître. 
Il veut vous voir sortir : souvenez-vous donc bien , 
S'il vient à vous parler... 

LE MARQUIS. 

Va , je n'oublierai rien : 
Jamais homme à la cour, sans trop m'en faire accroire, 
R'a su si bien que moi tourner tout à sa gloire , 
De rien faire mystère, et de peu fort grand cas. 
Et triompher enfin des faveurs qu'il n'a pas. 
Si je parle au cousin, crois qu'il n'est peine égale 
Aux couleuvres, morbleu, que je veux qu'il avale. 
C'est ma félicité de faire des jaloux ; 
Je tiens que dans la vie il n'est rien de si doux; 



LA MÈRE COQUETTE. 93 

Le triomphe , à mon gré , vaut mieux que la victoire. 
Et l'on n'a de bonheur qu'autant qu'on en fait croire : 
Le cousin passera mal le temps avec moi. 

LAURETTE. 

J'entends quelqu'un, adieu. 

SCÈNE IL 

ACANTE, CHAMPAGNE, LE MARQUIS. 

ACANTE, empêchant Champagne d avancer. 
Laisse-nous, je le voi. 
( au marquis, en lui ôtant son manteau.) 
Non , non , ne croyez pas m'échapper de la sorte. 

LE MARQUIS. 

C'est moi, cousin; permets de grâce que je sorte: 
Pour n'être point connu , j'ai certains intérêts... 

ACANTE. 

Écoutez quatre mots , vous sortirez après. 

LE MARQUIS. 

Je vois bien que tu veux me parler de ton père : 
Mon soin est inutile , il est toujours sévère. 
J'ai prié de mon mieux en vciin en ta faveur; 
Je ne sais ce qui peut endurcir tant son cœur : 
Je n'ai pu l'émouvoir, il n'est rien qui le touche. 

ACANTE. 

Mais le cœur d'Isabelle est-il aussi farouche? 

LE MARQUIS. 

Comment? 



94 LA MÈRE COQUETTE. 

ACA^JTE. 

Vous l'ignorez? 

LE MARQUIS. 

Qu'entends-tu donc par-là? 

ACANTE. 

Vos nouvelles amours. 

LE MARQUIS. 

Cousin, laissons cela : 
Là-dessus , en ami , tout ce que je puis faire 
De mieux pour ton repos , crois-moi , c'est de me taire. 

ACANTE. 

Ne me déguisez rien, j'ai tout appris d'ailleurs. 

LE MARQUIS. 

N'importe, je craindrois d'irriter tes douleurs: 
Je vois trop quel chagrin en secret te dévore; 
Adieu , dispense-moi de t' affliger encore. 

ACAKTE. 

Non. Je puis sans chagrin savoir votre bonheur; 
Isabelle à présent ne me tient plus au cœur; 
Je vois son changement avec indifférence , 
Et vous pouvez enfin m'en faire confidence : 
Je me sens bien guéri , ne craignez rien pour moi. 

LE MARQUIS. 

Tout de bon? 

ACANTE. 

Tout de bon. 

LE MARQUIS. 

Tu fais fort bien , ma foi : 
Mépriser les mépris, rendre haine pour haine , 
Est le parti qu'il faut qu'un honnête homme prenne. 



ACTE V, SCÈNE II. gS 

Isabelle , après tout , n'a rien fait d'étonnant : 
Tu lui plus autrefois, je lui plais maintenant. 
Durant quatre ou cinq ans son cœur fut ta conquête; 
Du sexe dont elle est, le terme est bien honnête : 
Tu ne dois pas t'en plaindre , et je la quitte à moins. 

ACANTE. 

Avez-vous, pour lui plaire, employé bien des soins? 

LE MARQUIS. 

Moi! des soins pour lui plaire? Un tel soupçon m'offense ; 
Mes soins sont pour des choix de plus grande importance ; 
A moins d'être duchesse, on ne peut m'engager, 
Et le cœur que tu perds me vient sans y songer. 

ACANTE. 

Vous voyez toutefois en secret Isabelle ? 

LE MARQUIS. 

Elle m'en a prié, je n'ai pu moins pour elle : 
On doit être civil, si l'on n'est pas amsnt; 
Peut-on en galant homme en user autrement? 

ACANTE. 

Mais enfin dans l'ardeur dont elle est possédée, 
Quelle marque d'amour vous a-t-elle accordée? 
Comment en use-t-elle avec vous en secret? 

LE MARQtJIS. 

Tu peux croire... 

ACANTE. 

Hem? 

LE MARQUIS. 

Cousin, il faut être discret. 
Tu t'émeus; parle-moi franchement, je te prie. 
Tout ce que j'en ai fait n'est que galanterie : 



96 LA MERE COQUETTE. 

Je suis trop ton ami pour te rieu refuser ; 
Et si le cœur t'eu dit, tu la peux épouser. 

ACANTE. 

C'est pour moi trop d'honneur, et je cède la place. 
Mais pourrois-je de vous attendre une autre grâce? 

LE MARQUIS. 

Parle , je suis à toi ; mais , morbleu , tout de bon. 

ACANTE. 

Falloit-il pour cela m'arracher ce bouton? 

LE MARQUIS. 

C'est pour mieux t'exprimer, cousin, de quel courage..* 

ACANTE. 

Au moins , je ne puis pas reculer davantage. 

LE MARQUIS. 

La , reprends du terrain. 

ACANTE. 

Pourroit-on seul vous voir 
En quelque endroit, demain... 

LE MARQUIS. 

si tu veux, dès ce soir. 
Pourquoi? 

ACANTE. 

Vous n'avez là qu'un couteau, que je pense? 

LE MARQUIS. 

Non. 

ACANTE. 

Prenez une épée et bonne et de défense. 

LE MARQUIS. 

As-tu quelque querelle? 



ACTE V, SCÈNE II. 97 

ACANTE. 

Oui, qu'il faudra vider. 

LE MARQUIS. 

Mais est-ce un différent qu'on ne puisse accorder? 

ACANTE. 

Non , il n'est point d'accord pour de pareils outrages. 

LE MARQUIS. 

Apprends-moi donc au moins contre qui tu m'engages. 

ACANTE. 

Vous n'avez pas compris à quoi je me résous : 
Je veux me battre seul. 

LE MARQUIS. 

Fort bien. 

ACANTE. 

Mais contre vous. 

LE MARQUIS. 

Pour moi, je ne me bats qu'en rencontre imprévue. 

ACANTE. 

Eh bien, soit ! descendons à l'instant dans la rue. 

LE MARQUIS. 

Mais quel tort t'ai-je fait? examinons en quoi : 
Si td maîtresse m'aime , est-ce ma faute à moi? 
Un homme recherché peut-il de bonne grâce... 

ACANTE. 

Quoi qu'il en soit, il faut que je me satisfasse; 
Nous nous battrons là-bas , si vous avez du cœur. 

LE MARQUIS. 

Quoi qu'il en soit , cousin, je suis ton serviteur. 
Je n'ai point prétendu te faire aucune injure, 

9 



98 LA MERE COQUETTE. 

Et ne me battrai point contre toi, je te jure, 

ACANTE. 

L'honneur vous touche ainsi ? 

LE MARQUIS. 

Pour être décrié , 
Mon honneur dans le monde est sur un trop bon pié ; 
Et j'ai fait assez voir de marques de courage , 
Pour n'avoir pas besoin d'en donner davantage. 

ACANTE. 

Si vous ne me suivez... 

LE MARQUIS. 

Cousin, en vérité. 
Tu pourrais voir enfin rabattre ta fierté. 

ACANTE. 

Venez, ou je vous tiens pour le dernier des hommes. 

LE MARQUIS. 

Ah ! si nous n'étions pas cousins comme nous sommes ! 

ACANTE. 

Ah ! si vous étiez brave ! 

LE MARQUIS. 

Encore un coup , cousin , 
Quand on me presse trop , je m'échauffe à la fin; 
Et si tu me fais mettre une fois en furie, 
J'irai, vois-tu, j'irai... 

ACANTE. 

Venez donc, je vous prie. 

LE MARQUIS. 

Eh bien donc ! puisque ainsi tu me pousses à bout , 
J'irai trouver ton père, et je lui dirai tout. 
Il est ici. 



ACTE V, SCENE II. 99 

ACANTE, mettant l'épée à la main. 
Je cède enfin à ma colère. 

LE MARQUIS. 

Eh ! cousin. 

ACANTE. 

Défends-toi. Quelqu'un sort : c'est mou pèrci 

SCÈNE III. 

CRÉMANTE, LE MARQUIS, ACANTE. 

LE MARQUIS, tirant tépée. 
Maintenant... 

CRÉMANTE. 

Qu'est-ce ici! Quel désordre nouveau! 
Une brette à la main contre un petit couteau ! 
Lâche ! attaquer monsieur avec cet avantage ! 

LE MARQUIS. 

Ou ne pre ud garde à rien quand on a du courage. 

ACANTE. 

Vous témoignez, sans doute, un courage fort grand. 

CRÉMANTE. 

Taisez-vous. Mais, monsieur, quel est ce différent? 

LE MARQUIS. 

Pour Isabelle encore il s'émeut , il s'emporte. 

CRÉMANTE. 

Pour Isabelle ! Il suit mes ordres de la sorte ! 

LE MARQUIS. 

s'il n'avoit point été mon cousin, votre fils... 



loo LA MÈRE COQUETTE. 

CRÉMANTE. 

Vite, qu'on fasse excuse à monsieur le marquis. 

ACANTE. 

Moi ! je ferois , monsieur, excuse à qui m'offense? 

CRÉMANTE. 

N'importe; je le veux. 

LE MARQUIS. 

Non, non; je l'en dispense : 
Et , de peur contre lui de me mettre en courroux, 
Je vais me retirer, et le laisse avec vous. 

SCÈNE IV. 

CRÉMANTE, ACANTE. 

CRÉMANTE. 

Quoi ! le joli j^arçon ! Avoir l'impertinence 
De choquer un parent de cette conséquence, 
Et, pour comble d'audace et de crime aujourd'hui. 
Oser pour Isabelle être mal avec lui! 
Une fille à vos vœux désormais interdite! 
Pour qui le moindre soin de votre part m'irrite ! 
Que je vous ai cent fois ordonné d'oublier! 
Une fille, en un mot, qui se va marier! 

ACAXTE. 

Se marier, monsieur? 

CRÉMANTE. 

C'est une affaire faite : 
l.a fille eu est d'accord, la mère le souhaite. 



ACTE V, SCENE IV. loi 

ACANTE. 

Et ce sera bieutôt? 

C R É M A N T E. 

Ce sera , que je croi , 
Daus huit jours au plus tard. 

ACANTE. 

Mais à qui donc? 

CRÉMANTE. 



 moi. 



A vous? 

Oui. 



ACANTE. 



CREMANTE. 



ACANTE. 

Vous? 

CREMANTE. 

Moi-même. 

ACANTE. 

Épouser Isabelle, 
Vous qui condamniez tant mon hymen avec elle , 
Qui blâmiez ce parti lorsqu'il m'étoit si doux ! 

CREMANTE. 

Je l'ai trouvé pour moi plus propre que pour vous. 

ACANTE. 

Vous oublieriez ainsi la parole donnée? 

CREMANTE. 

Isabelle, il est vrai, vous étoit destinée : 
Jadis son père et moi , comme amis dès long-temps , 
Nous nous étions promis d'unir nos deux enfants. 
S'il étoit revenu , vous auriez eu sa fille ; 

9- 



102 LA MERE COQUETTE 

Mais sa mort change enfin l'état de sa famille , 

Et pour plusieurs raisons je trouve qu'en effet. 

Tout bien considéré , ce n'est pas votre fait. 

Sa veuve l'est bien mieux : vous aimez la dépense; 

Isabelle pour dot n'a qu'un peu d'espérance; 

Sa mère maintenant jouit de tout le bien, 

Et n'entend pas encor se dépouiller de rien; 

Elle ne lui promet qu'une léj'ère somme. 

Il faut qu'un mariage établisse un jeune homme, 

Qu'il trouve en s'engageant du bien pour vivre heureux, 

Ou pour toute sa vie il est sûr d'être gueux. 

L'amour perd la jeunesse, et pour une jeune ame 

Rien n'est si dangereux qu'une trop belle femme; 

C'est ce qui rend souvent le cœur efféminé. 

Pour moi qui suis d'un âge au repos destiné , 

Je ne suis pas en droit d'être si difficile , 

Et je puis préférer l'agréable à l'utile : 

Après tant de travaux, tant de soins importants. 

Où j'ai sacrifié les plus beaux de mes ans, 

Il est bien juste enfin que suivant mon envie 

Je tâche de sortir doucement de la vie. 

Et qu'avant que d'entrer au cercueil où je cours. 

J'essaie à bien user du reste de mes jours. 

Je vois que ces raisons ne vous contentent guère ; 

Mais enfin je suis libre, et de plus votre père: 

Je n'ai pas , dieu merci , besoin de votre aveu , 

Et que je l'aie ou non, cela m'importe peu. 

ACANTE. 

Si vous connoissiez bien ce que c'est qu'Isabelle, 
Soapeade foi... 



i 



ACTE V, SCÈNE IV. io3 

CRÉMANTK. 

Gardez d'oser parler mal d'elle : 
Elle est presque ma femme, et déjà m'appartient; 
Et si vous l'offensez... Mais la voici qui vient. 



SCÈNE V. 

ISABELLE, CRÉMANTE, ACANTE. 

CRÉMANTE. 

Vous quittez donc déjà madame votre mère? 

ISABELLE. 

Un vieillard l'entretient d'une secrète affaire ; 
Champagne l'a conduit par le petit degré. 
Et l'on m'a fait sortir sitôt qu'il est entré. 

CRÉMANTE. 

Vous me trouvez outré d'une juste colère. 

ISABELLE. 

Contre qui donc, monsieur? 

CRÉMANTE. 

Contre un fils téméraire. 

ISABELLE. 

Quel sujet contre lui vous peut mettre en courroux? 

CRÉMANTE. 

Quel sujet? L'insolent veut médire de vous; 
Il voudroit empêcher notre heureux mariage : 
Mais mon cœur à ce choix trop fortement s'engage... 

ISABELLE. 

Se peut-il que monsieur, engagé comme il est, 
Prenne en ce qui me touche encor quelque intérêt? 



io4 LA MERE COQUETTE. 

CRÉMANTE. 

c'est malice ou dépit. Mais vous m'êtes si chère... 

A GANTE. 

si j'y prends intérêt, ce n'est que pour mon père. 

CRÉMANTE. 

De quoi vous mêlez-vous , vous qui parlez si haut ? 
Pensez-vous mieux que moi savoir ce qu'il me faut? 
Allez, ma belle enfant, malgré lui je désire... 

ISABELLE. 

Mais, monsieur, mais encor, qu'est-ce qu'il pourroit dire? 

CRÉMANTE. 

Je n'en veux rien savoir, et déjà comme époux 
J'ai tant d'affection, tant d'estime pour vous... 

ISAB ELLE. 

Je mets au pis , monsieur, toute sa médisance : 
S'il me peut accuser, c'est de trop d'innocence. 
D'avoir un cœur trop tendre, et qu'il sut trop toucher; 
C'est tout ce que je crois qu'il me peut reprocher. 

A C A X T E. 

Ah ! si je n'avois point autre reproche à faire î 

CRÉMANTE. 

où je parle , où je suis , mêlez-vous de vous taire , 
Autrement... 

ACANTE. 

Je me tais. Mais si j'osois parler, 
Si vous saviez , monsieur. . . 

CRÉMANTE. 

Quoi ! toujours nous troubler ? 
Vous pouvez là dehors jaser tout à votre aise. 



ACTE V, SCENE V. io5 

ACANTE. 

Je ne dirai plus rien, monsieur, qui vous déplaise. 

CRÉMANTE. 

Je lui défends de dire un seul mot contre vous : 
L'ingrat mérite assez déjà votre courroux ; 
Vous le haïriez trop. 

ISABELLE. 

Non, non, laissez-le dire. 
Ma haine encor n'est pas au point que je désire; 
Laissez-le de nouveau m'outrager, me trahir; 
Laissez-le enfin , monsieur, m'aider à le haïr. 

ACANTE. 

Je n'ai que trop de lieu de vous pouvoir confondre. 

CUÉMANTE. 

Plaît-il? 

ACANTE. 

Je ne dis rien , je ne fais que répondre. 

CRÉMANTE. 

On ne vous parle pas. Pour la dernière fois, ' 
Taisez-vous, ou sortez; je vous laisse le choix. 

ISABELLE. 

Il se taira , monsieur. 

CRÉMANTE. 

J'entends qu'il considère 
Sa belle-mère en vous. 

ACANTE. 

Elle ma belle-mère ! 

CKÉMANTE. 

Vous vovez à ce nom comme il est irrité. 



io6 LA MÈRE COQUETTE. 

ISABELLE. 

Je ne l'aurois pas eu, s'il l'avoit souhaité : 
Il Sciit bien à qiiel point il avoit su me plaire. 

C R É M A N T E. 

Ne vous amusez pas à vous mettre en colère; 
Il n'en vaut pas la peine. 

ISABELLE. 

Oui , l'ingrat aujourd'hui 
Ne vaut pas en effet qu'on pense encore à lui. 

CRÉMANTE. 

c'est un impertinent. 

ISABELLE. 

Cependant je confesse 
Qu'il fut l'unique objet de toute ma tendresse, 
Qu'il avoit tous mes vœux pour être mon époux. 

CRÉMANTE. 

Ah ! quel meurtre, bon dieu, c'auroit été pour vous ! 
Si pour votre malheur il vous eût épousée, 
Il vous eût peu chérie, il vous eût méprisée; 
Vous n'auriez avec lui jeûnais pu rencontrer 
Cent douceurs qu'avec moi vous devez espérer. 
Je vous ferai bénir le choix qui nous engage. 
Ah ! si vous m'aviez vu dans la fleur de mon âge , 
Je Valois en ce temps cent fois mieux que mon fils. 
Et le vaux bien encor, malgré mes cheveux gris. 
Je suis vieux, mais exempt des maux de la vieillesse; 
Je me sens rajeunir par l'amour qui me presse , 
Par des yeux si puissants , par des charmes si doux. 
Huui. I 



ACTE V, SCENE V. 107 

ISABELLE. 

Je VOUS plains d'avoir cette méchante toux. 
crémante, en toussant. 
Point, point: c'est une toux dont la cause m'est douce, 
C'est de transport, enfin c'est d'amour que je tousse. 
J'ai tant d'émotion... 

SCÈNE VI. 

CRÉMANTE, CHAMPAGNE, ISABELLE, ACANTE. 

CHAMPAGNE, tirant Crémante par le bras. 
Monsieur ! 

CRÉMANTE. 

Aie! 

ACANTE. 

Excusez. 
Est-ce à l'endroit?.. 

CRÉMANTE. 

Lourdaud, si vous ne vous taisez... 

CHAMPAGNE. 

On auroit là-dedans quelque chose à vous dire. 

CRÉMANTE. 

J'y vais. Allez devant. Et vous? 

ACANTE. 

Je me retire; 
N'en doutez point, monsieur. 

ISABELLE. 

Monsieur peut croire aussi. 
Que je n'ai pas dessein de demeurer ici. 

CRÉMANTE. 

Bonsoir. 



to8 LA MÈRE COQUETTE. 

SCÈNE VIL 

ACANTE, ISABELLE. 

A c A >' T E , revenant sur ses pas. 
L'ingrate encor ne s'est pas retirée. 

ISABELLE. 

Vous n'êtes pas sorti? 

ACANTE. 

Vous n'êtes pas rentrée? 
Qui vous peut retenir? 

ISABELLE. 

Qui VOUS fait demeurer? 

ACANTE, 

Moi ! rien ; je vais sortir 

ISABELLE. 

Je vais aussi rentrer. 

ACANTE. 

Quoi! vous me fuyez donc avec un soin extrême? 

ISABELLE. 

Moi ! point : c'est vous, monsieur, qui nie fuyez vous-même, 

ACANTE. 

c'est vous faire plaisir; au moins, je l'ai pensé. 

ISABELLE. 

Vous savez qu'autrefois... Mais laissons le passé. 

ACANTE. 

Vous allez donc enfin être ma belle-mère? 

ISABELLE. 

Vous allez donc aussi devenir mon beau-père? 



ACTE V, SCÈNE VII. 109 

ACANTE. 

Si j'ai changé, du moins, mon cœur, quoique inconstant, 
Ne s'est guère éloigné de vous en vous quittant > 
N'a passé qu'à la mère, échappé de la fille, 
Et n'a pas même osé sortir de la famille. 

ISABELLE. 

Vous voyez bien qu'aussi , prenant un autre époux , 
Je tâche, en changeant même , à m'approcher de vous: 
Il est vrai qu'on y peut voir cette différence , 
Que vous changez par choix, moi par obéissance. 

ACANTE. 

Mais vous obéirez sans un effort bien grand. 

ISABELLE. 

Cela vous est , je pense , assez indifférent. 

ACANTE. 

Il me devroit bien l'être, après l'injuste flamme 
Qu'un indigne rival a surpris dans votre ame. 
Le marquis... 

ISABELLE. 

Vous pourriez croire mon cœur si bas , 
Si lâche... 

ACANTE. 

Eh ! quel moyen de ne le croire pas? 

ISABELLE. 

Il ne falloit avoir pour moi qu'un peu d'estime. 
Suivez, monsieur, suivez l'ardeur qui vous anime; 
Rompez l'attachement dont nous fûmes charmés , 
Brisez les plus beaux nœuds que l'amour ait formés; 
Puisqu'il vous plait enfin, trahissez sans scrupule 
Ces serments si trompeurs, où je fus si crédule ; 

10 



iio LA MÈRE COQUETTE. 

Portez ailleurs des vœux qui m'out été si doux : 
Mais épargnez au moins un cœur qui fut à vous ; 
Un cœur qui , trop content de sa première chaîne , 
La voit rompre à regret , et n'en sort qu'avec peine ; 
Un cœur trop folble encor pour qui l'ose trahir , 
Et qui n'étoit pas fait enfin pour vous haïr. 

ACANTE. 

Vous voulez m'abuser en parlant de la sorte : 

Eh bien , ingrate ! eh bien ! cdDusez-moi , n'importe; 

Trompez-moi , s'il se peut ; l'abus m'en sera doux; 

Mon cœur même est tout prêt de s'entendre avec vous : 

Mais faites que ce cœur, dont je ne suis plus maître, 

Soit si bien abusé qu'il ne pense pas l'être. 

J'ai peine à croire encor tout ce que j'ai pu voir. 

ISABELLE. 

Mais quoi donc? 

ACANTE. 

Le marquis caché chez vous ce soir, 
Enfermé par vous-même. 

ISABELLE. 

On m'avoit fait entendre 
Que vous aviez querelle. 

ACANTE. 

Ah ! c'est mal vous défendre. 
Mais le billet rompu, pour le marquis, si doux... 

ISABELLE. 

Vous ne savez que trop qu'il n'étoit que pour vous. 

ACANTE. 

Pour moi? N'avez-vous pas avoué le contraire? 



ACTE V, SCENE Vil. m 

ISABELLE. 

Doit-on croire'un aveu que le dépit fait faire? 
Croyez plutôt Laurette. 

ACANTE. 

Hélas! si je lacroi. 
Vous aimez le marquis, vous me manquez de foi. 

ISABELLE. 

Laurette auroit bien pu me trahir de la sorte? 

SCÈNE VIII. 

ISABELLE, LAURETTE, ACANTE. 

LAUR ETTE. 

Que me donnerez-vous pour l'avis que j'apporte? 

ISABELLE. 

Perfide , te voilà ! 

ACANTE. 

Fourbe! 

ISABELLE. 

Esprit dangereux! 

LAURETTE. 

Est-ce ainsi qu'on reçoit qui vient vous rendre heureux? 

ISABELLE. 

Toi qui nous as trahis ! 

LAURETTE. 

Je n'en fais plus mystère , 
J'ai fait pour vous brouiller tout ce que j'ai pu faire , 
Mis le marquis en jeu pour y mieux réussir; 



112 LA MERE COQUETTE. 

Mais qui vous a brouillés veut bien vous éclaircir. 

A C AN TE. • 

Tu ne meurs pas de honte ! 

LAURETTE. 

Eh pourquoi, je vous prie? 
Est-ce une honte à moi qu'un peu de fourberie? 
N'est-ce pas mon devoir? 

ISABELLE. 

Ton devoir ! 

LADRETTE. 

En effet , 
Que pouvez-vous blâmer en tout ce que j'ai faitj* 
Je n'ai qu'exécuté l'ordre de votre mère : 
Votre amant, par malheur, avoit trop su lui plaire. 
Sans doute elle avoit tort de vous l'oser ravir; 
Mais c'étoit ma maîtresse, et j'ai dû la servir. 

ISABELLE. 

Tu n'as point eu pitié du trouble où tu nous jettes? 

LAURETTE. 

Allez, le mal n'est pas si grand que vous le faites; 
L'amour n'est que plus doux après ces démêlés, 
Et l'on s'en cdme mieux , de s'être un peu brouillés. 

A GANTE. 

Tu nous as cependant engagés l'un et l'autre. 

LADRETTE. 

Je viens faire cesser et sa peine et la vôtre. 
Mais il faut composer pour un avis si doux: 
J'entends qu'il me remette en grâce auprès de vous. 

ISABELLE. 

Oui, dis. 



ACTE V, SCENE VIII. ii3 

LAURETTE. 

J'entends qu'aussi monsieur soit sans colère 
Pour notre ami Champajjue. 

ACANTE. 

Oui , quoi qu'il ait pu faire , 
Si tu veux l'épouser, je lui ferai du bien : 
Hâte notre bonheur, nous aurons soin du tien ; 
Instruis-nous du succès qui nous rend l'espérance. 

LAUKETTE. 

Le vieillard que Champagne avoit conduit en France, 
Que ma maîtresse avoit fait pratiquer par nous , 
Pour venir assurer la mort de son époux, 
Pour ses péchés, sans doute, et pour sa honte extrême, 
Au lieu d'un faux témoin , est son époux lui-même. 

ISABELLE. 

Mon père ? 

LAUKETTE. 

Oui , c'est mon maître : il est fort irrité 
De l'oubli de madame en sa captivité. 
De se faire connoître il a su se défendre. 
Exprès pour la confondre, et pour la mieux surprendre : 
Votre bonheur est sûr par cet heureux retour. 

ACANTE. 

Nous devons craindre encor mon père et son amour. 

LAURETTE. 

Un amour de vieillard aisément se surmonte : 
Mon maître làrdessus l'a tant comblé de honte , 
L'a si bien chapitré, qu'au point qu'il est confus. 
Quand il voudroit vous nuire, il ne l'oseroit plus; 
Il faut qu'il tienne enfin sa parole donnée , 



ii4 LA MÈRE COQUETTE. 

Et mon maître au plus tôt veut voir votre hyménée. 

A C A N T E. 

Se peut-il... 

LAURETTE. 

Eu transports ne perdez point de temps ; 
Venez trouver celui qui vous rendra contents. 
Il brûle de vous voir, et lui-même m'envoie... 

ISABELLE. 

Allons. 

ACANTE. 

Allons enfin voir combler notre joie. 



FIN DE LA MERE COQUETTE. 



LA FEMME 

JUGE ET PARTIE, 

COMEDIE EN CINQ ACTES , 

PAR MONTFLEURY, 

Représentée, pour la première fois, le 2 mars. 
1669. 



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NOTICE 

SUR 

MONTFLEURY. 

Antoine Jacob, fils d'un gentilhomme de la 
province d'Anjou, naquit à Paris en i64o. Il 
prit le surnom de Montflelry, que Zacharie 
Jacob, son père, avoit porté lui-même en em- 
brassant l'état de comédien, qu'il exerça long- 
temps, et dans lequel il mourut. 

Montfleury fils avoit fait de bonnes études, et 
fut reçu avocat ; mais il quitta le barreau pour 
entrer au théâtre, où il remplitavec succès l'em- 
ploi des rois. Il ne se rendit pas moins utile à 
ses camarades par les ouvrages qu'il a com-r 



ii8 NOTICE SUR MONTFLEURY. 
posés , dont la plupart ont été fort suivis dans 
leur temps, malgré l'indécence qui ne s'y fait 
que trop souvent remarquer. 

Le Mariage de rien, sa première comédie, 
fut joué en 1660, sous le nom de Jacob, at- 
tendu que, n'étant pas encore au théâtre, il n'a- 
voit pas pris à cette époque le surnom de Mont- 
fleury.. 

Il donna, en 1661, les Bêtes raisonnables, 
comédie en un acte, en vers; en i663 le Mari 
sans femme , comédie en cinq actes, en vers; 
t Impromptu de l'hôtel de Coudé , comédie en 
un acte, en vers, et Thrasyhule, tragi-comédie 
en cinq actes. 

L'Ecole des Jaloux ou le Cocu volontaire, co- 
médie en trois actes, en vers, parut pour la 
première fois en i664; ^^^ eut du succès. A ses 
reprises l'auteur changea ce titre en celui de la 
fausse Turquie. 



NOTICE SUR MONTFLEURY. 119 
L'École des Filles, comédie en cinq actes, en 
vers , jouée en 1 666 , réussit moins que la pré- 
cédente ; mais la Femme juge et partie, mise au 
théâtre trois ans après , eut un succès extraor- 
dinaire. Cette pièce, que l'on donne encore as- 
sez souvent, est la seule de son auteur qu'on 
ait admise dans ce recueil '. 

Montfleury, voulant répondre aux critiques 

que l'on avoit faites de sa pièce, en composa 

une en un acte, intitulée le Procès de la Femme 

juge et partie , qui fut donnée la même année 

1669. 

Le Gentilhomme de Beauce , comédie en cinq 
actes, en vers, jouée au mois d'août 1670, 
n'eut qu'un médiocre succès. 



' M. Le Roi a remis cette pièce en trois actes, 
c'est-à-dire qu'il a changé le premier acte , conservé le 
deuxième presque en entier, et arrangé la fin du troi- 
sième. 



120 NOTICE SUR MONTFLEURY. 

La Fille capitaine , comédie en cinq actes , en 
verSjfut représentée en 1672, et eut beaucoup 
de succès. 

L'ambigu comicjue ou les Amours de Didon^ 
tragédie en trois actes, et le Comédien poète ^ 
comédie en cinq actes, parurent en 1678 : la 
première de ces deux pièces étoit entremêlée 
de trois intermèdes, et fat jouée vingt-neuf fois. 

Les trois dernières pièces que Montfleury ait 
fait représenter sont Trigaudin ou Martin brail- 
lard, comédie en cinq actes, jouée le 24 jan- 
vier 1674; Crispin gentilhomme , et la Dame 
meJecm, l'une jouée en 1677, et l'autre en 1679. 

Il paroît que Montfleury avoit quitté le théâ- 
tre avant 1678, puisque dans cette année Col- 
bert l'envoya en Provence avec une commission 
très délicate : il s'agissoit de recouA^er des som- 
mes que le parlement de cette province devoit 
au roi. Le ministère, content de sa conduite, 



NOTICE SUR MONTFLEURY. 121 
le rappela en 1684 pour lui donner une place 
dans les fermes générales; mais il tomba malade 
cette même année à Aix, et y mourut le 1 1 oc- 
tobre de l'année suivante, n'ayant encore que 
quarante-cinq ans. 



PERSONNAGES. 

BERNADILLE. 

JULIE, en habit d'homme , sous le nom de Frédéric, 

et femme de Bernadille. 
Don LOPE, amant de Constance. 
CONSTANCE. 

OCTAVE , confident de Julie. 
BÉATRIX, suivante de Constance. 
GUSMAN, valet de Bernadille. 
Deux VALETS de Julie. 



La scène est à Faro. 



LA FEMME 

JUGE ET PARTIE, 



COMÉDIE. 



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ACTE PREMIER. 



SCÈNE I. 

BÉATRIX, GUSMAN. 

béatrix. 
N'achêveras-tu point, babillard éternel? 

GUSMAN. 

Oui, notre maître est fou, je le garantis tel ; 

Je ne m'en dédis point, quoi que tu puisses dire. 

J'en sais bien la raison, et cela doit suffire. 

BÉATRIX. 

Ne me diras-tu point , sans te faire prier , 
Quelle est cette raison? 

GUSMAN. 

Quoi ! se remarier ! 
Peut-il faire jamais de plus grande folie? 

BÉATRIX. 

Comment! un homme est fou quand il se remarie? 



124 LA FEMME JUGE ET PARTIE. 

G U s M A X. 

Non : mais ce vieux bourru qui se veut engager, 
De l'humeur dont i! est , n'y devroit pas songer; 
Et si son bel esprit se régloit par le nôtre... 

BÉATRIX, l'interrompant. 
Pourquoi ne veux-tu pas qu'il aime comme un autre? 

GUSMAN. 

Quoi ! s'étant une fois chargé d'une moitié , 
Le ciel a regardé sa misère en pitié ; 
Et , par une faveur et rare et sans égale , 
D'un brevet d homme veuf sa bonté le régale. 
D'un brevet qui rendroit mille maris contents : 
Et loin de devenir plus sage à ses dépens, 
Après avoir vécu trois ans dans le veuvage , 
Il veut se marier, et tu veux qu'il soit sage? 
Cela ne se peut pas. 

BÉATKIX. 

Quant à moi, franchement, 
Je sens que je pourrois m'y résoudre aisément. 
Qu'il est plaisant d'aimer! et que le mariage 
Est doux, lorsque l'on sait en faire un bon usage! 

GUSMAX. 

Quand même le motif (pii l'y porte aujourd'hui 
Seroit bon pour un autre , il ne vaut rien pqur lui. 
Est-ce qu'il ne craint point... 

B É A T R I X , l'interrompant. 
Quoi? 

GUSMAN. 

Que cette dernière 
Ne lui fasse le tour que lui fit la première? 



ACTE I, SCENE 1. laS 

BÉâTRIX. 

Sa vertu hit trop grande ; elle n'en fit jamais: 
Si tu veux m'obliger , laisse sou ombre en paix : 
Personne mieux que moi ne sut son innocence ; 
Car je servois Julie avant qu'être à Constance. 

GUSM AN. 

Quand mon maître le sut, ce fut par ton moyen. 

BÉATRIX. 

Je le dis, il est vrai ; mais il n'en étoit rien. 
La crainte de la mort m'inspirant cette envie. 
Je blessai son honneur pour me sauver la vie. 

GUSMAN. 

Explique^toi donc mieux pour m'en faire douter. 

BÉATRIX. 

Pour t'en mieux éclaircir tu n'as qu'à m' écouter. 

J'aimois Mendosse alors : il m'aimoit tout de même , 

Et cherchoit à me voir avec un soin extrême. 

Comme il m'avoit juré qu'il vouloit m'épouser, 

Je croyois le pouvoir un peu favoriser; 

Et quand l'occasion m'en pouvoit être offerte. 

Je laissois du jardin une porte entrouverte : 

C'étoit notre signal, et de cette façon 

Kous nous voyions les soirs , sans donner de soupçon 

Mendosse vint un soir où tout,- en apparence , 

Sembloit contribuer à notre intelligence. 

Bernadille soupoit chez un de ses amis 

Dont la maison étoit assez loin du logis; 

Julie étoit au lit, et notre tête-à-tête 

Se trouva , Jiour ce coup, d'une longueur honnête. 

^/entretien fut si long que Beniadille enfin 

1 1. 



126 LA FEMME JUGE ET PARTIE. 

Revenoit à dessein d'entrer par le jardin; 
Il en étoit, je pense , à dix pas , sans escorte , 
Alors qne pour sortir Mendosse ouvroit la porte. 
Qui s'étant aperçu que l'on faisoit du bruit. 
Croyant qu'on l'épioit, sort, la ferme, et s'enfuit; 
Sa fuite fut fort prompte, et la nuit fort obscure. 
Bernadille, enragé d'une telle aventure, 
Jaloux et furieux de ce qu'il n'avoit pu 
Reconnoître ou du moins suivre cet inconnu. 
Un poignard à la main et la vue égarée, 
Entre et vient droit à moi. « Ta perte est assurée, 
« Me dit-il ; tu mourras , si tu déguises rien ; 
« Apprends-moi mon malheur pour éviter le tien. 
« Cet homme que j'ai vu sortoit d'avec ma femme? 
« Avoue-le, ou de ce fer je vais t'arracher l'ame. » 
Interdite, et craignant sur-tout que le poignard 
Ne me perçât trop tôt , si je parlois trop tard , 
Je dis qu'il étoit vrai qu'il sortoit d'avec elle. 

G u s M A X . 
Quoiqu'il n'en fût rien ? 

BÉATRIX. 

Oui : sa menace cruelle 
Me fit appréhender tout d'un homme emporté i 
Et , craignant de mourir disant la vérité , 
J'aimai bien mieux mentir, et me sauver la vie. 

GUSMAN. 

.Sais-tu de quel malheur ta fourbe fut suivie? 

BÉATRIX. 

D'aucun ; car dès qu'il eut l'aveu que je lut fis, 
Il ne témoigna plus de colère. 



ACTE I, SCENE \. 127 

GUSMAN. 

Tant pis! 

BÉATRI X. 

Tant pis? Pourquoi tant pis? Fais-toi du moins entendre. 

G DSMAN. 

Tu ne sais pas pourquoi tant pis? Tu vas l'apprendre. 

Ayant tiré de toi cet éclaircissement, 

Bernadille cacha tout sou ressentiment; 

Et, quoique dans l'instant il n'en fît rien paroître. 

Se croyant aussi sot qu'il méritoit de l'être, 

Voulut perdre sa femme; et , dessus ton rapport. 

Il la fit mourir. 

BÉATRIX. 

Lui? 
GUSMAN, apercevant Bernadille 
Mais je le vois qui sort. 

BÉATRIX. 

Gusman, ne me perds pas ! aussi-bien elle est morte. 

GUSMAX. 

Quoi! je pourrois trahir mon maître de la sorte! 
Et lui pourrois celer que c'est toi... 

BÉATRIX. 

Parle bas. 
J'ai dedans ma cassette encor quatre ducats 
Que je te donnerai, si tu veux n'en rien dire. 

GUSMAN. 

D'accord; mais qu'ils soient prêts avant qu'il se retire. 

( Bèatrix s'en va.) 



128 LA FEMME JUGE ET PARTIE. 

SCÈNE II. 

BERNADILLE, GUSMAN. 

GUSMAN. 

Quoi ! monsieur, sur le point de vous remarier, 
Vous paroissez rêveur? Pouvez-vous oublier 
Qu'il faut vous préparer pour cette grande fête? 

BERNADILLE. 

Malepeste, j'ai bien des cboses dans la tête. 
Je crains de faire ici quelque mauvais marché : 
Quand on prend une femme , on est bien empêché, 

GUSMAN. 

Que craignez-vous, monsieur, lorsqu'une telle envie.. 

BERNADILLE, l'interrompant. 
Si, par malheur pour moi, ma femme ëtoit en vie. 
Et que, pour mes péchés, un jour, à point nommé , 
Elle revînt après notre hymen consommé. 
On pourroit d'un quartier alonger ma figure. 

GUSMAN. 

Votre femme , monsieur? Eh ! par quelle aventure? 
Les morts reviennent-ils? 2se m'avez-vous pas dit 
Que vous aviez causé sa mort, et qu'un dépit 
Ou bien ou mal fondé vous fit défaire d'elle? 

BERNADILLE. 

D'accord; mais la manière en fut un peu nouvelle. 
Ton zélé m'est coni^u , je veux t'ovivrir mon cœur. 
Tu sais que j'épousai jadis, pour mou malheur, 
Julie? 



ACTE I, SCEiSE II. 129 

GUSMAN. 

Il m'en souvieut. 

BERNADILLE. 

Qu'on vit briller son ame , 
Malgré nous et nos dents, d'une illicite flamme; 
Et qu'enfin , m'efforçant d'en être convaincu , 
J'appris, sans me vanter, qu'on me faisoit cocu? 

GUSMAN, à part. 
Ah ! que sans les ducats... 

BERNADILLE. 

Instruit de mon offense, 
Je fis vœu d'être veuf, et le suis , que je pense. 
Je feignis de vouloir aller pour quelque temps 
A Cadix, où tous deux nous avions des parents; 
Et pour tout ménager, sans en donner de marque , 
Je gagnai, par argent, le patron d'une barque, 
Qui m'engagea dès-lors sa parole et sa foi 
Que tous ses gens et lui risqueroient tout pour moi. 
A ce voyage feint je disposai Julie; 
Quoique ce fût par mer, elle eu parut ravie. 
Le jour pris, nous partons, dissimulant toujours. 
On prend une autre route , et nous voguons dix jours, 
Tant qu'arrivés aux bords d'une île inhabitée. 
Par mon conmiandement Julie y fut portée. 
Voyant qu'on l'y laissoit, d'un ton piteux et doux 
Elle crioit : « Mon clier! pourquoi me quittez-vous?» 
De peur d'être attendri par des douceurs pareilles, 
Je lui tournois le dos , et bouchois mes oreilles ; 
Puis faisant volte-face, assez loin de ce lieu. 
D'un grand coup de chapeau je lui fis mon adieu. 



i3o LA FEMME JUGE ET PARTIE. 

Après que je me fus vengé de cette sorte. 

Quand je fus de retour, je dis qu'elle étoit morte; 

Qu'outre les maux de cœur qui lui prenoient souvent, 

Nous fûmes si battus de l'orage et du vent , 

Que la fièvre et la peur l'avoient d'abord saisie; 

Que, malgré tous mes soins, ayant perdu la vie, 

Ne pouvant prendre terre , il fallut consentir 

A la jeter en mer, de crainte de périr; 

Enfin donc , je jouai si bien mon personnage 

Qu'on ne se douta point... 

GUSMAN, l'interrompant. 

Je sais bien davantage; 
Car je sais bien , monsieur , que , vous étant vengé , 
Vous prîtes le grand deuil , et fites l'affligé, 
Et qu'à vous consoler chacun perdoit sa peine... 
Mais je m'abuse enfin , ou cette crainte est vaine : 
Vous n'avez rien appris d'elle depuis ce temps. 

BERNADILLE. 

Rieu du tout. Cependant il s'est passé trois ans 
Depuis qu'on la laissa dans cette île déserte. 

GUSMAN. 

Ah ! ce terme est trop long pour douter de sa perte . 
Je vous garantis veuf; et sans doute, monsieur, 
Qu'elle y fut dévorée , ou mourut de douleur. 

BERNADILLE. 

Mais, pour te dire tout , je crains plus que Julie 
Ce blondin revenu depuis peu d'Italie. 

GUSMAN. 

Comment 1 vous le craignez? 



ACTE I, SCENE II. i3i 

BERNADILLE. 

Oui , ce blondin charmant 
aie semble familier plus que passablemeut. 
Le drôle, sans façon , s'introduit chez Constance. 
Il lui dit de grands mots , et même, en ma présence, 
Il fait le bel esprit , l'enjoué , le coquet, 
Et c'est un petit fat qui n'a que du caquet, 
Dont je ne dirois mot, n'étoit la conséquence; 
Car ce galant qui voit si librement Constance ," 
Alors que je ne suis encor que protestant. 
Étant époux , viendra chez moi tambour battant. 

GUSMAN. 

Mais sa mère devroit empêcher... 

BERNADILLE, l'interrompant. 

Comment faire? 
Elle lui dit assez qu'il n'est pas nécessaire 
Que pour les visiter il prenne tant de soins ; 
Elle dit à ses gens , dix fois le jour , au moins , 
Qu'en cas qu'il y revienne elle veut qu'on lui die, 
Soit qu'elle y soit ou non, que sa fille est sortie. 

GUSMAN. 

Ne lui dit-on pas? 

BERNADILLE. 

Oui. Mais il répond : « Ma foi! 
« Tu te moques, mon cher ; l'oi'dre n'est pas pour moi. 
« Ne nie conuois-tu pas? La bévue est fort bonne î 
« C'est pour les importuns que cet ordre se donne. » 
Quoi que l'on fasse enfin pour l'empêcher d'entrer, 
il monte effrontément, et, sans se déferrer, 



i32 LA FEMME JUGE ET PARTIE. 

Entre en marquis, et fait une galanterie 
Du refus des valets , qu'il tourne en raillerie. 
Qui diable se pourroit défendre de cela? 

G us M AN. 
Mais ne craignez- vous point don Lope? 

BERXADILLE. 

Celui-là 
Ne m'inquiète pas. Je viens , avec la mère , 
Pour demain , sur le soir, de conclure l'affaire : 
Elle y doit disposer Constance. Après ceci , 
Si le blondin s'y frotte , il verra !... 

GUSMAN. 

Le voici. 

BERNADILLE. 

Évitons-le. 

(// s en va avec Gusman. ) 

SCÈNE III. 

JULIE, en homme, sbus le nom de F rédé ne ; O CT AVE. 

JULIE. 

Il m'a vue , et me fuit. 

OCTAVE. 

Mais , madame , 
Ne vous souvient-il plus que vous êtes sa femme? 

JULIE. 

Il m'en souvient trop bien ! 

OCTAVE. 

' Il faut donc aujourd'hui. 



ACTE I, SCENE III. i33 

Sans perdre plus de temps , vous découvrir à lui. 

JULIE. 

Ah ! c'est ce que je crains... Il y va de ma vie. 
Je veux savoir deA'ant par quelle fantaisie 
Il exposa mes jours dans ce pays désert; 
Autrement je me perds. 

OCTAVE. 

Mais lui-même il se perd. 
Car s'il faut qu'une fois il épouse Constance , 
Rien ne le peut sauver. Aimez-vous la vengeance, 
Laissez-le marier, et le faites... 

JULIE, l'interrompant. ^ 

Tais- toi. 
Une telle vengeance est indigne de moi... 
Ce n'est pas , tu le sais, que pour m'ôter la vie... 

OCTAVE, l'interrompant. 
Madame, de vos maux je sais une partie; 
Et sans des importuns qui sont venus vous voir, 
J'ose m'iraaginer que j'allois tout savoir. 

JULIE. 

Oui , j'ai connu ton xéle , et ma reconnoissance 

A ta fidélité doit cette récompense. 

Outre qu'ayant besoin de ton adresse ici. 

Du cours de mes malheurs tu dois être éclairci. 

Tu sais qu'on me laissa dans une île déserte, 

Que je n'attendois plus que l'heure de ma perte. 

Quand je vis, sur le soir, un vaisseau. Par mes cris, 

Qui s'y firent entendi'e, un pilote surpris 

Met la chaloupe eu mer, fait ramer, me vient prendre. 

Étant dans le vaisseau, chacun vouloit apprendre 

12 



134 LA FEMME JUGE ET PARTIE. 
Qui dans uu tel état avoit pu me laisser; 
Et moi, je les priai tant de m'en dispenser, 
Que leur civilité fut enfin assez grande 
Pour ne me faire plus de semblable demande. 
Ceux à qui mon malheur sembla le plus touchant 
M'apprirent que j'étois dans un vaisseau marchand , 
Qu'ils ne se pouvoient pus écarter de leur route , 
Ni retourner pour moi sur leurs pas. 

OCTAVE. 

Je m'en doute. 

JULIE, 

Que la nécessité leur faisoit cette loi, 
Qu'ils voguoient à Venise , et que c'étoit à moi 
A voir si je voulois demeurer ou les suivre. 
La crainte de la mort et le désir de vivre 
Font que, sans balancer, d'abord je me résous 
A les suivre. 

OCTAVE. 

Ma foi ! j'aurois fait comme vous , 
Quand ils auroient fait voile aux Indes. Notre vie... 

JULIE, l'interrompant. 
Enfin, pour t achever uu récit qui m'ennuie, 
J'arrivai dans Venise, où, voulant librement 
Songer pour mon retour à mon embarquement , 
Je crus sous cet habit être plus assurée. 
Une bague de prix, qui m'étoit demeurée, 
Servit à ce dessein. Je cherchois chaque jour 
Quelque commodité pour hâter mon retour^ 
Lorsque , par un bonheur qui m'a cent fois surprise. 
Je vis un jour le duc sur le port de Venise, 



ACTE I, SCÈNE III. i35 

Qui, comme font par-tout les gens de qualité, 

Voyageoit seulement par curiosité. 

Je crois t'avoir appris que le duc de Médine 

Est seigueur où mes maux ont pris leur origine, 

Et qu'avant mon départ je i'avois vu souvent : 

Ainsi je le connus assez facilement; 

Et, comme entre étrangers librement on s'assemble. 

Je lui fais compliment, et nous parlons ensemble. 

Il me demanda fort d'où j'étois , et je pris 

Le nom de Frédéric, et lui dis mon pays. 

Le duc me témoigna bien du plaisir d'apprendre 

Que j'étois son sujet, et me pria d'attendre; 

Même , en nous séparant, il me fit protester 

Qu'avant la fin du jour j'irois le visiter. 

Je le vis plusieurs fois. Il prit de cette sorte, 

Pour moi, sans me connoître, une amitié si lorte 

Que, ne pouvant quasi se passer de me voir. 

Il me dit à la fin qu'il me vouloit avoir. 

De sa civilité me trouvant fort surprise^ 

Je dis que j'étois prêt à partir de Venise, 

Pour aller en Espagne. Il me jura cent fois 

Qu'il seroit de retour, au plus tard, dans six mois; 

Qu'il vouloit visiter Naples, Rome, et Florence; 

Qu'après pour son retour il feroit diligence. 

Sa prière , et l'espoir de m'en faire un appui , 

Lorsque je me verrois de retour avec lui , 

Pour savoir le dessein de mon époux volage , 

Me firent consentir à faire ce voyage. 

Que je n'aurois pas fait, si le duc dans ce temps 

M'eût dit qu'à son voyage il eût été trois ans. 



i36 LA FEMME JUGE ET PARTIE. 

OCTAVE. 

Votre retour est doux , par l'espoir qu'il vous donne. 
Votre époux vous a vue; et ce qui m'en étonne 
Est qu'il ne vous ait point reconnue. 

JULIE. 

Eh! comment 
Me reconnoitroit-il sous ce déguisement? 
Depuis plus de trois ans il croit que je suis morte, 
î'A mon teint a depuis bruni de telle sorte, 
Du liâle et du chagrin que mon sort me causoit, 
Qu'il faudroit s'étonner, s'il me reconnoissoit. 

OCTAVE. 

Je crains que vous n'ayez brouillé sa fantaisie. 
Et qu'il n'ait pris de vous un peu de jalousie. 
Vous voyant si souvent chez Constance. 

JULIE. 

Entre nous , 
J'ai fait ce que j'ai pu pour le rendre jaloux. 
J'affecte, dès que j'entre, en faisant l'idolâtre. 
Tout ce qu'a d'enjoué l'amour le plus folâtre, 
Les discours, les transports les plus passionnés. 
De parler à l'oreille, et de lui rire au nez. 
En voyant son dépit , mon chagrin se dissipe : 
Je fais le goguenard, je ris, je m'émancipe; 
Après je fais le beau, le jeune homme, le fat. 
Constance ne hait pas qu'on vante son éclat. 
A son humeur ainsi la mienne s'accommode : 
Je cajole à propos, je badine à la mode; 
Je lui serre les doigts, je lui baise la main : 
Je vante la blancheur de son bras, de son sein, 



ACTE I, SCENE III. 1^7 

Son etuboupoint , sa taille et sa beauté parfaite; 
Je fais le doucereux , et m'épuise en fleurette, 
Et fais mille façons qu'on ne peut exprimer 
Pour le faire enrager, et pour m'en faire aimer. 

OCTAVE. 

Quel est donc votre but? 

JULIE. 

C'est d'engager Constance. 
Mon traître, à son hymen bornant son espérance, 
Voudroit de ce dessein précipiter l'effet; 
Mais je sais qu'elle m'aime autant qu'elle le hait. 

OCTAVE. 

Mais n'aune-t-elle point don Lope? 

JULIE. 

Tout de même. 
Il s'en flatte en secret , et croit fort qu'elle l'aime : 
Mais quoique chaque jour il lui rende des soins, 
Constance assurément ne m'en aime pas moins. 

SCÈNE IV. 

BERNADILLE, J U LIE, OCTAVE. 

BERNADiLLE, à part , sans voir Ju lie. 
Allons voir si Constance est enfin résolue... 

[apercevant Julie.) 
Quoi ! toujours cet objet me choquera la vue î 

OCTA VE, à Julie. 
Bernadille revient. 



i38 LA FEMME JUGE ET PARTIE. 

JULIE, à Bernadille. 

Peut-on savoir, monsieur, 
Comment vous vous portez aujourd'hui? 

BERNADILLE. 

Trop d'honneur ! 
{ à part. ) 
Je me porte fort bien... Ah ! le sot personnage ! 
Morbleu ! 

JOLIE. 

Les amoureux ont toujours bon visage : 
Aussi , pour en parler avec sincérité , 
Quiconque se marie a besoin de santé. 

BERNADILLE. 

Comme d'autres. 

JULIE. 

Bien plus : car je me persuade 
Que la douleur de l'un, voyant l'autre malade. 
Mêle trop d'amertume à des moments si doux. 
Qu'en dites-vous, monsieur? 

BERNADILLE. 

Je m'en rapporte à vous. 

JULIE. 

Que j aurai de plaisir à vous voir une femme 
De qui l'amour réponde à l'ardeur de votre ame , 
Et dans qui vous trouviez des vertus, des appas ! 
Ah ! je voudrois déjà la voir entre vos bras. 
Pour cet heureux moment je meurs d'impatience ! 

BERNADILLE. 

Vous n'en serez pourtant guère mieux, que je pense. 



ACTE I, SCÈNE IV. iSg 

JULIE. 

Peut-être. 

BERNADILLE. 

Peut-être? 

JULIE. 

Oui , j'en prétends être mieux. 

BERNADILLE. 

Eu quoi donc, s'il vous plaît? 

JULIE. 

Vous êtes curieux. 
Je prétends partager, si l'hymen vous assemble, 
La joie et les douceurs que vous aurez ensemble; 
Et qu'enfin, par l'effet d'un transport d'amitié, 
Mon cœur de vos plaisirs ressente la moitié. 
Oui , je prétends enfin que votre femme m'aime, 
Et qu'elle soit autant à moi comme à vous-même. 
Savoir tous vos secrets et tous vos entretiens , 
Confondre mes soupirs sans cesse avec les siens, 
Et, fussiez-vous toujours près d'elle en sentinelle. 
Passer, quand je voudrai , quelques nuits avec elle. 
Je prétends que mes soins, par les siens secondés... 

BERNADILLE, l'interrompant. 
Halte-là , je vois bien ce que vous prétendez : 
V^ous vous expliquez bien, monsieur; et la manière 
En est intelligible, et même familière. 
Enftn vous prétendez , quand j'aurai ma moitié , 
L'aimer?... Bon!... Que pour vous elle ait de l'amitié? 

JULIF. 

Sans doute. 



i4o LA FExMME JUGE ET PARTIE. 

BERNADILLE. 

Que son cœur, flattant votre tendresse. 
Ne s'effarouche pas pour un peu de foiblesse? 
Et, sans mettre vos feux ni les siens au hasard , 
Que de tous nos plaisirs vous aurez votre part? 

JULIE. 

Oui. 

BERNADILLE. 

Sans en excepter ceux... la, ceux que ma flamme. 

JOUE. 

Comment ceux? 

BERNADILLE. 

Ceux enfin qui la feront ma femme? 

JULIE. 

Sans réserve; et je veux que de semblables nœuds... 

BERNA DiLLE, l'ititenoiupant. 
Enfin , que nous n'ayons qu'une femme à nous deux? 

JULIE. 

Justement. 

BERNADILLE, ironiquement. 
Il faudra ménager notre absence? 

JULIE. 

Non; je veux que ce soit même en votre présence ; 
Et vous le souffrirez , sans en dire un seul mot. 

BERNADILLE. 

Je ne croyois donc pas être encore si sot ! 
Vous seriez, vous flattant d'un espoir si frivole, 
Assez fat, puisqu'il faut qu'enlin je vous cajole. 
Pour croire qu'à mes yeux vous puissiez ménager 
Une bisque amoureuse et l'heure du berger? 



ACTE I, SCENE IV. i4i 

Qu'aux soins de votre amour mon humeur s'accommode? 
Et qu'enfin , devenant pour vous mari commode, 
Je partage avec vous mon lit de temps eu temps? 
Hein? 

JtJLiE, en riant. 
Hé! 

BERNADILLE. 

Quoi? 

JULIE. 

Franchement, c'est à quoi je m'attends; 
Pourquoi dissimuler? 

BERNADILLE. 

C'est parler sans peut-être. 
Savez-vous que chez moi j'ai plus d'une fenêtre. 
Et, si vous prétendez y venir coqueter. 
Que vous y pourriez bien apprendre à dessauter? 
Et que vous commencez à m'échauffer la bile? 

JULIE. 

Ce que vous demandez est donc fort inutile, 
Et c'est de mes desseins vous informer en vain : 
Car vous vous mariez? 

BERNADILLE. 

Pas plus tôt que demain. 

JULIE. 

Constance est bien heureuse , et le ciel lui fait grâce ! 
Ah ! que j'aurois de joie à remplir cette place ! 
De posséder eu vous le cœur et l'cimitié 
D'un homme... 

BERNADILLE, l interrompant. 

Brisons là; c'est trop de la moitié: 



i42 LA FEMME JUGE ET PARTIE. 

Mon entretien a peu de qaoi vous satisfaire. 
Lorsque l'on se marie , on n'est pas sans affaire : 
J'ai dessus mou hymen des ordres à donner, 
Des articles à faire, un contrat à signer, 
Une maîtresse à voir, qui brûle d'être nôtre, 
Des parents à prier , tant d'un côté que d'autre, 
Et vous n'avez plus rien à me faire savoir; 
c'est pourquoi je vous dis, serviteur, et bonsoir. 

( // s'en va. ) 

SCÈNE V. 

JULIE, OCTAVE. 

OCTAVE. 

Il va se marier, et la chose vous touche : 

Cette nouvelle doit vous faire ouvrir la bouche... 

Vous y rêvez en vain, il faut vous découvrir. 

JULIE. 

Oui ; mais je dois songer à ne le pas aigrir, 
Et ménager l'ardeur et l'esprit de ce traître, 
Pour ne pas m'exposer en me faisant connoitre... 
Je vais m'y préparer, et songer aux moyens 
De conserver mes jours sans hasarder les siens. 



FIN DU PREMIER ACTt. 



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ACTE SECOND. 



SCÈNE I. 

BERNADILLE, GUSMAN. 

BERNADILLE. 

Ah! que je viens d'apprendre une heureuse nouvelle! 
Que j'en conçois d'espoir! 

GUSMAN. 

Tant mieux... Mais quelle est-elle? 
Peut-on la demander, et l'apprendre? 

BERNADILLE. 

En deux mots, 
J'ai trouvé le secret de me mettre en repos , 
De voir d'un heureux sort ma disgrâce suivie. 
Et mettre en sûreté mon honneur et ma vie... 

( montrant sa tête. ) 
Mais cela part de la. Quand on a de l'esprit, 
On vient à bout de tout. 

GUSMAN. 

Aurez-vous bientôt dit? 
Et saurons-nous enfin... 

BERNADILLE, l'interrompant. 

Tu sais bien que Mizante 
Étoit ici prévôt? 



t44 LA FEMME JUGE ET PARTIE. 

GUSMAN. 

Oui, 

BERNADILLE. 

Sa charge est vacante. 

GUSMAN. 

Comment! Seroit-il mort? 

BERNADILLE. 

Non ; mais enfin le roi , 
Par le moyen du duc , lui donne un autre emploi. 

GUSMAN. 

Et que vous fait cela? Feiites-moi donc entendre 
Quelle part vous prenez... 

BERNADILLE, l interrompant. 

Tu ne saurois comprendre 
Quel espoir j eu conçois. 

GUSMAN. 

Non. Qu'en espérez-vous? 

BERNADILLE. 

Je la veux demander. 

GUSMAN. 

Vous? 

BERNADILLE. 

Oui. 

GUSMAN. 

Pour qui ? 

BERNADILLE. 

Pour nous. 

GUSMAN. 

Vous prevut? 



ACTE II, SCÈNE I. i45 

BERNADILLE. 

Et je veux avec ce privilège... 
GUSMAN, tinterrompant. 
Est-ce dans un moulia que l'ou tiendra le siège ? 

BERNADILLE. 

Maraud ! de temps en temps vous vous émancipez. 

GUSMAN. 

Mais dedans ce projet, monsieur, vous vous tromper; 
Il faut savoir beaucoup. 

BERNADILLE. 

Nos ducats, que je pense, 
Suppléeront au défaut de notre insuffisance. 

G USMAN. 

Cela ne se vend point. Vous savez qu'aujourd'hui 
C'est le duc qui la donne, elle dépend de lui; 
Que le mérite seul... 

BERNADILLE, l'interrompant. 

Ta raison n'est pas forte: 
Le mérite est un sot , si l'aryent ne l'escorte. 
Vouloir sans intérêt faire agir la faveur, 
C'est savoir mal son monde, et risquer son bonheur; 
Mais avec ce secours, pour peu qu'on sollicite, 
L'argent passe, morbleu, sur le ventre au mérite. 
Outre, sans vanité, que l'on rencontre en moi 
Tout ce qu'il faut avoir pour faire un tel emploi. 
J'aime fort peu le sang; et, pourvu qu'on me donne, 
Je ne pourrai jamais faire pendre personne. 
Cinquante faussetés ne me coûteront rien 
Pour servir mes amis, si 1 ou en use bien. 



i46 LA FEMME JUGE ET PARTIE. 

Je sais tenir long-temps un procès dans sa source , 
Et juridiquement pressurer une bourse. 
Je sais lire par-tout, belle écriture ou non. 
Et bien ou mal enfin, je sais signer mon nom. 
Pour mou visage, il a, sans paroître farouche. 
Quelque chose de grand. 

GUSMAN. 

Oui, monsieur, c'est la bouche. 
Être fort âpre au gain, et guère scrupuleux. 
Et juge, est un secret pour n'être jamais gueux; 
Et vous avez raison de voir si la fortune... 
EERNADiLLE, l'interrompant. 
Dis que j'ai des raisons. Je n'en ai pas pour une. 
Quelqu'un pouvant savoir , ou , du moins , se douter 
De la mort de ma femme , on peut m'inquiéter. 
Tout se sait tôt ou tard ; mais quand je serai juge, 
Ma charge et mon pouvoir deviendront mon refuge. 
Je la veux donc briguer, et l'emporter d'assaut, 
Dussé-je l'acheter dix fois ce qu'elle vaut. 
Frédéric peut beaucoup près du duc de Médine ; 
Pour me la procurer c'est lui que je destine, 
c'est un aventurier, quoiqu'il soit mon rival, 
A qui deux cents ducats ne siéront pas trop mal. 

GUSMAN. 

Sans intérêt, monsieur, il vous rendra service. 

BERNADILLE. 

Je crois bien qu'il pourroit me rendre cet office : 
Mais le drôle , peut-être , en me rendant content, 
Prétendroit me servir, à la charge d'autant ; 



ACTE 11, SCÈNE 1. i47 

Et c'est dont je lui veux supprimer l'espérance. 
Tant tenu , tant payé. 

GUSMAN. 

Le voici qui s'avance. 

SCÈNE II. 

JULIE, BERNADILLE, GUSMAN. 

BERNADILLE, à part. 

Qu'il est rêveur!... N'importe, il le faut approcher. 

(à Julie. ) 
Je vous trouve à propos, et j'allois vous chercher. 
JULIE, à part, se promenant et rêvant, sans l'entendre. 
Faut-il me découvrir, sans savoir la manière... 

BERNADILLE, l'interrompant. 
Monsieur, j'allois chez vous vous faire une prière. 

JULIE, à part , sans l'entendre. 
Que le sort m'est contraire , et qu'un pareil malheur... 

BERNADILLE, l'interrompant. 
J'allois vous demander une grâce. 

JULIE, l'apercevant. 

Ah! monsieur, 
Pour vous prouver mes soins , tout me sera facile. 
Que mon bonheur est grand , si je vous suis utile ! 
L'honneur de vous servir sera pour moi si doux 
Que jamais... 

BERNADILLE, l'interrompant. 
Franchement, j'ai fait grand fond sur vous. 



i48 LA FEMME JUGE ET PARTIE. 

JULIE. 

Ah ! si j'ose , à mon tour, vous faire une prière , 
C'est d'eu user toujours de la même manière... 
Mais sachons quel motif vous amène vers moi. 

BERXADILLE. 

Je veux solliciter près du duc un emploi. 

JULIE. 

Quel? 

B ERNADILLE. 

Celui de prevot. Auprès de sa personne 
Nous savons quel crédit votre vertu vous donne; 
Et si vous en parlez, nous n'avons pas douté... 

JULIE, l'interrompant. 
Oui, j'y puis quelque chose, et j'en suis écouté; 
Et je ne pense pas que le duc me refuse. 

BEKNADILLE. 

Au reste, nous savons un peu comme on en use, 
Et, pour remercier plus a;jréablement , 
Mettre deux cents ducats au bout d'un compliment. 
C'est de qupi je prétends , sans que rien m'en dispense , 
Assaisonner vos soins et ma reconnoissauce. 

JULIE. 

Non, je ne veux de vous rien que de l'amitié; 
.Si vous m'en promettez, je me tiens trop payé. 
Votre bien est pour vous une foible ressource ; 
J'en veux à votre cœur, non pas à votre bourse. 
Pourvu que vous m'aimiez, je serai trop content. 

BEKNADILLE, bas , à Gusmau. 
Ne te l'ai-je pas dit? à la charge d'autant...! 



ACTE II, SCENE II. 149 

(à Julie. ) 
Un service pareil veut une récompense. 

JULIE. 

De grâce ! finissez un discours qui m'offense. 
Vous pourrai-je compter au rang de mes amis? 
Répondez. 

BERNADILLE. 

Quant à moi , j e vous suis tout acquis. 

JULIE. 

Que je me tiens heureux, après un tel service, 
s'il faut que pour jamais l'amitié nous unisse! 
Mon cœur, sur votre aveu, se flatte de cela: 
Vous me la promettez? 

BERNADILLE. 

Tout ce qu'il vous plaira. 

JULIE. 

Allez, de mon crédit vous pouvez tout attendre. 
De ce pas, près du duc je vais pour vous me rendre; 
Je ferai mes efforts pour vous voir satisfait. 

BERNADILLE. 

Et nous sauçons tantôt ce que vous aurez fait. 

[H s'en va avec Gusman.) 

SCÈNE III. 

JULIE. 

Son dessein m'offre assez de quoi me satisfaire. 
Et la faveur du duc me sera nécessaire. 
Je passerai le jour fort agréablement , 



i5o LA FEMME JUGE ET PARTIE. 

Si je ne fais agir mon crédit vainement... 
Mais Constance paroît. Touchant mon infidèle , 
Je me veux un moment égayer avec elle. 
Je songe à l'engager. 

SCÈNE IV. 

CONSTANCE, BÉATRIX, JULIE. 

CONSTANCE, à Julie. 

Vous devez être instruit 
A quelle extrémité mon malheur me réduit; 
Et vous devez savoir à quel point j'appréhende 
L'époux à qui l'hymen veut que mon cœur se rende. 
Avecque tant d'amour, verrez-vous sans douleur 
Que mon devoir vous ôte et ma main et mon cœur? 

JULIE. 

Non : que sur ce sujet votre esprit se rassure ; 
J'y prends trop d'intérêt pour le laisser conclure. 

CONSTANCE. 

Ne me déguisez rien; pouvez-vous espérer... 

JULIE, V interrompant. 
Vous faut-il des serments pour vous en assurer? 
Puissé-je, pour souffrir une gêne étemelle. 
Éprouver à vos yeux la mort la plus cruelle ; 
Que la foudre du ciel m'écrase à vos genoux, 
Si tant que je vivrai vous l'avez pour époux. 
Après cela, madame, étes-vous satisfaite? 

CO?;STANCE. 

Je dois beaucoup aux soins d'une ardeur si parfaite. 



ACTE II, SCENE IV. i5i 

JULIE. 

Non que je le méprise : il est riche, et je croi 
Que sans doute il seroit mieux votre fait que moi; 
Mais puisqu'à cet hymen votre cœur est contraire, 
Pour vous en garantir je sais ce qu'il faut faire. 

CONSTANCE. 

Ah î vous ne sauriez mieux me prouver votre foi. 

JULIE. 

En travaillant pour vous, je travaille pour moi; 
Je mourrois de douleur si vous étiez sa femme. 

CONSTANCE. 

Et peut-être sans vous, cet hymen... 
JULIE, l'interrompant. 

Quoi! madame, . 
Si le ciel eût plus tard conduit ici mes pas, 
Bemadille eût été maître de tant d'appas. 
De ce cœur, de ces lis? Ah ! cette seule idée 
Bend d'un courroux si grand mon ame possédée. 
Que, n'ayant contre lui plus rien à ménager, 
J'aurois assurément mis sa vie eu danger. 

CONSTANCE. 

Que j'aime ce courroux, Frédéric! Que votre ame. 
Par ce jaloux transport, marque bien votre flamme! 
De vos feux, il est vrai, l'aveu me semble doux; 
Mais on trouve si peu d'hommes faits comme vous , 
Que, quel que soit l'effet d'une flamme si prompte. 
Un vainqueur comme vous ne me fait point de honte. 
H est si malaisé... 

JULIE, l'interrompant. 
Sans vanité , je croi 



i52 LA FEMME JUGE ET PARTIE. 

Que l'on trouve fort peu d'hommes faits comme moi : 
Mais un défaut, pour vous de très mauvais présage, 
Fait que je n'ai pas lieu d'ea tirer avantage. 
Malgré tout le bonheur qui semble m'accabler, 
Je doute que pas un voulût me ressembler. 
Ainsi, pour bien régler mes transports sur les vôtres. 
Je n'en vaudrois que mieux d'être comme les autres. 

CONSTANCE. 

Vous êtes trop modeste, et ce discours sied mal 
A ceux dont le bonheur au mérite est égal. 
A vous voir si bien fait, aisément on devine... 

JULIE, l'interrompant. 
Il ne faut pas toujours se régler sur la mine. 

CONSTANCE. 

Votre esprit et votre air font que l'on se résout... 

JULIE, l'interrompant. 
J'ai de l'extérieur, madame; mais c'est tout. 
Je doute que cela puisse vous satisfaire. 

CONSTANCE. 

On est assez parfait quand ou a de quoi plaire. 

JULIE. 

Quoi! vous pourrez m'aimer, étant ce que je suis? 

CONSTANCE. 

Pouvez-vous en douter, après ce que je dis? 

JULIE, l'embrassant. 
Souffrez qu'après l'espoir où cet aveu m'engage 
Je vous donne ma main , et ce baiser pour gage. 

CONSTANCE. 

Ail ! ne m offensez pas , Frédéric , et sachez. ... 



ACTE II, SCÈNE IV. i53 

JULIE, l'interrompant. 
Eh quoi! pour un baiser vous vous effarouchez? 
Je veux pourtant régler mes désirs sur les vôtres. 
Et vous accoutumer à m'en souffrir bien d'autres. 
Oui, je prétends vous voir, avant la fin du jour. 
Dans mes embrassements éteindre votre amour. 

CONSTANCE. 

[à part.) {à Julie.) 

Je crois qu'il perd l'esprit... Frédéric, si votre ame 
Prétend que mon aveu m'engage... 

JULIE, l'interrompant. 

Non , madame : 
Quelque espoir dont pour vous mon cœur se soit flatté. 
Avec moi votre honneur est fort en sûreté. 
Le ciel , à mes desseins, comme à vos vœux, contraire. 
Ne m'a pas sur ce point permis de vous déplaire; 
Et la nature enfin, malgré ces mouvements , 
A donné fort bon ordre à mes emportements. 

CONSTAN CE. 

Aussi , par le respect et par la retenue, 

La flamme d'un amant est toujours mieux connue. 

Sans ces petits transports, que je n'approuve point. 

Vous seriez à mes yeux aimable au dernier point; 

Je chérirois vos soins ; votre entretien, vos plaintes, 

Porteroient à mon cœur de sensibles atteintes: 

Mais enfin ce défaut excite mon courroux. 

Ainsi, jusqu'à présent, je puis dire de vous 

Que, pour vous faire aimer, il vous manque une chose. 

JULIE. 

Cela peut être vrai; mais je n'en suis pas cause. 



i54 LA FEMME JUGE ET PARTIE. 

Je le sais mieux que vous, et cependant il faut... 

CONSTANCE, l'interrompant. 
Lorsque l'on reconnoît en soi quelque défaut. 
Il faut s'en corriger, et que notre amour cède. 

JULIE. 

Il est vrai; mais le mien est un mal sans remède. 
Et, pour l'amour de vous, j'en suis au désespoir!... 
Mais enfin le plaisir que je prends à vous voir 
Me fait presque oublier que dans cette journée 
Je dois vous affranchir d'un fâcheux hyménée. 
Je vais m'y préparer. 

CONSTANCE. 

Souvenez-vous, du moins. 
Que mon repos dépend du succès de vos soins; 
Et que si vous m'aimez... 

JULIE, l'interrompant. 

Ah ! vous aurez, madame , 
Avant la fin du jour, des preuves de ma flamme ; 
Et je prétends enfin que l'hymen, dès demain. 
Réunisse à jamais ce cœur et cette main. 

[Elle s'en va. ) 

SCÈNE V. 

CONSTANCE, BÉATRIX. 

CONSTANCE. 

Hélas ! qu'un tel espoir me rassure et me flatte ! 
Et , s'il faut aujourd'hui que son amour éclate, 
Qu'il rompe cet hymen... 



ACTE II, SCENE V. i55 

BÉATRix, l'interrompant. 

Quoi donc! ce marmouset, 
Avec son beau langage et son ton de fausset, 
Avec son poil blondin, transplanté sur sa tête. 
Vous plairojt pour épouï, et vous seriez si béte 
Que de le préférer à don Lope? 

CONSTANCE. 

Entre nous , 
Frédéric, tel qu'il est, me plairoit pour époux. 

BÉATRIX. 

Ce qu'il a de meilleur, je crois que c'est la langue; 
Mais le méchant régal enfin qu'une harangue ! 
Madame, franchement, ce n'est pas votre fait; 
Et vous courez hasard, outre qu'il est mal fait. 
Quoiqu'il soit grand causeur et fort sur la fleurette, 
D'en être mal , vous dis-je, et très mal satisfaite. 
Je vous dis nettement ce que j'ai sur le cœur : 
Il ressemble à ces gens qui nous portent malheur ; 
Il a le menton chauve. 

CONSTANCE. 

Eh bien, qu'en veux-tu dire? 

BÉATRIX. 

Que don Lope vaut mieux. 

CONSTANCE. 

Béatrix aime à rire... 
Mais Frédéric , en tout , me semble sans égal. 

BÉATRIX. 

Mais don Lope, madame , est galant, libéral. 
Quoiqu'il soit un peu brusque, il a de la naissance, 
Et vous fut cher. 



i56 LA FEMME JUGE ET PARTIE. 

CON STA NCE. 

Tais-toi... Le voici qui s'avance. 
Son courroux contre moi va d'abord éclater; 
Il sait qu'un me marie, et je veux l'éviter. 

BÉATRIX. 

Mais vous ne vous sauriez dispenser de l'euterldre. 

SCÈNE VI. 

D. LOPE, CONSTANCE, BÉATRIX. 

D. L o p E , à Constance. 
Madame, si j'en crois ce que je viens d'apprendre, 
Je vous perds , et demain l'on vous donne un époux. 
Bernadiile a-t-11 pu vous obtenir de vous? 
Ce coeur, qui fut pour moi jusqu'à présent sensible, 
A-t-il trouvé pour lui le changement possible? 
Recevrez- vous sa main sans faire aucun effort 
Pour adoucir le coup qui doit causer ma mort? 
Faut-il, sans murmurer, que ce cœur me trahisse? 

CONSTANCE. 

Don Lope, on me l'ordonne; il faut que j'obéisse. 
Ma mère en sa faveur dispose de ma foi. 
8i mon cœur fut à vous, ma main n'est pas à moi; 
Je dois par son aveu... 

D. LOPE, l interrompant. 

Dites plutôt, madame, 
Que l'éclat de son bien a su toucher votre ame; 
Qu'au défaut de l'amour, qui vous est odieux, 
L'argent pour un brutal vous fait ouvrir les yeux; 



ACTE II, SCÈNE VI. 15; 

Que mon arae, pour vous trop facile à surprendre, 
Du piège où j'ai donné, devoit mieux se défendre, 
Et que le désespoir d'un cœur comme le mien... 

CONSTANCE, l'interrompant. 
Ces transports de courroux n'aboutissent à rien. 
Il faut, à nos plaisirs quand le malheur succède , 
Se payer de raison, quand il est sans remède. 
Faites ce que pour vous j'ai fait jusques ici. 
Vous m'aimiez, disiez-vous; je vous airaois aussi. 
Vos yeux, qui me cherchoient avec un soin extrême, 
M'ont vue avec plaisir : je vous ai vu de même. 
Mon cœur, d'un vain espoir ayant su se flatter. 
Dans ses empressements a su vous imiter; 
Et, préférant enfin votre ardeur à toute autre, 
Mon cœur, jusqu'à présent, s'est réglé sur le vôtre. 
Puisque enfin à changer mon ame se résout, 
Changez, à mon exemple , et m'imitez en tout. 
Si pour un riche époux je vous suis infidèle , 
Prenez une maîtresse et plus riche et plus belle; 
Cherchez, à mon exemple, à vous mieux engager, 
Et profitons tous deux du plaisir de changer. 

D. LOPE. 

Il faudroit le pouvoir, ingrate , et ne pas être 
Esclave d'un amour que vous avez fait naître. 
Quoi ! le plus grand effort que vous fassiez pour nous 
Est de me conseiller de changer comme vous? 
L'intérêt vous aveugle, et votre cœur se jette 
Dans les bras du premier qui s'offre et qui l'achète? 
Je vois trop qu'un objet sans amour et sans foi ' 
Méritoit peu les soins d'un homme comme moi. 

i4 



i58 LA FEMME JUGE ET PARTIE. 

CONSTANCE. 

Il falloit moins l'aimer, et ue pas y prétendre. 

D. LOPE. 

Ah ! je ne savois pas que ce cœur fût à vendre... 

Mais l'amour et le temps puniront ces mépris , 

Et vengeront l'ardeur dont le mien est épris. 

J'en conçois de la joie, et votre hymen m'en donne. 

Songeant pour quel époux votre cœur m'abandonne. 

Oui , ce cœur méprisé ne désespère pas 

Que vous ne regrettiez ma perte entre ses bras. 

Et que le désespoir de vous voir sa captive... 

CONSTANCE, l'interrompant. 
Adieu; je vous croirai, si tout cela m'arrive. 

( Elle s'en va. ) 

SCÈNE VIL 

D. LOPE,BEATRIX. 

D. LOPE. 

Dieux! quelle indifférence ! Ah ! Béaitix ! 

BÉATRIX. 

Eh bien? 

D. LOPE. 

Épouser Beruadille ! 

BÉATRIX. 

Elle n'en fera rien. 

D. LOPE. 

Et tu vois cependant comme elle s'y dispose. 
Dis-moi de son secret si tu sais quelque chose. 



ACTE II, SCENE VIL iSg 

BÉATRIX. 

Cela m'est défendu. 

D. LOPE. 

Eh ! de grâce , apprends-moi 
Ce qui peut l'obliger à me manquer de foi. 
Comment à cet hymen s'est-elle résolue ? 
Quel charme et quel appât ont ébloui sa vue? 

BÉATRIX. 

Mais vous me promettez de la discrétion? 

D. LOPE. 

Je n'en manquai jamais... Voici ma caution... 

• (// tire sa bourse et lui présente quatre louis.) 
Prends ces quatre louis. 

BÉATRIX, hésitant à prendre l'argent. 
Monsieur... 

D. LOPE. 

Prends-les, te dis-je. 
BÉATRIX, hésitant encore. 
Mais , monsieur. . . 

D LOPE. 

Prends , je sais connoître qui m'oblige : 
Ne me fais point langmr, apprends-moi ce que c'est. 

BEATRIX, prenant Vargent. 
Vous saurez... (je vous sers au moins sans intérêt)... 
Qu'elle aime Frédéric. 

D. LOPE. 

Elle l'aime ! Ah ! l'ingrate ! 
L'aime-t-il? 

BÉATRIX. 

Il le ditj et, de plus, il la flatte 



i6o LA FEMME JUGE ET PARTIE. 

De rompre son hymen, et d'être son époux: 

Et c'est pourquoi Constance est si fière pour vous. 

D. LOPE. 

Qui l'eût jamais pensé qu'une ame si volage... 

B É A T R I X , l'interrompant. 
Adieu, je n'oserois demeurer davantage; 
Et si je ne la suis, elle se doutera... 

D. LOPE, l'interrompant. 
Au moins... 

bÉatrix, l'interrompant aussi. 
Vous saurez tout ce qui se passera. 

D. LOPE. 

Ma flamme, en ta faveur, sera reconnoissante , 
Et je prétends. . 

BÉATRIX. 

Monsieur, je suis votre servante. 
[Elle s'en va. ) 

SCÈNE VIII. 

D. LOPE. 

L'amour de Frédéric l'emporte sur le mien! 
Il prétend l'épouser!... Je l'empêcherai bien. 
Quelque aimable à ses yeux que ce rival puisse être , 
Ce n'est que par ma mort qu'il peut s'en rendre maître. 
Cherchons-le; et s'il nous fait soupirer vainement, 
Faisons-lui voir où va notre ressentiment. 

FIN DU SECOND ACTE. 



^^\/\f'\/%y\,'\/%/%''\/\r^''\/'%/^'X/\/\,'\/\/^-%/%/\,t -xr^/^ %/\r\,'\^\/^ '\y^^^^'%/\/'^'%f%/^ 



ACTE TROISIÈME. 



SCÈNE 1. 

CONSTANCE, BÉATRIX. 

BÉATRIX. 

Maudit soit raille fois , autant homme que femme , 
Quiconque , comme vous , a de l'amour dans l'ame! 

CONSTANCE. 

Qui t'oblige à pester ainsi contre l'amour? 

BÉATRIX. 

Vous me faites jaser avec vous nuit et jour; 

A peine de dormir ai-je quelque espérance, 

Que pour m'en empêcher votre plainte commence : 

Vous avez de l'amour, et ce cœur gros d'espoir 

Fait dépense en soupirs, du matin jusqu'au soir. 

L'hymen qu'on vous propose est pour vous un supplice ; 

Et moi , qui n'en puis mais , il faut que j'en pâtisse. 

CONSTANCE. 

Puisque je t'ai tant dit que la craiinte et l'amour, 
Sur l'hymen que je créùns, m'agitent tour-à-tour, 
Te faut-il étonner, si tu les vois paroître? 
Plutôt que de mon cœur Beruadille soit maître, 
Le transport d'un amour, cache jusques ici, 

»4* 



i62 LA FEMME JUGE ET PARTIE. 
Éclatera... 

BÉATRix, ^interrompant. 
Tout doux, madame , le voici... 
Rengainez... Il tous faut jouer un autre rôle. 

SCÈNE II. 

BERNADILLE, CONSTANCE, BÉATRIX. 

B E R N A D I L L E , «2 pa/-^ , sans voir Constance. 
Voyons si Frédéric est homme de parole... 

[apercevant Constance.) 
Mais j'aperçois Constance : il la faut approcher... 

( à Constance. ) 
Je ne savois que faire, et j'allois vous chercher. 
Bonjour. 

BÉATRIX, à part. 
Fort bien ! 

BERNADILLE, Cl Constancc. 

Enfin , vous voyez BernadiUe , 
Avec qui vous perdez la qualité de fille. 
Avant que le soleil soit demain occupé. 
Nous nous verrons de près , ou je suis bien trompé. 
Je crois qu'un tel discours ne sauroit vous déplaire? 
Mes ordres sont donnés pour tout ce qu'il faut faire. 

CONSTANCE. 

Quels hcdïits vous fait-on? Il faut qu'un homme veuf. 

BERNADILLE, l'interrompant. 
A quoi bon des habits? le mien est presque neuf. 



1 



ACTE III, SCENE II. i63 

CONSTANCE. 

Il n'est pas à la mode. 

BERNADILLE. 

Il n'est mode qui tienne. 

CONSTANCE. 

Mais la mode voudroit... 

BERNADILLE, l'interrompant. 

Mais il est à la mienne. 
Je ne suis pas d'avis, n'étant pas courtisan. 
De mettre sur mon dos mon revenu d'un an , 
Ni que vous prétendiez, ayant plus d'une robe, 
Des sottises du temps faire une garde-robe. 

CONSTANCE. 

Il suffit... Mais, du moins , il vous faut des rabats. 
De quoi vous les fait-on? 

BERNADILLE. 

Pourquoi? N'en ai-je pas? 
J'en ai deux tout pareils; et ce seroit, je pense, 
Fort inutilement faire de la dépense. 

( lui montrant son rabat. ) 
Regardez ce patron. 

CONSTANCE, 

Il est fort ancien. 

BERNADILLE. 

Tout le point que l'on fait à présent ne vaut rien. 
Cela vaut mieux cent fois. 

CONSTANCE. 

Je le crois. 

B E n N A D I L L E. 

Je vous jure 



i64 LA FEMME JUGE ET PARTIE. 
Que depuis quatorze ans ce rabat-là me dure. 

CONSTANCE. 

Pourquoi cette calotte? On est mille fois mieux. 
Outre que vous devez avoir froid sans cheveux. 
Avec une perruque. 

BERN ADILLE. 

Est-il une perruque 
Qui pût si chaudement entretenir ma nuque? 
Voyez si sur ce point je dois être content. 
Cela tient bien plus chaud , et ne coûte pas tant. 
Chacun , dedans ce temps , à son gré s'accommode : 
On ne voit que les fous esclaves de la mode; 
Et j'aime mieux me voir, revenu de ces soins, 
Dix pistoles de plus, deux perruques de moins. 
Il faut pour le besoin avoir quelque ressource : 
Ce qui sied bien au corps sied très mal à la bourse; 
Et je ne veux enfin rien avoir d'affecté , 
Qu'un habit bien commode , et de la propreté. 

CONSTANCE. 

C'est assez... Fera-t-on le festin chez ma mère? 
Avez-vous donné l'ordre? 

BERN ADILLE. 

Un festin? Pourquoi faire? 
Ceux qui le mangeroient me prendroieut pour un fat. 
Je souperai chez vous, et porterai mon plat, 
Sans façon : c'est agir prudemment, ce me semble. 
Puis nous irons chez moi coucher tous deux ensemble, 

CONSTANCE. 

Quel est cet ordre donc que vous avez donné? 



ACTE m, SCÈNE II. i65 

BERNA DILLE. 

Que mon lit soit bien fait, et qu'il soit bassiné... 

Vous riez, et m'allez encor citer la mode. 

A ce que je puis voir, vous daubez ma méthode , 

Parcequ'il est des fous dont le prodigue amour 

Leur fait d'un sot éclat solenniser ce jour; 

De qui la vanité, pour leur bourse cruelle, 

Les charge de rubans, de points et de dentelle; 

Qui croiroient ce jour-là n'être pas mariés. 

S'ils n'étoient neufs depuis la tète jusqu'aux pieds; 

Qui ne refusent rien aux soins qui les transportent, 

Et qui se font, de loin, montrer tout ce qu'ils portent. 

Quoi! parceque des sots se piquent, quoique mal , 

Du pompeux appareil d'un cadeau nuptial , 

Il faut faire comme eux; et quand on se marie 

Ce n'est donc pas assez de faire une folie? 

La raison sur ce point ne doit pas s'écouter? 

Il faut suivre leur piste ; et, pour les imiter. 

Dépensant tout d'un coup ce que l'on a de rente. 

Se donner en un jour du chagrin pour cinquante? 

Et tenant table ouverte enfin à tous venants , 

Passer, pour un bonjour, six mois de mauvais temps? 

Je pourrois concevoir une pareille envie ! 

Je demeurerois veuf plutôt toute ma vie. 

Je vous le dis tout net, cet article est réglé: 

Ce n'est pas mon avis ; qu'il n'en soit plus parlé. 

CONSTANCE. 

Vous vous fâchez à tort; vous en êtes le maître. 

Je souscris à tout... Mais je vois quelqu'un paroître... 



i66 LA FEMME JUGE ET PARTIE. 
c'est Frédéric... Adieu, de peur de vous troubler... 

BERNADiLLE, l'interrompant. 
C'est bien fait, aussi bien je voulois lui parler. 

( Constance et Béatrix s'en vont. ) 

SCÈNE III. 

JULIE, OCTAVE, BERNADILLE. 

JULIE, à Bernadille. 
Je viens de voir le duc. 

BERNADILLE. 

Ah ! faveur sans seconde ! 
Qu'avez- vous fait? 

JULIE. 

Il m'a reçu le mieux du monde. 

BERNADILLE. 

Je m'en suis bien douté. Cela va bien pour nous. 

JULIE. 

J'ai fait ma cour un temps, puis j'ai parlé de vous. 

Et demandé la charge où votre cœur aspire ; 

Et j'ai dit tout le bien de vous qu'on en peut dire. 

BERNADILLE. 

Que ue vous dois-je point? 

JOLIE. 

Que vous étiez savant, 
Désintéressé, franc, scrupuleux, clairvoyant, 
Estimé dans ces lieux, sévère, incorruptible. 

BERNADILLE. 

Ah ! point du tout. 



ACTE III, SCENE III. 167 

JULIE. 

Enfin , j'ai fait tout mon possible. 

B E R N A D I L L E. 

Je vous dois trop!... Eh bien? 

JULIE. 

Il a très bien goûté 
Ce que je lui disols de votre probité, 
Et dit ces mêmes mots : « Je conuois Bernadille, 
« J'estime sa personne et connois sa famille. » 

BERNADILLE. 

Mais venons au sujet dont on l'entretenoit. 
Qu'a-t-il dit sur la charge? Hein? 

JULIE. 

Qu'il me la donnoit. 

BER NADILLE. 

J'embrasse vos genoux : Bernadille, je jure, 
Ne se dira jamais que votre créature. 

JULIE. 

Mais le duc, cependant, en cetie occasion, 

A mis, me la donnant, une condition. 

Qui pour votre intérêt me donne peu de joie. 

BERNADILLE. 

Je vous entends , le duc a besoin de monnoie ? 

JULIE. 

Non , non , il n'en veut rien. 

BERNADILLE. 

Daignez donc achever. 
Quelle condition veut-il faire observer? 
L'honneur de le servir m'est un plaisir extrême. 



i68 LA FEMME JUGE ET PARTIE. 

JULIE. 

C'est à condition de l'exercer moi-même, 
Et qu'il la refusoit à tout autre qu'à moi. 

BERX ADILLE. 

Je n'attendois pas moins de votre bonne foi... 

Ah! le fourbe ! « Pour vous tout me sera facile; 

« Que mou bonheur est grand, si je vous suis utile ! » 

Eu effet , j'ignorois pourquoi, sans intérêt, 

Vous vouliez me servir; mais je vois ce que c'est: 

Le présent que j'offrois, trop peu considérable, 

N'a pu vous engager ; il n'étoit pas capable 

De vous entretenir long-temps fort ajusté, 

Ni de fournir toujours à votre vanité. 

De vous changer souvent de plumes et de linge. 

Vous me faisiez tantôt des caresses de singe, 

Petit fripon ! 

JULIE. 

De vous rien ne peut me fâcher. 

BERN ADILLE. 

Allez, après ce tour vous devez vous cacher. 

JULIE. 

Je vous l'ai déjà dit, j'ai fait tout mon possible. 
Je vous nuis à regret, et cela m'est sensible; 
Mais si je perds l'espoir que je m'étois promis, 
Perdrai-je encor celui d'être de vos amis? 

BERX ADILLE. 

Étes-vous assez sot pour croire le contraire? 
Dites-nous, cependant, parlant de notre affaire, 
Si de quelque présent nos soins seront suivis, 
Et ce que nous aurons pour notre droit d'avis. 



ACTE m, SCENE HI. 169 

JULIE. 

Un ami dont le coeur vous préfère à tout autre. 

BERNADILLE. 

Je le crois ; mais pour moi je ne suis pas le vôtre. 
Pour des gens comme vous gardez votre présent. 

(// s'en va.) 

SCÈNE IV. 

JULIE, OCTAVE. 

JULIE. 

Il n'a point de pareil. 

OCTAVE. 

Il est divertissant. 

JULIE. 

Cependant, je suis juge, et je veux... 

OCTAVE, l'interrompant. 

Mais, madame, 
Vous m'avez toujours dit... 

J XT L I E. 

Quoi? 

OCTAVE. 

Que vous étiez femme, 

JULIE. 

Je le suis bien encore. 

OCTAVE. 

Avez- vous jamais vu 
De femme juge? 

i5 



ijo LA FEMME JUGE ET PARTIE. 

JULIE. 

Non. 

OCTAVE. 

Mais avez-vous prévu. . . 
JULIE, l'interrompant. 
La charge me plaisoit, et je l'ai demandée. 
Pour tout autre le duc me l'auroit accordée , 
Et pour lui ma faveur en fût venue à bout. 

OCTAVE. 

Vous ne l'avez donc point proposé? 

JULIE. 

Point du tout : 
Je la voulois avoir. 

OCTAVE. 

Plus j'en cherche la cause , 
Et moins je vois... 

JULIE, l'interrompant. 

Je vais t'éclaircir mieux la chose. 
Mon mari me croit morte , et son crime caché , 
Pour ne s'être point vu jusqu'ici recherché. 
Pour savoir quel motif l'obligeoit à ma perte , 
En exposant mes jours dans cette île déserte, 
Je veux l'interroger avec l'autorité 
De prévôt, dont j'ai su briguer la qualité. 
De ma demande au duc voilà la seule cause; 
Et je prétends enfin pousser si loin la chose , 
Qu'il en prenne l'alarme , et , devant qu'il soit nuit , 
Lui faire autant de peur que le traître m'en fit : 
Et sur son attentat , quoi qu'il puisse répondre , 
Lorsque je le voudrai , je saurai le confondre. 



ACTE m, SCÈNE IV. 171 

Avant de commencer, avant qu'il soit plus tard, 
Va sans perdre de temps, l'arrêter de ma part, 
Et l'amène chez moi. Ne dis rien davantage. 
Tu verras si je sais jouer mon personnage. 
Tu prendras chez le duc quelqu'un pour t'escorter: 
Que ce soit toutefois sans beaucoup éclater; 
Je lui veux faire peur, et point de violence. 

OCTAVE. 

Nous en userons bien , s'il ne fait résistance. 
Je m'y rends de ce pas , et l'amène dans peu. 
Si je ne suis trompé, nous allons voir beau jeu. 

( // s'en va. ) 

SCÈNE V. 

JULIE. 

Cessez, scrupules vains d'honneur, de bienséance. 

Et me laissez jouir d'un moment de vengeance. 

Ce traître, en m'exposaut, me donna trop de peur; 

L'affront en est sensible , et me tient trop au cœur... 

Oui, je prétends le mettre, avant que la nuit vienne. 

Aussi près de sa mort qu'il me mit de la mienne... 

Ce traître est mon époux ; je le sais , et ce nom 

Demanderoit de moi quelque réflexion. 

D'accord... Mais ce qu'il fit , lorsque j'eus tant de crainte. 

Fut une vérité ; ceci n'est qu'une feinte... 

Puisque, m'abandonnant au transport qu'il suivoit, 

Il n'a point eu d'égard à ce qu'il me devoit. 

Il est juste du moins qu'une feinte m'acquitte. 



172 LA FEMME JUGE ET PARTIE. 
Je lui (lois de la peur, et j'en veux mourir quitte. 
Faire voir quels étoient mes troubles par les siens. 
Et rire à ses dépens, comme il rioit aux miens... 
Rentrons. Don Lope vient... Il faut que je dispose... 

SCÈNE VI. 

D. LOPE, JULIE. 

D. LOPE, l'arrêtant. 
Frédéric, je voudrois m'éclaircir d'une chose. 

JULIE. 

J'y consens volontiers, et veux de bonne foi... 

D. LOPE, l'interrompant. 
Certain bruit , depuis hier, est venu jusqu'à moi. 

JULIE. 

Quel est-il ? 

D. LOPE. 

On m'a dit que vous aimiez Constance, 
Et que vous vous flattiez, de plus , de l'espérance 
De rompre son hymen et d'être son époux. 

JULIE. 

Il est, dès à présent, rompu. 

D. LOPE. 

Par qui? par vous? 

JULIE. 

Oui. 

D. LOPE. 

D'être son époux vous avez eu l'envie? 



ACTE HI, SCENE VI. 173 

JULIE. 

Si Bernadille l'est , je veux perdre la vie ! 

D. LOPE. 

Mais d'un semblable espoir vous êtes-vous flatté? 

JULIE. 

c'est pousser uu peu loin la curiosité. 

D. LOPE. 

Ce discours me fait voir où votre cœur aspire. 
Je conuois votre amour, et c'est assez m'en dire. 
Le mien vous est connu : voyons qui de nous deux. 
En attendant son choix , la mérite le mieux. 

JULIE. 

Quoi! la bravoure en est? 

D. LOPE, mettant l'épée à la main. 
Trêve de raillerie : 
Songez à vous défendre. 

JULIE. 

Ah ! tout doux, je vous prie : 
Vous vous repentirez de me pousser à bout. 

D. LOPE. 

c'est trop perdre de temps , je me résous à tout. 

JULIE. 

Vous cherchez un medheur dont vous serez la cause ; 
Triompher et combattre est pour moi même chose : 
J'eus toujours l'avantage au combat singulier; 
Et, si vous en aviez, vous seriez le [)reinier. 
Profitez d'un avis que ma bonté vous donne... 

(à part.) 
Pour m'en débarrasser, ne viendra-t-il personne? 

i5.. 



t 

174 LA FEMME JUGE ET PARTIE. 

D. LOPE. 

Voyons, tirez l'épée... Ah ! que vous êtes lent! 
Vous êtes bien poltron, pour être si galant ! 
Ah ! vous ne verriez pas tant de douleur m'abattre. 
Si vous ne saviez pas mieux plaire que vous battre ! 

JULIE. 

Déjà de l'un des deux vous êtes éclairci? 

D. LOPE. 

Il est vrai , mais il faut m'apprendre l'autre aussi. 

JULIE. 

Votre témérité lasse ma patience ! 

D. LOPE. 

Ah ! tant de vanité me fatigue et m'offense. 
Défendez-vous, vous dis-je, ou mon juste courroux... 

JULIE, l'interrompant. 
Je suis trop votre ami pour me battre avec vous. 

D. LOPE. 

Quoi! vous croyez ainsi désarmer ma colère? 
Non, non, amis ou non, il ne m'importe guère. 

JULIE. 

Pour vous le témoijjner, je vais dans ce moment 
Terminer votre erreur et votre emportement. 
Ne vous alarmez point: un obstacle invincible 
Hend pour elle et pour moi cet hymen impossible; 
Et de notre union l'hymen venant à bout. 
De deux bonnes moitiés feroit un méchant tout. 
Auprès d'elle , pour vous , je ne suis pas à craindre. 

D. LOPE. 

Lâche î pour m'apaiser , la peur vous porte à feindre : 
Vous croyez m éblouir par ce rayon d'espoir? 



ACTE III, SCÈNE VI. lyS 

JULIE. 

Non ; vous épouserez Constance dès ce soir : 
Je vous sers l'ua et l'autre , et c'est à sa prière. 
Je prétends vous unir, et j'en sais la manière. 
L'occasion est belle , et pourroit me flatter; 
Mais, par bonheur pour vous, je n'en puis profiter: 
Je n'agis que pour vous. 

D. LOPE. 

Un pareil soin m'oblige; 
Mais , si j'en perds l'espoir. . . 

JULIE, l'interrompant. 

Non. Puissé-je, vous dis-je. 
Mourir de votre main , si contre vos souhaits , 
Bernadille ni moi nous l'épousons jamais ! 
Je vous laisse, et je vais, après cette assurance. 
Disposer les moyens de vous donner Constance. 

( Elle s'en xxt.) 

SCÈNE VII. 

D. LOPE, remettant son épée dans le fourreau. 

J'épouserois Constance avant la fin du jour ! 
Dois-je sur cet aveu rassurer mon amour? 
Il ne peut l'épouser, et sa flamme indiscrète... 
Mais il faut qu'il en ait quelque raison secrète. 
Ou de sa lâcheté l'effort industrieux 
Cache sous cet espoir sa tendresse à mes yeux. 
Celui de me venger, au besoin , me console ; 



176 LA FEMME JUGE ET PARTIE. 
Il mourra de ma main, s'il manque de parole ; 
Et , si pour cet hymen je fais un vain effort... 
Mais rentrons ; j'aperçois Bernadille qui sort. 

( Il s'en va. ) 

SCÈNE Vin. 

BERNADILLE, OCTAVE; deux valets, 
tenant Bernadille au collet. 

BERNADILLE. 

De grâce ! finissez et ma peine et la vôtre. 
Messieurs : vous me prenez sans doute pour un autre. 
Je veux être pendu, si j'y vais d'aujourd'hui! 
J'incague le prévôt et n ai que faire à lui. 

OCTAVE. 

Cependant, il vous veut parler, et tout-à-l'heure. 

BER.NADILLE. 

Eh! s'il me veut parler, il sait bien ma demeure... 
Mais vous vous méprenez, vous dis-je, assurément. 
Il faut connoître ceux qu'on arrête; autrement... 
Vous riez? Cependant cette bévue est grande î 

OCTAVE. 

Vous êtes Bernadille? 

BERNADILLE. 

Oui. 

OCTAVE. 

c'est vous qu'on demande. 

BERNADILLE. 

Eh bien ! que nous veut-on ? 



ACTE III, SCÈNE VIII. 177 

UN VALET. 

C'est pour nous un secret. 

BERNADILLE. 

Ah ! monsieur l'algnazil, vous faites le discret? 

OCTAVE. 

Vous n'avez qu'à nous suivre, et vous pourrez l'entendre. 

BERNADILLE. 

Puisque c'est un secret , je n'en veux rien apprendre; 
Je suis de tout secret ennemi capital. 

OCTAVE. 

Il ne l'est que pour nous. 

BERNADILLE. 

Tout cela m'est égal... 
{ à part. ) 
Je vois bien ce que c'est. Le drôle aime Constance : 
Sans doute il aura su que notre hymen s'avance, 
Et veut, pour l'empêcher, me jouer quelque tour; 
Mais je veux l'épouser avant la fin du jour. 

OCTAVE. 

Monsieur, il faut marcher, ou votre résistance 
Pourroit nous obliger à quelque violence. 

BERNADILLE. 

Canaille, vous saurez ce que pèse ma main. 
Si vous ne détalez. 

OCTAVE. 

Vous marchandez en vain. 

UN VALET. 

Allons , il faut marcher. 

BERNADILLE, le frappant. 

Tiens , je m'en vais te suivre. 



178 LA FEMME JUGE ET PARTIE. 

l'autre valet. 
Allons , monsieur. 

BERNADILLE, le frappant aussi. 

"Voilà pour vous apprendre à vivre : 
Je vous battrai si bien , qu'il vous en souviendra. 

OCTAVE, à part. 
La raillerie est forte ! il les assommera. 

BERNADILLE, SB jetant Sur Octave, 
Et vous, monsieur l'exempt, je m'en vais vous apprendre. 

( Ils l'enlèvent et temportent tous les trois. ) 
Ah ! morbleu ! je suis pris ; je ne puis m'en défendre. 



FIN DU TROISIEME ACTÇ. 



^•*^%.'V'ij^V'»/»*'%-'V^-%/*/v-*^%/^v/^/V'-*y%/^-iy*/v-*>^/V'X/»'%. 



ACTE QUATRIÈME. 



SCÈNE 1. 

JULIE, OCTAVE. 

JULIE. 

Eh bien ! à le chercher as-tu perdu ton temps? 
Et Bernadille enfin... 

OCTAVE. 

Madame, il est céans; 
Et nous l'avons conduit avec assez de peine. 
Je viens de le laisser dans la chambre prochaine. 
Il est dans un transport qu'on ne peut exprimer : 
Il tempête, il menace, il veut tout assommer. 
Pour vous en divertir, voulez-vous qu'il avance? 

JOLIE. 

Oui, qu'il vienne; il est temps que sa peine commence. 

Le piège est bien adroit , il ne peut l'éviter. 

Le temps m'est précieux; et, pour en profiter, 

Un peu de gravité me sera nécessaire... 

Il vient, et ne sait pas la peur qu'on lui va faire. 



i8o LA FEMME JUGE ET PARTIE, 

SCÈNE IL 

BERNADILLE, deux valets, JULIE, 
OCTAVE. 

BERNADILLE, à Octave. 

Eh bien! monsieur l'exempt, suis-je assez promené? 

Est-il quelque réduit où l'on ne m'ait mené? 

Le lieu du rendez-vous ne sauroit-il s'apprendre? 

OCTAVE. 

Vous voyez Frédéric, vous le pouvez entendre. 

BER NADILLE,à/u/ie. 

Honneur, le beau garçon ! 

JULIE. 

L'abord est familier. 

BERNADILLE. 

En effet, ce petit juge de balle est fier ! 

JULIE. 

Changez un peu de style, et soyez plus modeste. 
Apprenez... 

BERNADILLE, C interrompant. 

Quel endroit du code ou du digeste, 
Si vous les avez lus, vous a donc fait savoir 
Que de force ou de gré l'on doit vous venir voir? 
Est-ce une loi pour nous ancienne ou moderne? 

OCTAVE. 

Mais songez... 

BERNADILLE, t interrompant. 

Taisez-vous, suffragant subalterne ! 
Si vous y revenez... 



ACTE IV, SCENE II. i8i 

JULIE. 

Vous pourriez mieux parler. 

BERNADILLE. 

D'accord, mais mon dessein n'est pas de rien celer. 
Vous riez, et traitez ceci de bagatelle, 
Sénateur goguenard, d'impression nouvelle! 

JULIE. 

Vous êtes bien bouillant ! 

BERNADILLE. 

Je suis ce que je suis. 

JULIE. 

Il faut, pour le savoir, parler de sens rassis. 

BERNADILLE. 

C'est pour une autre fois; j'ai certaine visite. . 

J\ii,i¥., l'interrompant. 
Non, il faut demeurer, vous n'en êtes pas quitte, 
Et vous justifier. 

BERNADILLE. 

Qui, moi? 

JULIE. 

Vous, scélérat! 

BERNADILLE 

Ah! je vois ce que c'est, apprenti magistrat ! 
Connoissant que Constance a pour nous de l'estime , 
Pour rompre notre hymen, vous m'imputez un crime, 
Afin qu'en chicanant mon bien soit altéré. 
Et que de mes ducats votre habit soit doré? 

JULIE. 

Ce n'est pas mon dessein : avec moi cette belle 
Passeroit mal le temps, et moi mal avec elle. 

i6 



j82 la femme juge et partie. 

Avant la fin du jour vous pourrez le savoir. 
Cependant répondez, et sans vous émouvoir. 
Vous aviez une femme ? 

BERNADlLLE,à part. 

Ah! demande fâcheuse! 
( à Julie. ) 
Oui, puisque je suis veuf. 

JULIE. 

Bien faite, vertueuse? 

BERNADILLE. 

( à part.) 
On le dit... Ce discours me devient bien suspect ! 
OCTAVE, lui étant le chapeau de sur la tête. 
Il faut devant son juge être dans le respect. 

j u L I E , à Bernadille. 
Et qu'en avez-vous fait? 

BERNADILLE, à part. 

Ah ! je tremble dans l'ame... 
[à Julie.) 
J'en ai fait... 

JULIE. 

Achevez. 

BERNADILLE. 

Que fait-on d'une femme?... 
( à pari. ) 
Quelqu'un m'aura trahi : sans doute qu'il sait tout ; 
Mais il faut cependant tenir bon jusqu'au bout. 

JULIE. 

Il se faut avec nous expliquer d'autre sorte. 
Qu est-elle devenue? 



ACTE IV, SCENE IL i83 

BERNADILLE. 

Elle est morte. 

JULIE. 

Elle est morte? 
De quoi? car si j'en crois ce qu'on m'a rapporté... 

BERNADILLE, i interrompant. 
D'avoir eu trop de mal et trop peu de santé. 

JUL lE. 

La réponse est fort juste ! 

BERNADILLE. 

Elle est assez commune. 

JULIE. 

En quel lieu? 

BERNADILLE. 

Dans un lit. 

JULIE. 

En quel temps? 

BERNADILLE. 

Sur la brune. 

JULIE. 

Mais comment mourut-elle enfin? 

BERNADILLE. 

Elle mourut 
En rendant, comme on dit, si peu d'esprit qu'elle eut. 

JULIE. 

Je me lasse à la fin de fadaises si grandes f 
Et si vous me fâchez. . . 

BERNADILLE, l'interrompant. 

Et moi de vos demandes. 
Franchement , j'en suis las , si jamais je le fus : 



i84 LA FEMME JUGE ET PARTIE. 
Ne me demandez rieu, je ne répondrai plus. 
TS'e renouvelez point ma douleur dans mon ame 
Par le fâcheux récit de la mort d'une femme 
Que j'aimois. 

JULIE. 

Je le veux , épargnons ce récit. 
Cependant, si j'en crois ce qu'un témoin m'a dit, 
Vous la fîtes conduire en une île déserte. 
Où vous l'avez laissée, afin qu'après sa perte 
Vous puissiez à loisir vous choisir un parti 
Qui fût à votre gré. 

BERNADILLE. 

Ce témoin a menti: 
On sait bien que je n'eus jamais lame assez noire. 

JULIE. 

C'est aussi ce que j'ai bien de la peine à croire. 

BERNADILLE. 

Ma pauvre femme ! hélas ! lorsque je m'en souviens, 
Je me sens suffoquer des pleurs que je retiens. 
Les femmes , connoiï^sant ma tendresse pour elle, 
Sans cesse à leurs maris me donnoieut pour modèle. 
Et disoieut, me voyant si souvent à sou cou, 
Que j'aimois trop ma femme, et que j'en étois fou. 

JULIE. 

On m'a dit cependant, pour plus pressante marque , 
Que vous aviez gagné le patron d'une barque. 
Moyennant quelque somme, et qu'il avoit le mot; 
Que lui, ses gens, et vous, étiez tous du complot; 
Et qu'ayant aborde cette ile inhabitée. 
Par quatre matelots Julie y fut portée; 



ACTE IV, SCENE II. i85 

Que l'on la mit à terre , et , sitôt qu'elle y fut. 
Que l'on s'en éloigna le plus vite qu'on put. 

BERNADILLE. 

Pour me perdre sans doute, on me fait cette injure. 
Monsieur le juge, ayez égard à l'imposture; 
Et lorsque vous verrez ce témoin, quel qu'il soit. 
Prenez bien mon affaire, et conservez mon droit. 

JULIE. 

Oui ! je veux vous servir et vous tirer d'affaire; 
Et je sais à quel point Constance vous est chère , 
Que votre hymen se doit conclure en peu de temps; 
Que ce temps vous est cher : c'est pourquoi je prétends 
Mettre par un moyen à couvert votre vie 
Contre ceux qui voudroient... 

BERNADILLE, l'interrompant. 

Monsieur, je vous en prie! 

JULIE. 

Voir, si près d'un hymen, différer ces moments , 
C'est languir. 

BERNADILLE. 

Il est vrai. 

J DLIE. 

Je connois les amants 
Par mon expérience. ' 

OCTAVE, à part. 

Elle sait bien son rôle- 
j u L I E , à Bernadille. 



Et je sais. 



BERNADILLE, l'interrompant. 
Je vois bien que vous êtes un drôle : 

16. 



i86 LA FEMME JUGE ET PARTIE. 
Mais enfin j'attends tout de l'effet de vos soins. 

JULIE. 

Oui, je vous servirai, vous dis-je. Néanmoins, 
Comme l'indice est fort et l'attentat énorme , 
Et que d'ailleurs il faut s'attacher à la forme, 
Je vais, pour satisfaire à votre passion , 
Vous faire promptement donner la question , 
Afin que sur le soir vous soyez hors d'affaire... 
{appelant.) 
Holà! 

BERN ADILLE. 

La question! 

JULIE. 

C'est un mal nécessaire. 

BERNADILLE. 

A moi la question !... Ah ! je suis enragé ! 

JULIE. 

J'en ai bien du regret, mais j'y suis obligé. 

OCTAVE, à Bemadille. 
Marchez. 

BERNADILLE. 

[à Julie.) 
Encore un mot... Voulez-vous que je meure? 
Mille ducats pour vous, payables dans une heure; 
Soit dit , sans faire tort à votre intégrité , 
Et laissez là pour nous votre formalité. 

JULIE. 

Je voudrois vous pouvoir accorder cette grâce. 

BERNADILLE. 

Si , comme je l'ai cru , j'étois en votre pl^ce , 



ACTE IV, SCÈNE II. 187 

Et que sur un tel point vous fussiez recherché. 
Je vous en sortirois à bien meilleur marché. 

JULIE. 

Mais cela ne se peut. 

BERNADILLE. 

Point de miséricorde?... 

(à part.) 
Il faut , pour me sauver, toucher une autre corde , 
Car enfin je vois bien ce qui lui tient au cœur... 

(à Julie.) 
Constance vous plaît fort; Notre hymen vous fait peur: 
Eh bien! épousez-la; je cède sa personne... 
Vous secouez la tête?... Et, de plus, je vous donne 
Quatre mille ducats en l'épousant. Je crois, 
Quoi que vous en disiez, que c'est parler françois. 

JULIE. 

Répondez, répondez, sans parler de Constance. 
Le fait dont il s'agit est d'une autre importance. 
Vous êtes accusé, faites votre devoir. 
Vous savez que je puis... 

BERNADILLE, à part. 

Rien ne peut l'émouvoir... 
(à Julie.) 
Quoi ! me mettre à la gêne , et que je sois la proie... 

JULIE, l'interrompant. 
Pour vous en garantir, je ne sais qu'une voie... 

(« Octave et aux deux valets. ) 
Que l'on nous laisse seuls. 

{Octave et les deux valets sortent.) 



i88 LA FEMME JUGE ET PARTIE. 

SCÈNE III. 

JULIE, BERNADILLE. 

JULIE. 

Ta vie est en ma main. 
Ton crime m'est connu; tu t'en défends en vain. 
La gêne ayant tiré ton aveu de ta bouchç, 
Rien ne peut te sauver... Mais ta perte me touche. 
Ton sort me fait pitié : je veux te secourir. 
Ne me force donc pas à te faire mourir. 
Oui , malgré ton forfait et la mort de Julie , 
Si tu confesses tout, je te sauve la vie. 
Tu peux, dès à présent, prononcer ton arrêt : 
Les témoins, le supplice, en un mot tout est prêt. 
Mais s'il te faut enfin faire donner la gêne , 
Et que ton cœur s'obstine à mériter ma haine , 
Ne songeant plus alors qu'à ce que je me doi... 

BERNADILLE, sc jetant à genoux. 
Hélas! monsieur le juge, ayez pitié de moi: 
Je l'avoue , il est vrai j'ai fait mourir ma femme. 

JULIE. 

Cependant, on en dit tant de bien! 

BERNADILLE. 

La bonne ame ! 
Je la menai par force en l'île où je la mis; 
Et si je vous disois pourquoi je m'en défis? 

JULIE. 

C'est ce qu'il faut savoir. Pour commettre un tel crime, 



ACTE IV, SCÈNE III. 189 

Votre courroux eut donc un sujet légitime? 

BERNADILLE. 

Que trop! 

JULIE. 

s'il est ainsi , je vous renvoie absoas; 
Mais je veux tout savoir. 

BERNADILLE, à part. 

Ah ! que lui dirons-nous? 
Lui faut-il avouer qu'elle mit sur ma tête?.,. 
Non; tâchons de trouver quelque prétexte honnête 
Qui puisse m'excuser. 

JULIE. 

Mais si tu cèles rien , 
Sois sûr que son trépas sera suivi du tien. 

BERNADILLE. 

Eh bien ! vous saurez donc que ladite donzelle 
Faisoit la précieuse et la spirituelle, 
Airaoit les violons, le régal , le cadeau, 
L'hiver en terre ferme , et l'été dessus l'eau ; 
Avoit sur le tapis toujours quelque partie, 
Couroit la nuit le bal , le jour la comédie. 

JULIE- 

Eh ! qu'importe? Ces lieux ont été de tout temps 
Le centre du beau monde et des honnêtes gens : 
La scène a des appas que tout le monde approuve. 
Et c'est un rendez-vous où la vertu se trouve : 
On y traite l'amour, mais c'est d'une façon 
Moins propre à divertir qu'à servir de leçon; 
Et ce dieu, qui n'y plait que par son innocence. 
N'y règle ses transports que sur la bienséance. 



igo LA FEMME JUGE ET PARTIE. 

BERNA DILLE. 

Mais, en sortant du lit, il lui falloit des eaux. 

Des pommades, du blanc , du vermillon, des peaux : 

Elle avoit malgré moi, dedans une cassette. 

Poudre, pâtes , tours blonds, gommes, mouche, pincette. 

Racines, opiat, essences et parfum. 

De l'eau d'ange , du lait virginal , de l'alun , 

Et mille ingrédients, à peu près de la sorte. 

Que le diable a sans doute inventés^ 

JULIE. 

Eh! qu'importe? 
C'est presque pour le sexe une nécessité : 
Un peu d'aide souvent sied bien à la beauté. 
Ce soin n'est pas blâmable, et même la nature 
Ne prend pas le secours de l'art pour une injure : 
Elle n'a rien sans lui de beau , ni de parfait. 
C'est l'art qui sait cacher les fautes qu'elle fait. 
Il adoucit les yeux, change la bnine en blonde. 
Fait d'un teint basané le plus beau teint du monde, 
Noircit les cheveux gris, couvre Les dents d'émail, 
Convertit la blancheur d'une lèvre en corail; 
Il embellit la fille, et rajeunit la mère; 
Quand un œil est unique , il lui fournit un frère; 
Des beautés eu décours conser\e les amants. 
Convertit leurs défauts en autant d'agréments, 
Embellit, rajeunit, sans peiue et sans obstacles; 
Et la nature enfin ne fait point ces. miracles. 

EERNADILLE. 

Mais ellem'épuisoit, et changeoit tous les jours 
De jupes, de mouchoirs , de bijoux et d'atours , 



ACTE IV, SCENE III. 191 

Vouloit voir à son col un râtelier de perle , 
Aimoit la couipaguie, et jasoit comme un merle. 

JULIE. 

Qu'importe? Est-ce un défaut qu'on doive condamner' 
Elle parloit beaucoup? faut-il s'en étonner? 
c'est dedans une femme une chose ordinaire, 
Et je n'en ai jamais connu qui sût se taire. 

BERNADILLE. 

Mais elle introduisoit, nous absent, un amant. 
Et coquetoit enfin trop méthodiqueipent ; 
A tous venants, hors nous, elle étoit fort accorte, 
Aimoit le tête-à-téte. 

JULIE. 

Allons donc. Eh! qu'importe? 
Sont-ce là des sujets qui méritent la mort? 

BERNADILLE. 

C'est une bagatelle, en effet, j'ai grand tort ! 

JULIE. 

Si c'est là le motif qui fit mourir Julie, 
Je ne te réponds pas de te sauver la vie; 
Et si tu n'as pas eu de sujet plus puissant, 
Tes jours sont en danger. 

BERNADILLE. 

Que vous êtes pressant! 
Quoi donc ! vous en faut-il découvrir davantage ? 
Déclarer à vos yeux ma honte et mon outrage? 
Et, pour vous contenter, faut-il spécifier?... 

JULIE. 

Ouij du moins, si cela vous peut justifier. 



192 LA FEMME JUGE ET PARTIE 

BERNADILLE. 

La friponne , ayant mis son honneur en déroute , 
A l'amour conjugal avoit fait banqueroute, 
Rangeoit impunément son cœur sous d'autres lois , 
Et faisoit, en un mot, trop grand feu de mon bois. 
J'étois, en nourrissant ce serpent domestique, 
L'objet de son mépris, la fable du critique; 
Et , dissipant mon bien pour flatter ses désirs, 
J'étois le trésorier de ses menus plaisirs. 
Je savois son amour; et, forcé d'y souscrire, 
J'étois... j'étois cocu , puisqu'il vous faut tout dire. 

JULIE. 

Est-ce là le sujet de tout ce grand courroux? 
Eh ! tant d'autres le sont , qui valent mieux que vous ! 
c'est un malheur commun dont souvent on est cause. 
Et tous les jours enfin on ne voit autre chose. 
INIais si tous les maris se piquoient tant d'honneur, 
Et traitoient leurs moitiés avec même rigueur. 
Cette île inhabitée oh vous mîtes la vôtre, 
Deviendroit un pays plus peuplé que le nôtre. 
C'est à quoi vous deviez avoir un peu d'égard. 

BERNADILLE. 

Mais dans ses intérêts vous prenez grande part, 
Et vous l'excusez fort ! IN'êtes-vous point le drôle 
Qui, lorsque je sortois, alloit jouer mon rôle? 
A qui notre moitié, se laissant aborder, 
Donnoit à remolis notre honneur à garder, 
Et qu'une nuit enfin dérobant à ma vue... 

JULIE, l'interrompant. 
Je ne vous entends point. 



ACTE IV, SCÈNE III. 193 

BERNADILLE. 

Si VOUS l'aviez connue , 
Je serois sur ce point aise'ment convaincu ; 
Car vous avez tout l'air de bien faire un cocu. 

JULIE. 

Je n'en aijamais eu le dessein, et je porte... 

BERNADILLE, l'interrompant. 
Si j'en voulois jurer, que le diable m'emporte ! 

JULIE. 

Revenons à Julie. 

BERNADILLE. 

Encore? 

JULIE. 

Dites-moi, 
Quelle preuve eûtes-vous de son manque de foi? 
Aviez-vous de son crime une entière assurance? 

BERNADILLE. 

Je n'en avois que trop , hélas ! et ma vengeance , 
Après un tel éclat, cherchant à s'assouvir... 

JULIE, iiti terrompant. 
Eh bien ! pour te montrer que je te veux servir. 
Si tu peux me prouver qu'elle fut infidèle , 
Je prends tes intérêts, et ne suis plus pour elle. 
Je sais qu'un tel affront touche un homme de cœur. 
Mais si , voulant ternir sa gloire et son honneur, 
D'un injuste attentat tu ne peux te défendre. 
Rien ne peut te sauver; demain je te fais pendre, 
c'est à toi maintenant à ménager tes soins. 
Profite bien du temps, et cherche des témoins. 

( Elle se retire. ) 

»7 



194 LA FEMME JUGE ET PARTIE. 

SCÈNE IV. 

OCTAVE, BERNADILLE, les deux valets, 

BERNADILLE, à pati:. 

Quoi! me couvrir moi-même et d'opprobre et de blâme ! 

Moi-même publier la honte de ma femme ! 

Et chercher, quoique enfin j'en sois trop convaincu, 

Des témoins , et prouver qu'elle m'a fait cocu ! 

Que je suis malheureux!... O vous, maris paisibles, 

Qui sur le point d'honneur n'êtes point si sensibles, 

Qui souffrez sans scrupule , et sans dire pourquoi , 

Que l'on fasse chez vous ce qu'on faisoit chez moi; 

Et qui vous consolez, quand vous êtes ensemble. 

D'avoir devant vos yeux quelqu'un qui vous ressemble. 

Que vous vous épargnez de peines et de soins ! 

On ne vous force point à chercher des témoins ; 

Et vos ressentiments se prescrivant des bornes. 

Vous mettez votre vie à l'abri de vos cornes. 

Que n'ai-je point souffert sans en témoigner rien !.. 

Ah ! morbleu ! c'est bien fait; je le mérite bien. 

Pourquoi fuir sous l'hymen les maux qui s'y rencontrent? 

Pourquoi vouloir cacher ce que tant d'autres montrent? 

Faire, pour me venger, des efforts superflus, 

Et me piquer d'honneur quand je n'en avois plus? 

( à Octave. ) 
Pourquoi, sot que j'étois... Mais il faut me résoudre? 
Et, puisque sans témoins on ne saaroit m'absoudre, 
Que je ne puis enfin me sauver qu'à ce prix. 



ACTE IV, SCÈNE IV. 195 

Que l'on prenne le soin de chercher Béatrix, 
Et qu'on l'amène ici. 

OCTAVE. 

Dans peu je vous l'amène. 
{aux deux valets. ) 
Cependant, remenez-le en la chambre prochaine. 



PIN DU QUATRIEME ACTE. 



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ACTE CINQUIÈME. 



SCÈNE I. 

D. LOPE, CONSTANCE. 

D. LOPE. 

Rien ne s'oppose plus à mes justes souhaits; 
Tout flatte mon amour, madame , et désormais 
En vain près de mes feux une autre flamme brille. 
Vous savez quel malheur menace Bernadille; 
On lui fait son procès , et son lâche attentat 
Vous fait voir que de lui vous faisiez trop d'état. 
Vous me le préfériez , madame , et cette flamme 
Vous donnoit pour époux l'assassin de sa femme; 
Mais le ciel , irrité du mépris de mes feux, 
Refuse, en ma faveur, de vous unir tous deux. 
Pourrai-je me flatter, par le malheur d'un autre. 
Qu'aux volontés du sort vous soumettrez la vôtre? 
Frédéric m'a tout dit. Si j'en crois son aveu... 

CONSTAKCE. 

Eh bien? 

D. LOPE. 

Je vous verrai récompenser mon feu. 

CONSTANCE. 

Et que vous a-t-il dit? 



LA FEMxME JUGE ET PARTIE. 197 

D. LOPE. 

Qu'il savoit ia manière 
De nous unir tous deux, et qu'à votre prière 
Il rompoit un hymen à votre amour fatal; 
Et vous voyez entin qu'il ne s'y prend pas mal. 

COiNSTANCE. 

Il faut sur cet aveu que je vous désabuse; 
Aussi-bien de l'amour l'amour même est l'excuse. 
Je craignois cet hymen, je ne puis le nier, 
Et je me suis enfin réduite à le prier 
D'en empêcher l'effet; mais c'est dans l'espérance 
Que ma main de ses soins seroit la récompense. 
Je l'aime, et ne veux plus vous en faire un secret; 
Je trahis votre amour, et peut-être à regret. 

D. LOPE. 

Ma flamme, qui veut bien se régler sur la vôtre , 
Après un tel aveu, vous en veut faire un autre. 
Voyez ce qu'un tel choix doit avoir de si doux : 
Madame, Frédéric ne sauroit être à vous. 

CONSTANCE. 

Il ne peut être à moi? 

D. LOPE. 

Votre cœur en soupire? 

CONSTANCE. 

Quelle en est la raison? 

D. LOPE. 

Je n'ose vous la dire : 
jNon qu'il m'en ait rien dit ; mais par son entretien 
Je m'en suis bien douté. 

17. 



198 LA FEMME JUGE ET PARTIE. 

CO-VSTAXCE. 

Quoi ! je n'en saurai rien? 
Ne dissimulez point , parlez. 

D. LOPE. 

La bienséance , 
Sur un pareil sujet, me condamne au silence. 

CONSTANCE. 

Mcus de quoi, sur ce point, vous étes-vous douté? 

D. LOPE. 

Que le pouvoir lui manqne, et non la volonté; 
Que sa main à vos feux méleroit trop de glace ; 
Que du ciel en naissant il eut quelcjue disgrâce; 
Et, que de votre hymen l'amour venant à bout. 
De deux bonnes moitiés feroit un méchant tout. 

CONSTANCE. 

A de pareils discours je ne puis rien comprendre. 

D. LOPE. 

Frédéric vient ici, qui pourra vous l'apprendre. 

SCÈNE II. 

JULIE, D. LOPE, CONSTANCE. 

CONSTANCE, à Julie. 
Dois-je à ce qu'on me dit ajouter quelque foi, 
Frédéric? Votre cœur ne sauroit être à moi? 
Après tant de serments, don Lope est-il croyable; 

JULIE. 

Son récit me fait tort, mais il est véritable; 
Et mon cœur qui tautôt vous juroit amitié, 



ACTE V, SCENE II. 199 

Vous vouloit pour amie, et non pas pour moitié: 
Le ciel à cet hymen met un trop {jrand obstacle, 
Et je ne puis me voir votre époux sans miracle. 

CONSTANCE. 

Il s'en fait quelquefois, quand de justes souhaits... 

JULIE, l'interrompant. 
Madame , il est de ceux qui ne se font jamais. 
Il faut que pour l'hymen vous fassiez choix d'un autre; 
Vous n'êtes pas mon fait, je ne suis pas le vôtre. 
Je ne puis rien pour vous; j'en ai bien du regret. 

CONSTANCE. 

Peut-on savoir pourquoi? 

JULIE. 

Ce n'est plus un secret; 
L'hymen m'engage ailleurs, et je ne puis... 
CONSTANCE, l'interrompant. 

Quoi , traître ! 
Vous êtes marié? 

JULIE. 

Vous le vouliez bien être : 
Est-ce un crime si grand que d'être marié? 

CONSTANCE. 

Pourquoi me le nier? 

JULIE. 

Je l'avois oublié... 
Mais l'hymen près de vous me rendroit-il coupable? 
Pour être sous ses lois eu est-on moins aimable? 
L'amour a des douceurs que ce lien permet : 
Il n'est pas si sévère ; et quand on s'y soumet , 
s'il falloit renoncer à la galanterie, 



200 LA FEMME JUGE ET PARTIE- 

On ne s'engageroit à l'hymen de sa vie. 

CONSTANCE. 

Mais pourquoi, vous sachant engagé sous sa loi. 
Vous flatter hautement de l'espoir d'être à moi? 

JULIE. 

Malgré l'hymen, aimant les amitiés nouvelles. 
J'ai fait vœu solennel d'aimer toujours les belles : 
Vous êtes de ce nombre, et je vous ferois tort , 
Si je ne vous aimois. 

CONSTANCE. 

Modérez ce transport , 
Puisque je ne puis plus écouter votre flamme. 
Que l'hymen... 

J D L I E , l'intenompant. 

Voulez-vous épouser une femme? 

CONSTANCE. 

Vous , femme ? 

JULIE, lui montrant sa main. 
Jugez-en. 
CONSTANCE, après l'avoir examinée. 
Je n'en saurois douter, 
j c L I E , à don Lope. 
Un semblable rival n'est pas à redouter? 

D. LOPE. 

Pardonnez au transport dont j'eus l'ame saisie; 
Vous donniez de l'amour et de la jalousie... 
Mais qui peut vous porter à ce déguisement? 

JULIE. 

Entrez, pour le savoir, dans moii appartement. 
Ce que je vous veux dire a de quoi \ous surprendre. 



ACTE V, SCÈNE II. aoi 

Bernadille s'y plaint, que vous pourrez entendre; 
Et ses plaintes pourront vous divertir, je croi, 
Alors que vous saurez... Il paroît, suivez-moi. 

(Elle se retire avec Constance et don Lape.) 

SCÈNE III. 

BERNADILLE. 

En vain tu me livres bataille, 
Rigoureux et cher point d'honneur; 
Le gibet me fait trop de peur. 
Il faut que nous rompions la paille : 

Aussi-bien vainement je voudrois m'en piquer; 
Celui qui me vient d'attaquer 

Me presse de trop près : il est impitoyable. 

J'ai perdu mon crédit, et j'en suis convaincu, 
Puisque je ne suis pas croyable 
Quand je dis que je suis cocu. 
Frédéric veut que je le prouve, 
Et je n'en ai qu'un seul témoin; 
Encor dans un si grand besoin, 
c'est un bonheur que je le trouve ! 

Ceux qui souffrent en paix un affront si commun 
Trouveroient cent témoins pour un. 

C'est à n'en point trouver que leur recherche est vaine ; 

Leur honte les fait vivre ; et plusieurs que je voi, 
s'ils s'en vouloient donner la peine. 
Le prouveroient bien mieux que moi. 
En vain, pour tâcher de ra'abattre, 



202 LA FEMME JUGE ET PARTIE. 
L'honneur me crie , à haute voix, 
Que l'on n'est pendu qu'une fois , 
Et qu'on peut être cocu quatre , 

Que de ces deux affronts le moindre est de mourir; 
La peur, qui me vient secourir, 

Avecque ce que j'ai de penchant à l'entendre, 

Fait que je lui réponds, d'un ton plus vigoureux, 
Que l'affront de se laisser pendre 
Me semble le plus grand des deux. 
Suivons donc cette noble envie. 
Ecoutons toujours cette peur, 
Tâchons d'abréger notre honneur 
Afin d'alonger notre vie. 

Je passe pour un sot en faisant un tel choix ; 
Mais je ne le suis qu'une fois, 

Et je le serois deux, si je me laissois pendre... 

Ke balançons donc plus ; et , dans un tel besoin , 
Puisque je ne puis m'en défendre, 
Faisons jaser notre témoin. 

SCÈNE IV. 

BÉATRIX, OCTAVE, BERNADILLE. 

B £ R N A D I L L E , à part. 

J'aperçois Béatrix; sa présence me flatte... 

(à Octave.) 
Monsieur, cette matière est un peu délicate; 
Que ion nous laisse seuls. 

{^Octave s'en va. ) 



ACTE V, SCÈNE V. 2o3 

SCÈNE V. 

BERNADILLE, BÉATRIX. 

BÉATRIX. 

Que voulez- vous de moi? 

BERNADILLE. 

Mou sort dépend de toi. 

BÉATRIX. 

De moi, monsieur? 

BERNADILLE. 

De toi. 
Il y va de ma vie , et la chose me touche. 
Tu peux me la sauver, et deux mots dé ta bouche 
Mettront en sûreté ma vie et mon repos. 

BÉATRIX. 

Dites-moi donc, monsieur, promptement ces deux mots. 

BERNADILLE. 

Tu les diras? 

BÉATRIX. 

Sans doute. 

BERNADILLE. 

Et même en la présence 
Du prévôt? 

BÉAT RIX. 

Pourquoi non? 

BERNADILLE. 

Après cette assurance 



2o4, LA FEMME JUGE ET PARTIE. 

Je suis hors de danger, et j'en suis convaincu. 
Eh bien! tu diras donc... 

BÉATRix, i interrompant. 
Quoi? 

BERN ADILLE. 

Que j'étois cocu. 
Ce sont là les deux mots que je voulois t'apprendre. 

BÉATRIX. 

Vous vous moquez . monsieur, et me voulez surprendre? 

BERN ADILLE. 

Nullement. 

BÉATRIX. i 

Vous voulez, monsieur, vous divertir? 

BERN ADILLE. 

Morbleu! tu le diras, quand tu devrois mentir. 

BÉATRIX. 

Je n'ai garde, monsieur ; l'infamie est trop grande. 

BERN ADILLE. 

Tu ne le diras pas? Tu veux donc qu'on me pende? 

BÉATRIX. 

Quoi! vous pendre?... Et la cause ? 

BERN ADILLE. 

Ah ! discours superflus 
c'est que l'on pend les gens qui ne sont pas cocus. 
Curieux animal, dont la sotte prudence 
Voudroit de notre honneur cacher la décadence, 
Dis ce que l'on te dit. 

BÉATRIX. 

Mais , de grâce , monsieur. 
Songez qu'un tel aveu vous va perdre d'honneur. 



ACTE V, SCENE V. ao5 

BERNADILLE. 

Va ; j'ai'pour m'en défendre une raison trop forte :■ 
L'homme n'est plus cocu , lorsque sa femme est morte. 

BÉATRIX. 

Mais , monsieur, cet affront vous doit combler d'ennuis. 

BERNADILLE. 

Mais je ne veux passer que pour ce que je suis. 

BÉATRIX. 

L'honneur doit s'acheter au péril de répandre... 

BERNADILLE, l'interrompant. 
Quand l'honneur est trop cher, il faut le laisser vendre. 

BÉATRIX. 

Mais peut-être qu'à tort vous vous êtes douté... 

BERNADILLE, l'interrompant. 
Si je ne l'étois pas , je veux l'avoir été. 

BÉATRIX. 

Tous vos parents, monsieur, et vos amis... 
BERNADILLE, l'interrompant. 

Encore ? 

BÉATRIX. 

Se moqueront de vous. 

BERNADILLE. 

Indocile pécore! 
Esprit contrariant, dis-moi pourquoi tu veux 
Qu'ils se moquent de moi, quand je serai comme eux? 

BÉATRIX. 

Eh bien ! ordonnez donc ce qu'il faut que je die. 

BERNADILLE. 

C'est parler de bon sens. Tu counoissois Julie? 

18 



2o6 LA FEMME JUGE ET PARTIE, 

BÉATRIX. 

Oui , monsieur. 

BERN ADILLE. 

Il faut donc , tout scrupule vaincu , 
Déclarer hautement qu'elle m'a fait cocu. 

BÉATRIX. 

Qu'est-ce donc qu'un cocu, monsieur, ne vous déplaise? 

BERNA DILLE. 

La question est neuve ! Ah ! tu fais la niaise? 

BÉATRIX. 

si vous ne m'expliquez ce que c'est, je prétends... 

BERNADILLE, l'interrompant. 
Tu veux donc le savoir? C'est quand , eu même temps, 
On fait sympathiser, pourvu qu'un tiers y trempe, 
Un mariage en huile avec un en détrempe j 
Quand une femme prend un galant à son choix. 
Que, d'un lit fait pour deux, elle en fait un pour trois, 
Et qu'enfin se faisant consoler de l'absence... 
Maugrebleu de la masque avec son innocence ! 

BÉATRIX. 

Si ce n'est que cela , monsieur, je jurerai 
Que vous ne l'étiez pas. 

BERNADILLE. 

Ah! je t'étranglerai. 
Mon honneur est défunt, la chose est trop certaine. 

béatri X. 
Pour me faire mentir votre colère est vaine. 

BERNADILLE. 

Et l'homme que tu sais qui sortoit de chez moi , 
D'avec qui venoit-il? 



ACTE V, SCENE V. 207 

BÉATRIX. 

D'avec moi. 

BERNADILLE. 

D'avec toi? 
Tu me dis le contrjiire à l'instant; et j'admire... 

BÉATRIX, l'interrompant. 
Un poignard à la main , vous me le fîtes dire , 
Je n'osai le nier. 

BERNADIÏLE. 

Il n'en étoit donc rien? 

BÉATRIX. 

Rien du tout. 

BERNADILLE. 

Et ma femme? 

BÉATRIX. 

Elle vivoit fort bien. 

BERNADILLE. 

Elle ne donnoit point au galant audience? 

BÉATRIX. 

Non. 

BERNADILLE. 

Elle ne voyoit personne en notre absence? 

BÉATRIX. 

c'est en vain que quelqu'un s'y seroit attendu. 

BERNADILLE. 

Quoi! jamais? 

BÉATRIX. 

Non , jamais. 

BERNADILLE. 

Ah ! me voilà pendu ! 



2o8 LA FEMME JUGE ET PARTIE. 

Ah ! langue de serpent ! Mégère abominable ! 

Écume de l'enfer! organe du grand diable! 

Je crus trop aisément ton funeste rapport ; 

Je voulus la punir, et je causai sa mort. 

Je pris l'occasion à ma vengeance offerte ; 

Mon amour en fureur précipita sa perte , 

Croyant de son forfait être assez convaincu; 

Et, pour comble de maux, je ne suis pas cocu. 

Enfin de son trépas tu fus la seule cause ; 

Pour t'en mettre à couvert, fais du moins quelque chose: 

Je te pardonne tout ; mais , dans un tel besoin , 

Par grâce ou par pitié sers-moi de faux témoin. 

Soutiens que je l'etois, puisqu'il faut qu'on t'en croie : 

Prouve-le , si tu peux, j'en aurai de la joie ; 

Assure mou repos, et j'aurai soin du tien. 

BÉATRIX. 

Mais comment le prouver enfin s'il n'en est rien? 
La vérité, monsieur, m'oblige à m'en défendre. 

BERNADI'LLE. 

Faute d'un faux témoin, faut-il me laisser pendre? 
Mciis , après avoir mis mon épouse au tombeau , 
Avant qu'être pendu, je serai ton bourreau. 

BÉATRIX, criant. 
Au secours ! 

BERNADILLE. 

Mon malheur te deviendra funeste. 



ACTE V, SCENE VI. 209 

SCÈNE VI. 

OCTAVE, BERNADILLE, BÉATRIX. 

OCTAVE, à Bemadille. 
D'où vient ce bruit? 

BERNADILLF. 

De moi, qui jouois de mon reste. 
( montrant Béatrix. ) 
Otez-la-moi d'ici. 

BÉATRIX. 

Voyez ce vieux portrait , 
Qui veut être cocu, malgré que l'on eu ait! 

OCTAVE. 

Frédéric vous veut voir; entrez dans cette salle. 

[Béatrix passe dans la salle voisine.) 

SCÈNE VII. 

OCTAVE, BERNADILLE. 

OCTAVE, à part. 
Qu'il est surpris ! 

BERNADILLE, à part. 

Enfin ma peine est sans égale; 
Ma femme est morte , et rien ne me peut secourir. 
Elle étoit innocente, et je l'ai fait mourir. 
Cet injuste trépas demande une victime : 
La vertu fait ma honte, et le malheur mon crime. 

18. 



2IO LA FEMME JUGE ET PARTIE. 
Le désordre où j'en suis ne peut s'imaginer... 
Mais je vois Frédéric , qui va me condamner : 
Je pense, en le voyant, voir devant moi ma femme ; 
Le frisson de la mort m'a déjà saisi l'ame. 

SCÈNE VIII. 

JULIE, OCTAVE, BERNADILLE. 

JULIE, à Bemadille. 
Eh bien ! votre témoin flatte-t-il votre espoir? 

BERNADILLE. 

Hélas ! j'ai plus d'honneur que je n'en veux avoir. 

JULIE. 

Tu vois, par le trépas de cette malheureuse. 
Le péril où t'a mis ton humeur ombrageuse? 

BERNADILLE. 

J'ai commis un grand crime, et je le vois trop bien; 
Mais si j'étois cocu, cela ne seroit rien. 

JULIE. 

Il semble que tu sois fâché de ne pas l'être? 

BERNADILLE. 

J'en suis au désespoir; vous le pouvez connoître. 
Les pleurs que je répands vous disent... 
JULIE, L'interrompant. 

Voudrois-tu 
Que le cœur de Julie eût eu moins de vertu? 
Que pour toi... 

BERNADILLE, U interrampant à son tour. 

Plût an ciel , pour me sauver la vie , 



ACTE V, SCENE VIII. 211 

Que de tous mes amis elle eût été l'amie. 

Et que de moji repos leur amour prenant soin. 

M'en eût fait découvrir quelque petit témoin! 

JULIE. 

Ainsi, sur ce sujet, tu n'as plus de ressource? 

BERNADILLE. 

Non , que votre bonté , mes larmes et ma bourse. 

JULIE. 

c'est un foible secours, et je dois observer... 

BERNADILLE, interrompant. 
Quoi ! je serai pendu? 

J ULIE. 

Rien ne peut t'en sauver, 
Ne pouvant pas prouver qu'elle t'ait fait d'outrage. 

BERNADILLE. 

Morbleu ! pourquoi prenois-je une femme si sage? 
Hélas une coquette étoit bien mieux mon fait. 

JULIE. 

Tu vois que rien ne peut excuser ton forfait : 
Je ne puis te sauver. Choisis pour ton supplice 
De quel genre de mort tu veux qu'on te punisse: 
Ma bonté veut pour toi faire eiicor cet effort. 

BERNADILLE. 

Quel choix! Si je ne puis me sauver de la mort. 
Eh ! que m'importe enfin, s'il faut qu'on me punisse. 
Qu'on alonge mon corps, oa bien qu'on raccourcisse ! 

JULIE. 

N'importe , puisque enfin tu te vois convaincu. 

B E U N A D I L L E. 

Eh bien ! s'il faut mourir faute d'être cocu, 



212 LA FEMME JUGE ET PARTIE. 

Que deux heures après que l'on m'aura fait pendre, 
On me fasse brûler pour avoir de ma cendre. 
Cela doit être rare. 

JULIE. 

Oui, tu seras content... 
(rt Octave. ) 
Octave, faites tout préparer à l'instant. 
Afin qu'ayant conclu tout ce qu'il faut qu'on fasse, 
Il soit exécuté dedans la grande place. 

OCTAVE. 

J'avois prévu votre ordre, et tout est déjà prêt. 

(// sort.) 

SCÈNE IX. 

JULIE, BERNADILLE. 

BERNADILLE. 

Miséricorde ! hélas ! modérez cet arrêt... 

Ah ! monsieur le prévôt , que la pitié vous touche ! 

JULIE. 

Je ne puis rien pour toi. 

BERNADILLE. 

Deux mots de votre bouche 
Peuvent, avec l'honneur, rétablir mon espoir. 



ACTE V, SCÈNE X. 2i3 

SCÈNE X. 

OCTAVE, JULIE, BERNADILLE. 

OCTAVE, à Julie. 
DonLope, avec Constance... 

JULIE, l'interrompant. 
Eh bien ! 

OCTAVE. 

Viennent vous voir. 

JULIE. 

Tu devois... 

OCTAVE, l'interrompant. 
Parlez bas; ils sont à cette porte. 

JULIE. 

Ils prennent mal leur temps... Qu'ils avancent, n'importe. 

SCÈNE XL 

D. LOPE, CONSTANCE, JULIE, BERNADILLE, 
OCTAVE. 

CONSTANCE, à /u/ie. 

Pouvons-nous espérer une grâce de vous ? 

JULIE. 

L'honneur de vous servir, madame, m'est trop doux : 
Pour vous la refuser j'honore trop Constance. 



2i4 LA FEMME JUGE ET PARTIE. 

CONSTANCE. 

Mais puis-je faire fond dessus cette assurance? 

JULIE. 

Ce doute me fait tort. 

CONSTANCE. 

Eh bien ! s'il est ainsi , 
Bernadille en péril me fait venir ici : 
Je demande sa grâce : il faut que je l'obtienne. 

D. LOPE, à Julie, 
Je joins , pour vous fléchir, ma prière à la sienne. 

BERNADILLE. 

Quel excès de bonté ! 

j u L I E , à Constance. 

Mais cela ne se peut; 
H est trop criminel. 

CONSTANCE. 

Mais Constance le veut. 

JULIE. 

Madame , savez-vous de quel crime on 1 accuse ? 

CONSTANCE. 

I.e regret qu'il en a lui doit servir d'excuse. 

JULIE. 

Mais... 

CONSTANCE, l'interrompant. 
Vous me refusez? Avant que de partir... 
JULIE, t interrompant à son tour. 
Puisque vous le voulez, il y faut consentir. 

BERNADILLE. 

Que mon bonheur est grand ! 



ACTE V, SCENE XI. 2i5 

JULIE. 

Il est libre, madame, 
Pourvu que de ma maiu il reçoive une femme. 

BERNADILLE. 

Sans doute, vous avez, à ce que je puis voir, 
Quelque maîtresse en chambre, et voulez la pourvoir? 

JULIE. 

Votre honneur m'est trop cher, et je vous rends la vie. 
Pourvu qu'avec plaisir vous repreniez Julie. 

BER N A DILLE. 

OÙ diable la reprendre !... Hélas ! je meurs d'eftroi? 
Qui pourra me la rendre? 

JULIE. 

Ingrat, ce sera moi?... 
La voilà. 

BERNADILLE. 

Vous Julie!... Ah! comble d'allégresse! 
Quel miracle aujourd'hui te rend à ma tendresse? 
Comment t'es-tu sauvée?... Ah ! que mou déplaisir... 

JULIE, l'interrompant. 
C'est ce que je prétends vous apprendre à loisir. 

BERNADILLE. 

Ce fripon de prévôt, dedans cette journée, 
M'a donné de la peur 1 

JULIE. 

Vous me l'aviez donnée. 
Le soupçon qui pour moi vous rendit inhumain... 
BERNADILLE, l'interrompant. 
( à Constance.) 
Il suffit... Recevez don Lope de ma main. 



2i6 LA FEMME JUGE ET PARTIE. 

Allons, pour égaler notre joie à la vôtre, 
Concluant votre hymen, renouveler le nôtre; 
Et dire à nos amis , qui me croyoient pendu, 
Que le juge et partie a fait ce qu'il a dû. 



FIN DE LA FEMME JUGE ET PARTIE. 



PENELOPE, 

TRAGEDIE EN CINQ ACTES , 

PAR UABBÉ GENEST, 

Représentée, pour la première fois, le 22 janvier 
1684. 



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NOTICE 



SUR 



L'ABBÉ GENEST. 



Charles-Claude. Genest, né àParisen 
i636, de parents obscurs, cherchoit à passer 
dans les colonies, lorsqu'il fut fait prisonnier 
par les Anglais. Conduit à Londres, il y vécut 
en donnant des leçons de français jusqu'au mo- 
ment où il eut la liberté de revenir en France. 
Il y obtint la place de précepteur de mademoi- 
selle de Blois, qui, devenue duchesse d'Orléans, 
le fit son aumônier. Genest fut depuis abbé de 
Saint-Wilmer et secrétaire des commandements 
du duc du Maine. Il profita de l'aisance que lui 
donnèrent ses places pour se livrer à son goût 
pour la littérature. Le premier ouvrage drama- 
tique qu'il fit jouer fut Zélonide, princesse de 



220 NOTICE SUR L'ABBÉ GENEST. 
Sparte , tragédie représentée pour la première 
fois le 4 février 1682. Cette pièce eut dix-sept 
représentations. Deux ans après parut Péné- 
lope y tragédie. Elle ne fut d'abord donnée que 
huit fois, mais à sa première reprise, en août 
1722, elle eut un grand succès, qui s'est encore 
accru, vingt-cinq ans après , par le talent avec 
lequel mademoiselle Clairon remplit le rôle de 
Pénélope. Le jeu muet de cette actrice, à la 
scène de la reconnoissance, produisit le plus 
grand effet. 

Po/jmne5tor, tragédie jouée pour la première 
fois le 12 décembre 1696, ne le fut que cinq 
fois, et n'a point été imprimée. 

Le 19 décembre 17 10, Genest fit jouer pour 
la première fois à Paris Joseph ^ tragédie qui 
avoit été représentée cinq fois en 1 706 , au châ- 
teau de Cluny près Versailles, et dans laquelle 
madame la duchesse du Maine avoit rempli le 
rôle d'Azaneth ; M. de Malezieu et ses deux fils 
ceux de Juda, Ruben , et Benjamin ; le marquis 
de Roquelaure y avoit fait le personnage de Si- 
méon ; le marquis de Gondrin celui de Pharaon, 



NOTICE SUR L'ABBÉ GENEST. 221 
et Baron, alors retiré de la scène, y avoit joué 
Joseph. 

Cette tragédie, la dernière de l'auteur, fut 
jouée onze fois. 

Genest, reçu à l'Académie française dès 
1698, mourut le 19 décembre 17 19, dans sa 
quatre-vingt-troisième année. 



19- 



PERSONNAGES. 

PÉNÉLOPE , femme d'Ulysse. 

ULYSSE , roi d'Ithaque. 

TÉLÉMAQUE, fils d Ulysse et de Pénélope. 

EURIMAQUE , roi de Samos. 

IPHISE, fille d'Eurimaque. 

EUMÉE, ministre d'Ithaque. 

ANTINOUS , prince sujet d'Ithaque. 

ÉRICLÉE, gouvernante de Télémaque. 

EURINOME , autre femme de la reine. 

ARGINE, confidente d'Iphise. 

ARC AS , confident d'Antinous. 

Gardes. 



La scène est dans le palais d'Ithaque. 



PÉNÉLOPE, 

TRAGÉDIE. 
ACTE PREMIER. 



ï ^r%/V^A/»/%- 



SCÈNE I. 

PÉNÉLOPE, dans un vestibule cfui regarde sur 
la mer. 

J'appelle en vain Ulysse : ô fatale journée! 
Pénélope, à quel choix te vois-tu condamnée! 
Non, mes persécuteurs, non, le sort en courroux. 
Ne sauroient me réduire au choix d'un autre époux. 
J'expirerai plutôt : cette mer, moins barbare, 
Eejoindra par ma mort deux cœurs qu'elle sépare. 
Tu n'as donc point voulu , toi que j'ai tant prié , 
Me rendre le dépôt que je t'ai confié, 
Neptune? Eh ! plût au sort que ta fureur avide 
Eût étouffé sous l'onde un ravisseur perfide. 
Quand il alloit chercher au bord de l'Enrôlas 
La coupable beauté funeste à tant d'états ! 
On ne m'auroit point vue au désespoir livrée, 
Malgré'mon tendre amour, d'Ulysse séparée, 
Dans l'effroi, dans les pleurs, dans les gémissements, 
De tant de tristes jours compter tous les moments. 



224 PÉNÉLOPE. 

La flamme a dévoré cette odieuse Troie; 

J'ai vu des Grecs vengés le triomphe et la joie , 

Et le ciel pour moi seule a gardé sa rigueur ; 

Il refuse à mes vœux le retour du vainqueur. 

Est-il mort ou vivant? Quelles rives lointaines 

Me laissent ignorer ses courses incertaines? 

L'un promet son retour, l'autre l'a vu périr; 

Et l'on m'a fait sans cesse et revivre et mourir. 

Hélas ! il me sembloit dans ce dernier orage , 

Voir Ulysse mourant, jeté sur ce rivage. 

Je pleure ses malheurs ; je me tourmente : hélas. 

Je puis souffrir pour lui des maux qu'il ne sent pas ! 

Obstacles et périls , peut-être imaginaires ! 

Cruels retardements , peut-être volontaires! 

Peut-être, sans songer à mes tristes soupirs, 

Un climat plus heureux arrête ses désirs. 

En des liens nouveaux les charmes d'une amante... 

Seroit-ce là le prix d'une foi si constante? 

Mais puis-je me former ces injustes douleurs ? 

C'est sa mort trop certaine à qui je dois mes pleurs. 

Mou Ulysse... 

SCÈNE H. 

PÉNÉLOPE, ÉRICLÉE, EURINOME. 

EUR I NOME. 

Pourquoi fuyez- vous notre vue? 
A paroître en public vous étiez résolue : 
Vous laissiez à nos soins adoucir vos regrets. 



ACTE I, SCÈNE II. 225 

Et relever l'éclat de vos divins attraits. 
Mais vous pleurez encore avec plus d'amertume: 
Faut-il que votre vie en plaintes se consume ? 
Dans ce jour solennel, où vous... 

PÉNÉLOPE. 

Jour malheureux ! 
Que faire, que résoudre en ces moments affreux? 
Voici mon dernier terme : il est temps que j'expire, 
Pour éviter l'hymen qu'on ose me prescrire. 

ériclée. 
Contraignez- vous encore, essuyez ces beaux yeux. 
Montrez-vous , reprenez cet air victorieux , 
Qui range sous vos lois les cœurs les plus rebelles; 
Priez , parlez , cherchez des excuses nouvelles : 
Vos célestes beautés pourront tovit obtenir. 
Songez que Télémaque est prêt à revenir. 
Ce fils dont votre choix me confia l'enfance ; 
Cet aimable héros, notre unique espérance, 
Il n'a que vous , vivez , conservez-vous pour lui. 

PÉNÉLOPE. 

Je suis de maux sans nombre accablée aujourd'hui. 

L'intérêt de mon fils encor me désespère : 

Échappé de nos bras , il cherche en vain son père; 

Je ne sais si lui-même il voit encor le jour. 

Je ne sais si je dois souhaiter son retour; 

Pour lui, plus que pour moi , dans l'état où nous sommes , 

Je crains Antinoiis le plus méchant des hommes. 

On me trahit : Eumée est le seul en ces lieux 

Qui soit resté fidèle, et qui craigne les dieux; 



226 PÉNÉLOPE. 

A mes persécuteurs tout obéit, tout cède. 

En des maux si pressants où trouver du remède? 

Je vois Eumée : hélas! en cette extrémité 

Que peut faire son zèle, et sa fidélité? 

SCÈNE ïlf. 

PÉNÉLOPE, EUMÉE, ÉRICLÉE, EURINOME. 

EUMÉE. 

Ce zèle qui ressent vos funestes alarmes, 
Madame, vient mêler mes regrets à vos larmes; 
Je ne puis aujourd'hui que pleurer avec vous 
Et mon auguste maître et votre digne époux. 
O mortelle douleur! verrai-je ainsi détruire 
Cette ile florissante , et cet heureux empire? 
Verrai-je ainsi gémir, sous une injuste loi, 
Ces gages adorés qu'il commit a ma foi? 
On ne peut vous cacher que les peuples d'Ithaque 
Se déclarent, madame, en faveur d'Eurimaque: 
Déjà comme en triomphe il entre en ce palais; 
H croit que dans ce jour tout rit à ses souhaits. 
On s'assemble, et déjà la fête est ordonnée 
Où se doit publier ce célèbre hyménée. 
Vos sujets et les siens, d'un mutuel accord... 

PÉ-NÉLOPE. 

Me demander ce choix , c'est demander ma mort. 
J'abhorre cet hymen qu'Eurimaque ose attendre; 
Je ne veux point le voir, je ne veux point l'entendre 
Qu'il change cette pompe en funèbre appareil. 



ACTE I, SCENE III. 227 

EUMÉE. 

Dissimulez encor , croyez liotre conseil 

Quoi que le ciel enfin ait ordonné d'Ulysse, 

Grande l'eine , attendons que son sort s'éclaircisse , 

Et ressouvenez-vous que vous avez un fils 

Que votre [>erte expose à ses fiers ennemis. 

Laërte son aïeul, accablé de vieillesse, 

Est expirant. Le prince , en sa grande jeunesse. 

En vain à nos tyrans osera s'opposer; 

Notre seule espérance est de les diviser. 

Craignez Antinous : on sait que le perfide 

Médite , pour régner, un dessein parricide j 

Et s'il est appuyé par le roi de Saraos , 

Rien n'arrêtera plus ses barbares complots. 

Songez-y donc , madame. En ce péril extrême 

Vous pouvez tout encore , Eurimaque vous aime ; 

Malgré tous les transports d'un dépit enflammé , 

Vos charmes et vos pleurs souvent l'ont désarmé. 

La jeune Iphise aussi vous aime, vous révère; 

Elle peut vous aider pour adoucir son père. 

Ne le rebutez point. Voyez avec terreur 

Où peut d'Antinous l'entraîner la fureur; 

De ce traître avec lui rompez l'intelligence , 

Et flattez-le toujours d'une douce espérance. 

PÉNÉLOPE. 

L'espoir dont s'est flatté cet odieux amant 
Fait injure à ma foi, trahit mon sentiment. 
Hélas ! je me reproche , avec trop de justice , 
D'avoir par ma foiblesse offensé mon Ulysse : 
Mais j'espérois qu'enfin ma mort ou son retour 



228 PÉNÉLOPE, 

Préviendroit les horreurs de ce funeste jour. 
Après avoir bmlé d'une si belle flamme. 
Jamais un autre feu n'embrasera mon ame ; 
Et le roi de Samos en vain croit obtenir... 

EUMÉE. 

Madame, croyez moins... Mais je le vois venir. 
Antinous le suit. Songez à Télémaque, 
Songez que ces tyrans sont maîtres dans Ithaquej 
Qu'ils ont pour eux un peuple ingrat, lâche et sans foi; 
Que le salut d'un fils... 

PÉNÉLOPE. 

Grands dieux! inspirez-moi. 

SCÈNE IV. 

PÉNÉLOPE, ANTINOUS, EURIMAQUE, EUMÉE, 
ÉRICLÉE, EURINOME, ARCAS. 

EURIMAQUE. 

Divine reine, enfin je vois cette journée 
Que pour me rendre heureux le ciel a destinée. 
Les voici ces moments si long-temps désirés , 
Par vos cruels refus tant de fois différés. 
Jamais mes yeux charmés ne vous virent si belle, 
Et, comme pour le prix de mon ardeur fidèle, 
On diroit que l'amour, prêt à me couronner, 
De plus brillants attraits ai voulu vous orner ! 

PÉX ÉLOPE. 

Moi, seigneur! Quelle erreur a séduit votre vue? 



ACTE I, SCÈNE IV. 229 

Parmi tant de douleurs que suis-je devenue? 
De si foibles attraits, par les pleurs effacés, 
Peuveut-ils mériter tous ces soins empressés? 
Ah ! plutôt c'est du sort la fatale injustice 
Qui veut que votre amour devienne mon supplice. 

E U R I .M A Q U E. 

Me verrez-vous toujours comme auteur de vos maux ? 

Avez-vous oublié combien j'ai de rivaux? 

Pour charmer tous les cœurs , vous n'avez qu'à paroître. 

Si tous les autres rois a voient pu vous connoître , 

Madame, en seroit-il un seul dans l'univers 

Qui ne vînt avec moi soupirer dans vos fers? 

PÉNÉLOPE. 

Ces amants odieux qui m'ont persécutée 
Vous cèdent; devant vous leur foule est écartée: 
Mais achevez, seigneur; et que votre bonté, 
Pour pleurer mes malheurs, me laisse en liberté. 

EURIMAQUË. 

Non, madame : il est temps que vos larmes tarissent. 

Que votre douleur cesse, et que mes maux finissent. 

Venez en honorant le trône de Samos, 

Après vos longs ennuis, y trouver du repQS. 

Tout conspire à nous faire un bonheur plein de charmes : 

Votre père... 

PÉNÉLOPE. 

Laissez, laissez couler mes larmes. 
Ce cœur, toujours en butte aux destins irrités , 
Est bien loin du repos que vous lui promettez. 

EU RI MA QUE. 

N'avez-vous pas assez épr(.>uvé ma constance? 

2« 



23o PÉNÉLOPE. 

Ah! voulez-vous encor tromper mon espérance? 

Après tant de délais, de feintes, de détours. 

Quel artifice encor sera votre secours? 

Après l'engagement,.. 

PÉNÉLOPE. 

Non, de cet hyraénée, 
Seigneur, ne formons point la chaîne infortunée: 
Vous même le premier, vous vous repentiriez 
De l'état déplorable où vous me réduiriez. 
L'amour est-il jamais né de la violence? 
Et le don de mon cœur est- il en ma puissance? 
Vous êtes généreux , je dois vous confesser 
Qu'Ulysse de ce cœur ne sauroit s'effacer : 
Le seul bien que j'éprouve en mes tristes alarmes. 
C'est de le regretter, de répandre des larmes. 
Quel déplaisir pour vous d'entendre à tous moments 
Mêler le nom d'Ulysse à mes gémissements ! 
Ah! fuyez-moi plutôt; et, loin de me contraindre, 
Voyez avec pitié combien je suis à plaindre. 

EURIMAQUE. 

Vous, inhumaine, vous, pouvez-vous concevoir 
Mes violents transports , mon cruel désespoir? 
J'aimois, quand d'un rival la flatteuse éloquence 
Sur moi dans votre cœur obtint la préférence; 
Il devint votre époux : de dépit transporté , 
Je fus en d'autres nœuds par l'hymen arrêté ; 
Mais jaloux en secret , je voyois avec joie 
Mon rival , loin de vous , occupé devant Troie. 
Celle à qui je devois mes vœux et mon amour. 
En me donnant Iphise, avoit perdn le jour : 



ACTE I, SCENE IV. 281 

J'apprends que de Neptune Ulysse est la victime ; 
Mon premier feu renaît, mon espoir se ranime; 
J'accours auprès de vous , je viens vous adorer. 
Vous avez consenti que j'osasse espérer. 
Toujours dans vos délais vos feintes incertaines. 
Par des discours flatteurs, ont prolongé mes peines. 
On ne m'abuse plus, et j'ai trop attendu 
Un bien qui m'est promis, un bonheur qui m'est dû; 
Et si mes vœux encor vous trouvent insensible. 
J'aurai contre vos pleurs un courage inflexible. 

PÉNÉLOPE. 

Moi ! je n'ai rien promis. Jamais, . . 

ÉRICLÉE. 

Que faites-vous? 

PÉNÉLOPE. 

Prenez, seigneur, prenez des sentiments plus doux. 
Doimez-moi quelques jours. Un reste d'espérance 
Peut-être contre vous soutient ma résistance. 
De mon fils, qui revient, écoutons le rapport : 
Nous saurons si d'Ulysse on confirme la mort. 

EURIMAQUE. 

On vous a mille fois raconté son naufrage; 

Sa mort, le temps, un père, enfin tout vous dégage. 

PÉNÉLOPE. 

Ah! je ne saurois vivre en l'état où je suis, 
Si mon fils de retour n'adoucit mes ennuis. 
Ayez au moins pitié des douleurs d'une mère, 
c'est trop que de pleurer et le fils et le père : 
Seigneur, si Télémaque à mes pleurs est rendu. 
Je regretterai moins l'époux que j'ai perdu. 



232 PÉNÉLOPE. 

EURIMAQUE. 

Faut- il que Télémaque à mou bonheur s'oppose? 
Quoi! garant des périls où son erreur l'expose, 
Puis-je régler les vents, et les flots mutinés, 
Par qui ses jours peut-être ont été terminés? 
Des pirates peut-être ont attaqué sa vie. 

PÉNÉLOPE. 

Je vous entends , je sais votre cruelle envie : 
Vous craignez son courage, et vos complots secrets 
De sa mort, dès long-temps, ont formé les apprêts. 
Quelle marque d'amour que ce dessein funeste 
De m'arracher un fils, le seul bien qui me reste! 
Et vous m'aimez? Seigneur, à ne vous point flatter, 
Pour son intérêt seul je puis vous écouter; 
Prête pour le sauver à m'immoler moi-même. 
Je vaincrai de mon coeur la répugnance extrême. 
Allez donc, et jamais ne vous montrez à moi, 
Si mon fils ne revient, si je ne le revoi. 

EURIMAQUE. 

Ah! qu'il revienne ou non, il faut... Mais je vous laisse. 
Pour ne me pas livrer au transport qui me presse. 
J'attendrai votre choix : prononcez dans ce jour, 
Ou la fureur pourroit succéder à l'amour. 

PÉNÉLOPE. 

Fais périr, fais périr une innocente reine ; 
J'abhorre ton amour, et demande ta haine. 



ACTE I, SCÈNE V. 233 

SCÈNE V. 

ANTINOUS, PÉNÉLOPE, ÉRICLÉE, EURINOME, 
ARCAS. 

■ ANTINOUS. 

Madame... 

PÉNÉLOPE. 

Antinous, rien ne peut me fléchir; 
De vos indignes lois je saurai m'affranchir. 

SCÈNE VI. 

ANTINOUS, ARCAS 

ANTINOUS. 

Pressons de cet hymen l'heure trop différée. 
Par là je m'ouvre au trône une route assurée, 
Et satisfais enfin l'ambitieuse ardeur 
Qui depuis si long-temps a dévoré mon cœur. 
Tu l'as vu, quand d'Ulysse on eut appris la perte; 
Qu'à tant de prétendants cette ile fut ouverte; 
Appuyé de ce peuple asservi sous mes lois , 
Pe la reine avec eux je disputai le choix. 
Son hymen auroit pu flatter mon espérance. 
Mais du roi de Samos je craignis la puissance : 
Au lieu de le combattre, il fallut le gagner; 
Il etoit amoureux, et je voulois régner. 
S'il me laisse l'état, qu'il épouse la reine : 
Voici le jour marqué; j'y consens, qu'il l'emméue. 

20. 



234 PÉNÉLOPE. 

Le sceptre , à leur départ , va tomber dans mes mains , 

Et le retour du prince est tout ce que je crains. 

ARCAS. 

Un plein succès ainsi suivra votre entreprise. 
L'Ithaque dès long-temps à vos lois est soumise ; 
Si Télémaque échappe à la fureur des eaux. 
Il trouvera sa perte en trouvant nos vaisseaux : 
Rien ne l'en peut sauver. Mais le dernier orage 
D'armes et de débris a couvert ce rivage ; 
Il a péri sans doute. 

ANTINOUS. 

Il faut s'en assurer. 
A sa mort Eurimaque a paru conspirer : 
Il craignoit comme moi ce jeune téméraire; 
Mais enfin, attendri des larmes d'une mère, 
Il pourroit aisément changer en sa faveur. 
De la reine, à ce prix, il toucheroit le cœur : 
Des peuples inconstants l'ame seroit émue. 
Si leur prince aujourd'hui se montroit à leur vue. 
Arcas , ce n'est pas tout : je ne t'ai point caché 
Que sur Iphise aussi mon choix est attaché : 
Soit que je l'aime, ou soit que je regarde en elle 
Une alliance utile à ma grandeur nouvelle; 
Le prince Télémaque est encor mon rival , 
Lui seul de tous mes vœux est l'obstacle fatal. 
Mais l'entreprise enfin pour sa mort concertée. 
Lorsque nous en parlons , doit être exécutée. 
Vois nos amis; et moi je vais, sans perdre temps, 
D'Eurimaque irrité fixer les vœux flottants. 
Qai] contraigne l'orgueil d'une reine inflexible , 



ACTE I, SCÈNE VI. 235 

Qu'il parte , qu'il me laisse ici maître paisible. 
Régnons. Oui, si des bords des plus lointaines mers, 
De la nuit du cercueil, ou du fond des enters, 
Ulysse revenoit m'ôter ce diadème , 
Mon bras , sans balancer, l'attaqueroit lui-même. 
Point de retardement, je n'en puis plus souffrir; 
Arcas, je veux régner, ou faire tout périr. 



FIN DU PREMIER ACTE. 



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ACTE SECOND. 



SCÈNE I. 

IPHISE, ARGINE. 

I PHI SE. 

Ce désordre m'alarme , et j'ai trouvé mon père 
Moins enflammé d'amour qu'il ne l'est de colère. 
Voyons la reine, allons calmer ses déplaisirs. 

A R G T N E. 

Sans cesse à ses regrets vous mêlez vos soupirs. 
Quel excès de pitié, quel soin vous importune, 
Et vous rend si sensible à sa triste fortune? 
On peut plaindre ses maux, on peut les soulager; 
Mais votre cœur trop tendre aime à les partager : 
Vous sentez pour le fils les ennuis de la mère. 

IPHISE. 

Tout mon cœur s'ouvre à toi; je ne te puis rien taire. 
Argine, il te souvient, quand je vins en ces lieux. 
Quels troubles , quels chagrins , s'offrirent à mes yeuj t 
Mon père, gémissant aux pieds de cette reine, 
Plaignoit ses vœux déçus et sa poursuite vaine; 
Et , pour Ulysse absent , la reine dans les pleurs 
Se plaisoit à nourrir de mortelles douleurs: 
C'étoient des deux cotés des plaintes éternelles. 



PÉNÉLOPE. 237 

Mon cœur fut effrayé de leurs peines cruelles ; 
Frappé de cet exemple , il juroit chaque jour 
D'éviter ces tourments qu'ils appeloient amour : 
Mais je crains que ce mal ue soit inévitable. 
Télémaque, il est vrai, m'a paru trop aimable; 
Et, charmant comme il est, un rival odieux 
Semble encor relever tant d'appas glorieux. 
Deux contraires objets occupoient ma pensée; 
Des vœux d'Antinous je me vis menacée , 
Et , le désir de fuir un objet plein d'horreur 
A vers le prince encor précipité mon ccnur. 
Si je m'engage trop, si je dois m'en défendre. 
Donne-moi des conseils. 

A R CI NE. 

Les voudrez-vons entendre? 
Je me taisois; je sais que des tourments pareils 
Ne font que s'irriter par les meilleurs conseils. 
Mais enfin dans ce choix né tes- vous point trompée? 
Des mêmes soins ce prince a-t-il l'ame occupée? 
s'il vous aimoit, madame, eùt-il pu vous quitter? 

I PHI SE. 

Ah ! si c'est une erreur, laisse-moi me flatter. 

Ses plaintes m'ont parlé de ses flammes naissantes; 

J'en ai vu dans ses yeux raille marques touchantes. 

Quand je rappelle encor ces secrets entivetiens 

Où ses regards troublés souvent troubloient les miens, 

Je pense qu'il m'aimoit, je me plais à le croire. 

Télémaque est toujours présent à ma mémoire; 

En tous lieux je le suis, je l'entends, je le voi. 

Et peut-être de même , Argine, il songe à moi : 



238 PÉNÉLOPE. 

Il viendra me jurer une ardeur immortelle. 

A R G 1 iS E. 

Madame, un jeune cœur est rarement fidèle. 
Loin de vous désormais ses vœux sont emportés; 
Dans les cours de la Grèce il voit d'autres beautés; 
Son oubli, son silence... 

I p H I s E. 

Épargne mes alarmes , 
Et permets que pour moi son retour ait des charmes. 
Dieux immortels ! songez à nous le ramener, 
Regardez ses périls, daignez les détourner, 
Et laissez-moi fléchir la fierté de sa mère; 
Qu'elle se rende enfin à l'amour de mon père, 
Et que celui du fils, répondant à ma foi, 
Puisse... 

A R G I N E. 

Ou vous entendra , madame ; c'est le roi. 

SCÈNE II. 

EURIMAQUE, ANTINOUS, IPHISE, ARGINE. 

E U R I M A Q U E. 

Non , je ne saurois vivre et mériter sa haine. 

Je veux... C'est vous, Iphise! Alliez-vous chez la reine? 

Allez la préparer à me voir, après vous, 

Expier à ses pieds mon indigne courroux. 



â 



ACTE II, SCÈNE III. 73g 

SCÈNE III. 

EURIMAQUE, ANTINOUS. 

ANTINOUS. 

De quel frivole espoir votre arae est abusée ! 

A se laisser fléchir est-elle disposée? 

Ou sait jusqu'où ce sexe ingrat, impérieux. 

Porte de son orgueil l'excès capricieux. 

Ces éclatants dehors d'une austère tristesse , 

Qui sont depuis long-temps l'entretien de la Grèce; 

Vos fers, dans ses mépris, si constamment portés; 

Votre amour qui résiste à tant de cruautés; 

Tout cela flatte trop la fierté qui l'anime : 

Seigneur, vous en serez l'éternelle victime ; 

Et toujours malheureux, et toujours maltraité, 

On verra vos tourments nourrir sa vanité. 

Une femme adorée a l'injuste manie 

D'éprouver jusqu'oii peut aller sa tyrannie; 

A nous trop rebuter son cœur accoutumé 

Par nos soumissions n'est jamais désarmé. 

Qu'un vif transport succède à la vaine tendresse , 

Que l'ingrate à la fin connoisse sa foiblesse : 

Menacez , surmontez avec un plein pouvoir 

Ses orgueilleux regards, son scrupuleux devoir; 

Faites que Pénélope, ou vous craigne, ou vous aime. 

Et d'ailleurs, que sait-on? Peut-être qu'elle-même 

Cédera sans regret à l'effort amoureux 

Qui va la retirer d'un deuil si rigoureux : 



24o PÉNÉLOPE. 

Sur quelque fondement que sa fierté s'appuie. 

D'un état si funeste à la fin on s'ennuie. 

Pressez. 

E U R I M A Q Û E. 

Pour lar fléchir je n'ai que des soupirs. 
Et je sens contre moi tourner ses déplaisirs. 
Quittons-la. Mais, Amour, ton injuste puissance 
Fait croître mes désirs avec sa résistance ! 
Ses refus , ses dédains , ses mépris , ses fiertés , 
Rallument mes ardeurs, raniment ses beautés. 
Par tant d'ennuis soufferts , tant de larmes versées , 
Ces superbes beautés devroient éti'e effacées: 
Elle devroit moins plaire; et cependant mon cœur 
Se sent plus vivement touché par sa langueur : 
Son triste abattement lui prête encor des armes , 
Et dans ses yeux mourants renaissent mille charmes. 
Allons à ses vertus offrir un cœur soumis ; 
Il faut demander grâce, il faut sauver son fils. 

A A T 1 N G u s. 
Lui! que nous avons vu, même dans son enfance. 
Allumer contre nous sa haine et sa vengeance? 
Son superbe chagrin, dédaignant les plaisirs, 
S'entretenoit toujours d'ambitieux désirs. 
Il s'est, vous le savez, montré le fils d'Ulysse; 
Il mêle dans son cœur l'audace et l'artifice : 
Quelquefois devant nous tâchant à se forcer. 
Ou voyoit, malgré lui , ses yeux nous menacer. 
Mais avec quelle ardeur, quel secret, quelle adresse, 
A-t-il quitté ces bords pour courir dans la Grèce ! 
Depuis plus d'une année éloigné de ces lieux , 



ACTE II, SCÈNE III. i^i 

Chez tous les princes grecs il nous rend odieux. 
Vous-même, vous avez conçu que ce voyage 
Vous devoit, comme à moi, donner un juste ombrage; 
Vos frayeurs à sa mort vous ont fait consentir. 
Il est trop tard enfin pour vous en repentir; 
Et mes vaisseaux armés, ou la mer irritée. 
Répondent de sa mort dès long-temps méditée; 
Il ne peut échapper. 

SCÈNE IV. 

ARCAS, EURIMAQUE, ANTINOUS. 

ARCAS. 

Le prince est arrivé; 
Et de tant de périls par miracle sauvé : 
Entrant dans ce palais , il trouve avec Eumée 
Une foule de peuple à son aspect charmée. 

AN TI NOUS. 

Il est sauvé? qu'entends-je ! 

ARCAS. 

Il eût été surpris 
Dans l'embûche dressée aux rochers d'Astéris; 
Mais, par un coup du sort, la dernière tempête 
De ce péril certain a garanti sa tête ; 
Et du port qu'il cherchoit par les vents écarté. 
Sous le cap de Porcin les vagues l'ont jeté. 
Ces vents dont la fureur est cause qui! respire, 
Seigneur, ont fait périr des vaisseaux de Corcyre : 
Poussés sur les rochers, navires , matelots. 



242 PÉNÉLOPE. 

Ont été cette nuit abymés dans les flots. 

ANTINOUS. 

Quoi! Télémaque évite et l'embûche et l'orage! 
Mais jusque dans le port il peut faire naufrage : 
Et, sauvé des périls qu'il couroitsur les eaux, 
Il se livre en Ithaque à des dangers nouveaux. 
J'ai donné tous mes soins à la cause commune , 
Je poursuivrai. 

ED RIMA QUE. 

Non, non; respectons la fortune 
D'un prince qu'en ce jour on voit chéri des dieux. 
Ne versons point un sang qui leur est précieux , 
Qui vient des plus grands rois que la Grèce révère. 

ANTINOUS. 

Voulez-vous épargner ce jeune téméraire? 
Si nous ne prévenons sa fureur, que je crains, 
Dans notre sang lui-même il trempera ses mains; 
Il pourroit engager vingt rois dans sa querelle. 
Ah ! le voici. Perdons-le, avant qu'il les appelle. 

SCÈNE V. 

TÉLÉMAQUE, EUMÉE, EURIMAQUE, ANTINOUS, 
ARCAS. 

EURIMAQUE. 

Quel plaisir pour la reine , et qu'il me sera doux 
De voir finir les pleurs qu'elle versoit pour vous! 
Nous avons cx'aint souvent que Neptune en colère , 
Prince, n'eût confondu le fils avec le père : 



ACTE II, SCÈNE V. 243 

Nos vœux sont exaucés , et votre heureux retour 
D'un bonheur accompli signale ce grand jour. 

T É L É M A O U E. 

Je vous dois trop, seigneur. Mais ne saurois-je apprendre 

D'où naît un changement qui vient de me surprendre? 

Qui commande en ces lieux? Quels nouveaux attentats 

Fait-on contre ma mère, ou contre mes états? 

Je vois que mon absence et la perte d'Ulysse 

Ont mis en liberté l'audace et l'injustice : 

Mais on se fonde en vain sur la mort d'un grand roi ; 

Ses droits sont en mes maîns, son nom revit en moi. 

Ma présence , fatale à de lâches rebelles, 

Suffit pour arrêter leurs trames criminelles; 

Et ces perfides cœurs dévoient se souvenir 

Que j'étois né leur prince, et viendrois les punir. 

ANTINOCFS. 

Seigneur, je ne sais pas sur qui votre colère 

Prétend faire tomber ce châtiment sévèi-e , 

Mais je crains qu'aujourd'hui votre ressentiment 

N'éclate sans effet comme sans fondement. 

De qui vous plaindrez-vous, si ce n'est de la reine? 

Ses vains retardements, sa parole incertaine, 

Irritant à la fin cent princes abusés, 

Livrent à leur fureur vos états divisés. 

Mais portez-la vous-même au choix qu'elle doit faire. 

Il est temps... 

télémaqu e. 
Apprenez à respecter ma mère : 
Sans blâmer ses refus, sans demander ce choix, 
c'est à vous d'obéir, et d'attendre ses lois. 



244 PÉNÉLOPE. 

Enfin, pour accepter ou pour fuir l'hyménée, 

Qu'elle seule à son gré régie sa destinée. 

Je ne laisserai plus, avec impunité. 

De son rang et du mien blesser la majesté; 

Et pour en rétablir la puissance suprême, 

Je saurai, s'il le faut commencer par vous-même. 

Vous montrer qu'un sujet... 

ANTINOUS, de loin, en se retirant. 

C'est trop vous emporter. 
Un sujet tel que moi n'a rien à redouter; 
Et d'une autorité qui semble encor douteuse 
Cette épreuve, seigneur, seroit trop dangereuse. 

SCÈINE VI. 

TÉLÉMAQUE, EURIMAQUE, EUMÉE. 

TÉLÉMAQUE. 

A ce comble d'orgueil seroit-il parvenu, 
Si par votre puissance il n'étoit soutenu? 
Je trouve en mon palais une garde étrangère : 
Déjà comme captive on y retient ma mère : 
J'entends mes jrrais sujets gémir et soupirer. 
Quelle fête, quels jeux faites-vous préparer? 
Quelle nouvelle pompe en ces lieux se déploie? 
Je ne viens point ici pour troubler votre joie; 
jvlais enfin vous devez nous laisser en repos, 
Et faire célébrer ces fêtes à Samos. 

EURIMAQUE. 

J'admire ce grand cœur, et je hais l'injustice. 



ACTE II, SCÈNE VI. 2^: 

Il faut de mes desseins que je vous éclaircisse. 
De ces lieux ma puissance a banui cent tyrans. 
Qui sont vos ennemis comme mes concurrents , 
Qui, par leurs factions, dont cette île étoit pleine, 
Désoloient vos états en adorant la reine. 
Mais c'est moi seul enfin que regarde son choix : 
Je l'épouse, je pars , et vous rends tous vos droits. 
Venez donc conspirer à ce bonheur extrême. 
La reine, vous savez, prince, a quel point je l'aiihe , 
La reine n'attendoit que votre heureux retour 
Pour me donner enfin le prix de mon amour. 
Que ce jour nous unisse et nous réconcilie : 
Puisque Clysse n'est plus, que ma haine s'oublie. 
Il tient le premier rang entre mes ennemis. 
Mais de la reine en vous je ne vois que le fils. 
Parlez-lui, prince; allez, ma fille est avec elle. 
Pour comble de bonheur, cette union si belle 
Peut s'atTermir encor par un autre lien. 
Consultez votre cœur, et soyez sûr du mien. 
Je vous laisse. 

SCÈNE VII. 

TÉLÉMAQUE, EUMÉE. 

télémaque. 
Quel sort en ces lieux me ramène, 
Et dans quels sentiments trouverai-je la reine? 
Parlez donc, c'est vous seul que je puis consulter. 
Comment à ses regards dois-je me présenter? 
Est-il vrai que le temps ait fléchi sa constance? 

21. 



24^' PÉNÉLOPE. 

N'est-ce point d'un tyran l'injuste violence? 

.Te puis armer pour nous tous les Grecs indignes. 

E u M É E. 

Ahl seigneur, que feront ces secours éloignés? 
Évitez les malheurs qui menacent Ithaque , 
Ne vous opposez point à Tespoir d'iiurimaque; 
Et, contre Antinous ménageant son appui. 
Faites qu'Iphise encor vous unisse avec lui. 
Seigneur, vous n'avez pu déguiser la tendresse 
Qu'inspire à votre cœur cette jeune princesse : 
J'ai connu, malgré vous, qu'elle a su vous charmer. 
tÉlémaque. 

Mou cher Eumée ! hélas , j'avois honte d'aimer ! 

Pour le roi de Samos plein d'une juste haine , 

Je voulus fuir Iphise, et crus rompre ma chaîne. 

Vain projet ! je reviens plus épris que jamais , 

Et je ne sais encore où. porter mes souhaits. 

Que de troubles divers la fortune m'apprête! 

Iphise... Je la vois ! Je fuis... et je m'arrête. 

Vous , courez vers ma mère , allez la préparer 

Sur le triste rapport dont je viens l'assurer. 

Dites que je vous suis. 

SCÈNE VIII. 

TÉLÉMAQUE, IPHISE. 

TÉLÉMAQUE. 

Dans l'ennui qui m'accable. 
Le ciel me montre encore un aspect favorable ; 
Les coups les plus cruels du sort injurieux 



ACTE II, SCÈNE VIU. 247 

Cèdent , belle princesse, au pouvoir de vos yeux; 
Mes chagrins dissipés à cette aimable vue... 

IPHISE. 

Votre secret départ, votre fuite imprévue. 

Ce silence, ce temps employé loin de nous. 

M'ont trop dit que mes yeux ne peuvent rien sur vous. 

Vous m'avez oubliée, et votre ame n'est pleine 

Que des rares beautés de Sparte et de Mycène. 

TÉLÉMAQUE. 

Ah! madame, il falloit, pressé de mon devoir, 

Ou mourir à vos pieds , ou partir sans vous voir. 

Un indigue repos faisoit rougir ma gloire : 

Mon père, ses travaux, s'oftroient à ma mémoire; 

Je courus le chercher. Mais fuyant tant d'appas. 

Votre image sans cesse accompagnoit mes pas; 

Mon ame loin de vous , toujours plus enflammée. 

Vous trouvoit tous les jours plus digne d'être aimée: 

Mais cette belle ardeur ne sert qu'à me gêner; 

Mon cœur à ses transports n'ose s'abandonner. 

Je reviens, je vous cherche. O ciel ! puis-je paroître, • 

Lorsque dans mes états je ne suis pas le maître? 

De mille objets cruels mes regards sont frappés: 

Mes peuples asservis, et mes droits usurpés. 

Ma gloire qu'on offense, et celle de la reine. 

Parlent plus que jamais de vengeance et de haine. 

Contre Eurimaque même... 

IPHISE. 

Ah ! quels sont vos projets? 
Pourquoi vous formez-vous de si tristes objets? 
La reine a pris enfin un conseil salutaire, 



248 • PÉNÉLOPE. 

Pour vous , pour votre état , pour elle, nécessaire. 
Je viens de la quitter, résolue à ce choix, 
Attendu si long-temps, différé tant de fois. 
Prince, allez donc la voir. Mais elle vous devance; 
Sa tendresse paroit par son impatience. 
Parlez, hâtez, seigneur, ces moments souhaités: 
Kous serons tous heureux, si vous y consentez. 

SCÈNE IX. 

PÉNÉLOPE, TÉLÉMAQUE, ÉPJCLÉE, EU.MÉE. 

PÉNÉLOPE. 

Mou fils, le ciel permet qu'enfin je vous revoie. 
Quelle amertume, hélas, il mêle à cette joie! 
D'un voyage si long quel est le triste fruit ? 
Du sort d'Ulysse enfin vous êtes trop instruit. 

TÉLÉMAQUE. 

J'ai trouvé l'univers plein de sa renommée; 

Mais, madame, en tous lieux sa mort est confirmée. 

Aux bords siciliens, de ses vaisseaux péris 

L'effroyable Carybde a vomi les débris; 

Et moi-même j'ai vu ces marques déplorables , 

De son dernier destin témoins trop véritables. 

La profonde sagesse et la haute valeur 

N'ont pu de ce héros empêcher le malheur. 

On ne peut plus douter de sa perte funeste , 

Et le seul nom d'Ulysse est ce qui nous en reste. 

PÉNÉLOPE. 

Mon fils, il est donc vrai , les dieux l'ont doue permis î 



ACTE II, SCÈNt: IX. 249 

Voilà donc ce retour qu'ils avoient tant promis ! 
Ah, rigueur! sur quels bords chercher sa cendre aimée? 
Au cercueil avec lui ne puis-je être enfermée? 

télémaque. 
A ce coup dès long-temps votre cœur préparé 
D'une moindre douleur doit être pénétré; 
Le temps doit de vos maux calmer la violence. 
J'ai vu louer par-tout votre noble constance : 
Mais après avoir plaint vos ennuis rigoureux. 
Madame, on vous souhaite un destin plus heureux; 
On sait depuis quel temps vous pleurez pour Ulysse, 
La Grèce approuvera qu'un si long deuil finisse. 

PÉNÉLOPE. 

Puis-je jamais assez pleurer un tel époux? 
Et que de pleurs encor je répandrai pour vous! 
Pour comble des malheurs dont je suis poursuivie, 
Lorsque je l'ai perdu , je crains pour votre vie; 
Je ne puis aujourd'hui vous voir qu'avec effroi. 

T É L É M A Q U E. 

Non , ne pensez qu'à vous , ne craignez rien pour moi. 
Eurimaque prétend qu'un prochain hyménée , 
Sans contrainte, à son sort joint votre destinée. 
Se flatte-t-il en vain? parlez, ne consultez 
Que vos seuls sentiments, vos seules volontés; 
Reine libre en ces lieux, de vous-même maîtresse, 
Vous pouvez rejeter le choix dont on vous presse. 
Mon père, jusqu'ici tant plaint, tant regretté. 
Crie au fond de mon cœur qu'il veut être imité; 
Les louanges qu'on donne à ce roi magnanime 
Sont de vives leçons qu'en mon ame on imprime : 



25o PENELOPE. 

Je soutiendrai sa gloire en combattant pour vous , 
Et les Grecs qu'il vengea s'uniront avec nous. 

PÉNÉLOPE. 

Ah ! de trop près , mon fils , le péril vous menace : 

Pour le roi de Samos retenez votre audace. 

Voyez-le, dites-lui... qu'il a droit d'espérer, 

Qu'il attende... pour lui je dois me déclarer. 

Cependant prenez soin de ranimer le zélé 

De tous ceux dont le cœur vous demeure fidèle. 

Assemblez vos amis, songez à résister 

Aux noirs projets qu'un traître ose encor méditer. 

Trompez d'Antinoiis la rage envenimée; 

Défiez-vous de tout , et ne croyez qu'Eumée. 

Faites-vous voir au peuple. 

tÉlémaque. 

Oui , je vais me montrer, 
Et découvrir les cœurs dont je puis m'assurer. 
Contre vos fiers tyrans tout prêt à vous défendre , 
Je reviendrai... 

PÉNÉLOPE. 

Contre eux n'allez rien entreprendre; 
Laissez-moi respirer dans le trouble où je suis. 
Et ne m'accablez point par de nouveaux ennuis. 
Allez, il faut céder au sort qui nous entraîne. 



1 



ACTE II, SCÈNE X. aSi 

SCÈNE X. 

PÉiNÉLOPE, ÉRICLÉE. 

PÉNÉLOPE. 

Qu'ai-je dit? que ferai-je? ô malheureuse reiue î 
Ah! mon fils, d'Eurimaque évitez le courroux. 
Mes refus vont encor l'animer contre vous. 

ÉRICLÉE. 

Ciel ! si ce roi déçu rallume sa vengeance, 

Et si d'Antinous il suit la violence, 

Madame, où n'ira point leur lâche cruauté, 

Que va justifier votre injuste fierté? 

Ah ! les devoirs d'épouse, et de reine, et de mère". 

Vous ordonnent l'hymen qu'a prescrit votre père. 

PÉNÉLOPE. 

Hélas ! pour cet hymen tout parle contre moi : 
Mon père dès long-temps m'en impose la loi ; 
Les intérêts d'un fils, son salut, le demandent; 
J'ai semblé le promettre, et mes peuples l'attendent. 
Mais c'est en vain; mon cœur n'y sauroit consentir. 
Mers, soulevez votre onde, et venez ra'engloutir. 
Fiers aquilons , joignez sur une même rive 
L'ombre errante d'Ulysse et mon ombre plaintive. 
Déployez..; 

ÉRICLÉE. 

Télémaque a besoin de secours : 
Au nom d'un fils si cher, conservez vos beaux jours. 



352 PÉNÉLOPE. 

PÉNÉLOPE. 

Le puis-je? Ulysse seul régnera dans mon ame. 
J'emporterai là-bas le beau nom de ta femme , 
Cher Ulvsse; à jamais nos noms seront unis ; 
Le mien partagera tes honneurs infinis : 
Mes feux et ma constance égaleront ta gloire. 
Si tes fameux travaux consacrent ta mémoire, 
Pour toi ce cœur fidèle , abandonnant le jour. 
Se fera célébrer par un parfait amour. 

ÉR iclÉe. 
Eh ! regardez son fils. Que ce fils vous fléchisse. 
En ce jeune héros faites revivre Ulysse. 
Dieux ! que deviendra-t-il , ce prince infortuné? 
Par vous-même à périr sera-t-il condamné? 

PÉNÉLOPE, 

Grande divinité que l'Ithaque révère. 

Vous Minerve , à mon fils daignez servir de mère. 

Allons , allons finir au pied de ses autels 

Une si triste vie et des maux si cruels. 



FIX DU SECOND ACTE. 



L %^»/^ -V»-^ -1 



ACTE TROISIÈME. 



SCÈNE I. 

ULYSSE. 

Déesse , dont le soin et me guide et m'inspire , 
Est-ce doue l'air d'Ithaque exifin que je respire? 
N'est-ce donc point un songe , et suis-je dans ces lieui 
Où je vis, en naissant, la lumière des cieux? 
Est-ce ici ce palais, ce port et ce rivage, 
Dont sans cesse à mes yeux se présentoit l'image? 
Par un soudain transport , par un secret pouvoir 
Je sens à cet éispect tout mon sang s'émouvoir! 
Lieux aimes, rendez-vous à 1 ardeur qui me presse 
Ces gages précieux que cherche ma tendresse. 
Qui depuis si long-temps ont fait tous mes souhaits, 
Que j'ai craint si souvent de ne revoir jamais? 
Une garde étrangère , une foule inconnue , 
Aux portes du palais ont étonné ma vue ! 
D'hyménée et de jeux qu'enteuds-je publier? 
Ne m'attendoit-on plus? a-t-on pu m'oublier? 
Tout excite mou trouble et mon impatience : 
Je ne sais plus en qui je prendrai confiance; 
Je laisse errer mes yeux et mes pas incertains , 

32 



254 PÉNÉLOPE. 

Sans oser m'informer des malheurs que je crains 

En suspens... Quelqu'un vient. Je crois le reconnoître. 

C'est Eumée. Éprouvons sou zélé pour son maître. 

SCÈNE IL 

ULYSSE, EUMÉE. 

E U M É E. 

Ciel , conserve la reine , et permets qu'aujourd'hui 
Le prince puisse en elle avoir un sûr appui. 

ULYSSE. 

(à part. ) {à Eumée. ) 

Nous sommes seuls, parlons. Si vous êtes Eumée, 
Dont j'ai vu la vertu par Ulysse estimée , 
Un malheureux , sauvé des vagues en courroux , 
Comiu de votre roi , peut s'adresser à vous. 

EUMÉE. 

Ah! pour votre secours vous devez vous promettre 
Tout ce qu'un sort contraire à mes vœux peut permettre. 

ULYSSE. 

Tout me surpreud ici. Qu'est-ce donc que je vois? 
Ces lieux ne sont point tels qu'ils étoient autrefois. 

EUMÉE. 

Ulysse y fit jadis régner par sa présence 
La gloire, le bonheur, et la magnificence; 
Mais d'un roi si fameux le triste éloignement 
Y produisit bientôt un affreux changement. 
Si vous l'avez connu , déplorez notre perte , 
Regrettez ce grand roi. 



ACTE III, SCÈNE II. ^55 

ULYSSE. 

Pénélope , Laërte , 
Que sont-ils devenus? Qu'est devenu son fils? 

EUMÉE. 

Le cours de leurs malheurs voudroit de longs récits : 
Ils vivent; mais, hélas! leur triste destinée... 

ULYSSE. 

On parle de la reine, on parle d'hyménée? 

EUMÉE. 

Eurimaque prétend devenir son époux. 

ULYSSE. 

Son époux, Eurimaque! Ah ! que me dites-vous? 
Donnez-vous ces conseils? La reine y consent-elle? 
Laissez-vous pour Ulysse éteindre votre zélé? 

EUMÉE. 

Ah ! ses mânes sacrés et les dieux sont témoins 
Si j'ai manqué jamais de zèle ni de soins. 
La reine, de sou sexe et l'exemple et la gloire, 
Dont la noble constance à peine peut se croire, 
Abhorre cet hymen ; mais il faut à ce prix 
Racheter la couronne et la vie à son fils. 

ULYSSE. 

Les dieux de son tyran confondront l'injustice; 
Attendez leur secours, ils vous rendront Ulysse. 
Il est vivant. 

EUMÉE. 

Cent fois , pour calmer nos ennuis , 
Par ce flatteur espoir d'autres nous ont séduits; 
Mais le temps dissipant cette trompeuse joie , 
De nouvelles douleurs nous devenions la proie. 



256 PÉNÉLOPE. 

ULYSSE. 

J'en atteste les dieux, il revient; croyez-moi. 

EUMÉE. 

Je reverrois encor mon cher maître , mon roi ! 

ULYSSE. 

Et que feroit pour lui votre ardeur si fidèle? 
Sauriez-vous affronter la fortune cruelle, 
Mourir pour le défendre? 

EUMÉE. 

Ah , bonheur glorieux ! 
Que pour lui tout mon sang... 

ULYSSE. 

Eumée, ouvrez les yeux. 
Quoi, mon fidèle Eumée a pu me méconnoître ! 

EUMÉE. 

Ah ! qu'entends-je? que vois-je? O ciel ! vous pourriez être. 
Ces traits changés... Ma joie et mon étonnement... 
Ah ! seigneur, pardonnez à mon aveuglement. 
Les dieux vous ont sauvé ! 

ULYSSE. 

Gardez qu'on ne vous voie. 
I^evez-vous. 

EUMÉE. 

Qui croiroit que le vainqueur de Troie 
Revînt seul, inconnu, sans armes, saus vaisseaux? 
Où sont tous ces guerriers partis sous vos drapeaux? 

ULYSSE. 

Parmi tant de combats, de courses vagabondes. 
Tous ont été la proie ou du fer ou des ondes. 
Le long siège de Troie , et ses mortels assauts , 



ACTE III, ^CÈNE II. 257 

Ne fuient que l'essai de mes rudes travaux. 
Pour aborder ces lieux, j'ai durant dix années 
Lutté contre les flots, contre les destinées, 
Et seul de tous les miens tu me vois échappé, 
Mais en d'autres périls peut-être enveloppé. 
Donne-moi de mon sort l'entière connoissance. 
Parle; ne cèle rien. 

E u M É E. 

Dans votre longue absence 
On a vu cent rivaux, l'un par l'autre auiinés. 
Du trône et de la reine également charmés; 
Au bruit de votre mort l'ithaqiie désolée. 
Par leurs divers partis soudain tut accablée. 
En vain je m'opposois à leur injuste orgueil ; 
Le prince enfant, Laërte au bord de son cercueil. 
Et le peuple amolli par l'oisive licence. 
Ne pouvoient des tyrans réprimer l'insolence. 
Nous n'es[)érions qu'en vous. Nous demandions aux dieux. 
Que vous vinssiez punir tous ces audacieux. 
Mille funestes bruits troubloient cette espérance. 
Mais la reine toujours soutenoit sa constance : 
Aux vœux de tant d'amants répondant par des pleurs. 
Elle élevoit son fils , nourrissoit ses douleurs ; 
Ni la force du temps , à qui tout est possible, 
Qui soulage ou guérit l'ennui le plus sensible; 
Ni les flatteurs devoirs, les hommages pompeux; 
Ni l'appât engageant des fêtes et des jeux ; 
Ni les brûlants transports, l'impatiente audace. 
Qui portoient leur ardeur jusques à la menace; 
Enfin tout ce qu'amour a pour vaincre les cœurs 



258 PÉNÉLOPE. 

N'a pu de Pénélope adoucir les rigueurs. 

Réduite à faire un choix , cette constante reine 

Entre tous ces cimants paroissoit incertaine ; 

Malgré son père même, inventoit des délais, 

Et désignoit un jour qui n'arrivoit jamais. 

Mais le roi de Samos, las de sa résistance, 

S'établit dans Ithaque, usurpe la puissance: 

Aidé d'Antinoiis , ce lâche ambitieux, 

Sans respect pour les lois, sans crainte pour les dieux. 

De la reine captive ils méprisent les larmes. 

L'hyménée, ou la mort... 

ULYSSE. 

Vertu pleine de charmes ! 
Qu'elle a bien répondu par ce constant amour 
Aux vœux impatients qui pressoient mon retour! 
Sans cesse Pénélope étoit en ma pensée : 
Rien n'a pu ralentir cette ardeur empressée; 
Des plus heureux climats les beautés , les plaisirs , 
N'ont pu de mon Ithaque éloigner mes désirs. 
Mais de lâches sujets, ô dieux, le peut-on croire. 
Ainsi de mes bienfaits ont perdu la mémoire ! 
On opprime leur reine, ils la laissent périr! 
Les Grecs que j'ai sauvés n'ont pu la secourir ! 
Et mon fils? 

EUMÉE. 

Il suivra ses hautes destinées. 
Sa Ucdssance, seigneur, lui vaut beaucoup d'années; 
Malgré son infortune il seutoit sa grandeur: 
S'échappant à nos soins, d'une héroïque ardeur 
Il courut vous chercher, au sortir de l'enfance. 



ACTE III, SCÈNE II i5g 

Tantôt sur nos tyrans préparant sa vengeance. 
Son cœur impatient demaudoit votre appui; 
Tantôt pour les punir il ne vouloit que lui. 
En vain par les plaisirs, où la jeunesse engage. 
Ses ennemis tâchoient d'amollir son courage; 
Il en sut éviter les pièges dangereux. 
Mais quels jiérilii ici vous menacent tous deux ! 
Le sort , qui ce jour même en ces lienx le ramène, 
De nos cruels tyrans veut assouvir la haine : 
Vous allez être ensemble en proie à leurs fureurs; 
Pour le prince et pour vous je n'aperçois qu'horreurs. 
Vos perfides sujets, animés par un traître. 
Comme un juge irrité regarderont leur maître. 
Passant de la terreur à la rébellion... 

ULYSSE. 

Quel est donc le destin des vainqueurs d'ilion! 
Des Grecs enorgueillis la flotte triomphante 
Par-tout des dieux vengeurs sentit la main pesante; 
La mer n'a point de banc , de gouffre , ni d'écueil , 
Qui de quelqu'un de nous ne montre le cercueil. 
Sur de brûlants rochers Ajax bravant la foudre. 
Dans les flots irrités tombe réduit en poudre; 
Le grand Agamemnon , dans Argos retourné. 
Par sa femme en fureur se voit assassiné. 
Mais le courroux des dieux s'épuise sur ma tète : 
Chassé de mers en mers, jouet de la tempête, 
J'ai vu dans le long cours d'un destin rigoureux 
Tout ce que l'univers a de monstres affreux. 
Après avoir bravé tant de morts inhumaines, 
Cyclopes, Lestrigons, et Carybde et Sirènes; 



26o PÉNÉLOPK. 

Après m'étre tiré des sauvages déserts , 

Des abymes des flots , de l'horreur des euters , 

Mes maux sembloient finir dans l'île de Corcyre : 

On m'offre des vaisseaux , le vent propre m'attire ; 

Je pars , je vois l'Ithaque ; et mon cœur transporté 

Croyoit enfin toucher à sa félicité, 

Quand, pressé de nouveau par un cruel orage, 

Sur ces bords tant cherchés je fais encor naufrage. 

Tout périt; je suis seul, désarmé, sans secours : 

Mais j'espère en l'appui que j éprouvai toujours. 

Cette nuit m'a fait voir, dans son horreur profonde. 

Minerve dont la main me retiroit de l'onde : 

Sa voix m'appelle ici, son esprit me conduit , 

A celer mon retour, c'est elle qui m'instruit. 

Je veux me cacher même à mon père , à la reine : 

Vers de si chers objets quelque amour qui m'entraîne, 

En ce funeste état irois-je me montrer? 

Non, non: de leurs tyrans il far.t les délivrer. 

La reine ti'op touchée en me voyant paroître, 

Par ses tendres transports me feroit reconnoître. 

On ne me connoît plus; l'état où je me voi 

A tes fidèles yeux même a cache ton roi. 

Mais vois si dans les cœurs mon nom pourra revivre , 

Et si j'ai des sujets qui soient prêts à me suivre : 

Promets-leur mon retour, tâche a les animer; 

Je verrai quels projets je puis encor former. 

Je prendrai mon parti. Les fortunes humaines 

Ont toujours des plaisirs mêlés parmi les peines; 

Les dieux versent sur nous, par un mélange égal , 

Le mal avec le bien , le bien avec le mal. 



ACTE III, SCÈNE II. 261 

Que l'amour de la reine et l'ardeur de tou zélé 
Sont un charme puissant à laa douleur cruelle ! 
Sûr d'être aimé, j'éprouve en mon sort rigoureux 
Des plaisirs que n'ont pas les rois les plus heureux. 
Mais fais-moi voir mon fils; il parlera sans feinte, 
Ni séduit par l'espoir, ni forcé par la crainte. 
Dis-lui qu'un étranger cherche à l'entretenir. 
E u M É E. 

Chez la reine, seigneur, le prince doit Venir. 
Il me suivoit. Il vient. 

ULYSSE. 

O vue aimable et chère! 
Il faut contraindre ici les tendresses de père : 
Mon fils, trop jeune encor pour d'importants secrets, 
Pourroit mal ménager de si grands intérêts. 

SCÈNE III. 

TÉLÉMAQUE, ULYSSE, EUMÉE. 

EUMÉE. 

Cet illustre étranger, que le ciel vous envoie, 
A suivi votre père à la guerre de Troie; 
Seul du destin d'Ulysse il peut vous informer, 
Et vous devez, seigneur, et le croire et l'aimer. 

TÉLÉMAQUE. 

Eh bien, noble étranger, par des récits fidèles 
Tracez-moi d'un héros les vertus immortelles , 
Son funeste trépas... 



262 PÉNÉLOPE. 

ULYSSE. 

Ulysse voit le jour : 
Je croyois qu ea Ithaque i! étoit de retour. 

TÉLÉM AQUE. 

Grands dieux ! il ne vit plus que dans notre mémoire. 
Ma mère tous les jours me parloit de sa gloire; 
Élevé dès l'enfance au bruit de ses exploits , 
J'admirois le plus grand, le plus parfait des rois. 
Eu vain de l'imiter un beau désir me presse , 
Cet exemple est trop haut pour ma foible jeunesse. 
Hélas! si j'avois eu ses conseils, son appui. 
L'âge et mes soins m'auroient rendu digne de lui; 
Et peut-être qu'un jour il eût vu , plein de joie, 
Renouveler par moi ses triomphes de Troie. 
Mais le sort qui nous l'ôte envie à nos douleurs 
De baigner seulement sa cendre de nos pleurs. 

ULYSSE. 

Ah ! mon juste transport ici ne se peut taire. 

Quel plaisir, quel bonheur, prince, pour votre père. 

D'entendre , de revoir un fils si généreux ! 

Les dieux, n'en doutez point, le rendront à vos voeux. 

Qu'il va pour vous encor redoubler sa tendresse ! 

Il respire ; il revient dégager ma promesse. 

Vous l'allez voir bientôt. 

TÉLÉMAQOE. 

A cet air noble et grand , 
Qui me touche en secret, m'engage , me surprend, 
Vous obtenez d'abord toute ma confiance ; 
Je reprends un espoir qui n'a point d'apparence: 
Il semble qu'attachés par des nœuds inconnus. 



ACTE III, SCÈNE III. 263 

Moa cœur et mon esprit pour vous sont prévenus ! 
Je ne puis m'en défendre, il faut que je vous croie. 
Si ce bonheur est vrai, si le ciel nous l'octroie , 
Attendez-vous de voir, vous qui me l'annoncez , 
Par-delà vos désirs, vos soins récompensés. 
Mais venez de la reine apaiser les alarmes; 
Par cet heureux espoir venez sécher ses larmes. 

EUMÉE. 

Non, seigneur : évitons tous les bruits éclatants. 

télémaque. 
Mais où donc est le roi? Dites, depuis quel temps?... 
Où l'avez-vous laissé ' 

ULYSSE. 

Ce que je puis vous dire, 
C'est qu'on vient de le voir dans l'île de Corcyre. 
Là Neptune en courroux, «à le perdre obstiné, 
Alloit ensevelir ce prince infortuné , 
Lorsque de ces beaux lieux la charmante princesse. 
Pour lui dans ce moment secourable déesse. 
Sur les bords de la mer conduite par le sort, 
Le vint tirer des flots , et du sein de la mort. 
Il pressoit son départ d'une ardeur incroyable. 
Il va paroître enfin. 

TÉLÉMAQUE. 

Mer, sois-lui favorable ; 
Ramenez-le , grands dieux ! 

FUMÉE. 

Seigneur, cet étranger, 
Aperçu des tyrans, pourroit être en danger; 
Tout blesse de leurs cœurs la lâche défiance, 



264 PÉNÉLOPE. 

Et nous devons pour lui craindre leur violence. 
Dans mon appartement , sans soupçon et sans bruit. 
Libre de surveillants, vous serez mieux instruit: 
Nous délibérerons du parti qu'on doit prendre. 

TÉLÉMAOUE. 

Je vais vous suivre , Eumée. Allez tous deux m'attendre. 
Que veut Iphise? Hélas ! quand je dois l'éviter, 
Par quel charme fatal me laissé-je arrêter? 

SCÈNE IV. 

IPHISE, TÉLÉMAQUE. 

IPHlSE. 

Que la reine , seigneur, se montre et se déclare. 
Prévenez l'attentat qu'Antinous prépare. 
Il obsède mon père : il veut lui faire voir 
Qu'on l'amuse toujours par un trompeur espoir; 
Et mon père en ce jour, rempli d'impatience, 
Du bonheur qu'il attend veut avoir l'assurance. 
Il m'envoie à la reine. Allons presser ce choix, 
Que le peuple assemblé demande à haute voix. 

TÉLÉMAQUE. 

La reine avec raison est toujours inflexible ; 
Je ne puis la presser, l'obstacle est invincible. 

IPHISE. 

Puisque Ulysse n'est plus, quels devoirs ennemis 
Traversent cet hymen que la reine a promis? 
Son ame à vos désirs enfin s'étoit rendue , 
La joie à votre abord ici s'est répandue; 



ACTE III, SCÈNE IV. 265 

L'obstacle est-il de vous? Hélas ! aviez-vous peur 
Que je ue prisse part à ce commun bonheur? 

TÉLÉ.VIAQUE. 

Croyez qu'on n'a jamais autant aimé que j'aime. 
Mais que la reine enfin dispose d'elle-même : 
Laissez-la de mon père attendre le retour; 
Tout change, s'il est vrai qu'Ulysse voit le jour, 
Si les dieux l'ont sauvé, s'ib veulent nous le rendre. 

IPIIISE. 

A cet espoir encor vous laissez-vous surprendre? 

N'étes-vous pas lassé d'ouïr les imposteurs , 

Qui vous trompent toujours par leurs récits flatteurs? 

Après tous ces rapports qu'on a vus se détruire. 

Est-il quelqu'un encor qui puisse vous séduire? 

Est-ce cet étranger au palais arrivé? 

Les soins d'Antinoiis déjà l'ont observé; 

L'imposteur recevroit la peine de son crime. 

Mais, hélas, prendroit-on une seule victime ! 

On ret)dde tous vos pas compte à vos ennemis ; 

Vous voyez qu'à leurs lois ici tout est soumis : 

Maîtres de ce palais, leur fureur déjà prête 

Y tient par-tout le fer levé sur votre tête. 

Au traître Antinous allez-vous vous livrer? 

Avec sa cruauté vous semblez conspirer. 

A quel ardent courroux va-t-il porter mon père? 

Prince, pensez-y mieux. Moi, je saurai me taire. 

Mais sur votre refus, que de maux je prévoi! 

Que dirai-je à mon père? où cacher mon effroi? 



23 



266 PÉNÉLOPE. 

SCÈNE V. 

TÉLÉMAQUË. / 

Ah! ma princesse... Arrête, imprudent Télëniaque. 
Oublieras-tu qu'iphise est le sang d'Eurimaque? 
Et que devient ton cœur soumis à ses appas, 
Lorsque contre son père il faut armer ton bras? 
Que veux-tu? cesse, amour, de partager urou ame; 
Aux ardeurs de ma gloire il faut joindre ta tîamme. 
Vois , parmi nos tyrans , vois l'insolent rival 
Qui de tous nos malheurs est l'artisan fatal. 
Iphise... Je la perds! Mon lâche cœur soupire. 
Quand je vais recouvrer et mon père et l'empire! 
Il approche, il revient ce roi victorieux; 
Vous allez, fiers tyrans, disparoître à ses yeux. 
De ce noble étranger le rapport est sincère. 
Mais, ô dieux ! quel accueil ferons-nous à mon père^ 
Ce grand roi qui laissa ses états florissants , 
Sous un joug odieux les verra gémissants? 
Fils indigne de lui! Ne dois-je pas moi-même, 
Heureux imitateur de sa valeur suprême , 
Contre nos ennemis prévenir ses efforts. 
Et de leur sang versé faire rougir ces bords? 
Allons rendre l'espoir à la reine alarmée. 
Revoyons 1 étranger, et consultons Kumée. 
Par quelque beau dessein tâchons que ce héros. 
En arrivant ici, trouve un heureux repos; 



ACTE III, SCÈNE V. 267 

Ou , si je suis forcé d'attendre sa présence, 
Qu'Ulysse, en me voyant seconder sa vengeance. 
Dans ce dernier triomphe à son bras réservé, 
s'applaudisse du fils qu'il aura retrouvé. 



FIN DU TROISIEME ACTE. 



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ACTE QUATRIÈME. 



SCÈNE I. 

PÉNÉLOPE, ÉRIGLÉE. 

ériclée. 
Le prince assure encor ce qu'il vient de vous dire. 
Que vos maux vont cesser, et qu'Ulysse respire; 
Qu'il reviendra bientôt : mais vous ne pouvez voir 
Cet illustre étranger qui nous rend cet espoir ; 
Il est avec le prince enfermé chez Eumée. 

PÉNÉLOPE. 

Je l'attends, et par lui je veux être informée. 
Qu'il vienne. 

ÉRICLÉE. 

On. ne veut point faire un bruit indiscret. 
Il ne doit devant vous paroître qu'en secret; 
A nos lâches tyrans tout donne de l'ombrage; 
Us sont à craindre. 

PÉ NÉLOPE. 

Ah ciel ! gardons qu'on ne l'outrage. 
Sur des bords étrangers Ulysse sans appui 
Peut-être au même état se rencontre aujourd'hui. 
Mais , par de tels rapports tant de fois abusée . 



PÉNÉLOPE. 3G9 

A croire un inconnu suis-je encor disposée? 
Mon Ulysse revient ! O puissants immortels ! 
Que d'encens va pour lui brûler sur vos autels î 
Oh ! qu'en le revoyant mes amoureuses plaintes 
S'en vont lui reprocher mes ennuis et mes craintes, 
Et ces hardis projets où son cœur hasardoit 
Des jours dont il sait trop que mon sort dépendoit î 
Ulysse , tu verras Pénélope attentive 
Au récit de tes faits , et charmée et craintive, 
Après tant de périls à ses yeux retracés , 
Se faire un doux plaisir de tes travaux passés. 
Mais que me diras-tu sur cette longue absence, 
Qui fait d'un tendre cœur la juste défiance? 
Qui pouvoit loin de moi t'arrêter si long-temps? 
Mais reviens, cher époux; tous mes vœux sont contents. 
Oui, c'est assez qu'il vive et que je le revoie. 
Je sens en ce moment une secrète joie 
Que depuis son départ je ne sentis jamais : 
Je crois que tous les vents secondent mes souhaits. 
Je crois le voir déjà sur cette humide plaine. 
Mais peut-être est-ce encore une espérance vaine, 
Qui s'effaçant soudain comme un songe léger. 
En de nouveaux ennuis viendra me replonger, 
Si mes tyrans... Ah ciel ! on vient. 



T.'jo PÉNÉLOPE. 

SCÈNE II. 

EURIMAQUE, PÉNÉLOPE, ÉRICLÉE. 

EURIMAOUE. 

Eh bien, madiune. 
N'allez-vous pas enfin déterminer votre ame? 
Le prince est eu ces lieux, vous ne craignez plus rien; 
En faisant mon bonheur vous cissurez le sien: 
Toute la cour demande une union si chère. 

PÉNÉLOPE. 

Une loi plus puissante ordonne c£u'on diffère. 

EURIMAQUE. 

Qui vous arrête eucor sur ce choix tant promis? 
Quel inconnu , madame, est avec votre fils? 
Quel est donc ce secret? Est-ce leur artifice 
Qui répand sourdement qu'on doit revoir Ulysse? 

PÉNÉLOPE. 

Seigneur, je ne sais point quel est cet étran j;er; 
Mais le bruit qu'on répand n'est pas à négliger. 

EURIMAQUE. 

Vous attendez, madame, ou vient de m'en instruire. 
Cet étranger qu'on dit arrivé de Corcyre. 
Vient-il d'Ulysse encor démentir le trépas? 
Ah ! je sais qu'en effet vous ne le croirez pas , 
Mais, quoi ! chercheriez-vous encore à vous défendre 
Du choix où mon amour a seul droit de prétendre? 

PÉNÉLOPE. 

Mon choix de quelques jour» peut être retardé. 



ACTE IV, SCENE II. 271 

Voyons sur tjuoi ce bruit pourroit être fondé. 

EURIMAQUE. 

Ah ! sans doute vous-même inventez cette fable. 

Ce bruit si chimérique et si peu vraisemblable, 

Pour avoir un prétexte à me manquer de foi. 

C'est vainement; votre art ne peut plus rien sur moi. 

Toute ma patience enfin est épuisée; 

D'un trop juste courroux mon ame est embrasée. 

Après tant de soupirs , de délais rigoureux , 

Je méritois, ingrate , un destin plus heureux : 

Mais je vous punirai de votre indigne feinte; 

Votre cruel refus me porte à la contrainte. 

Ce nouvel artifice, au lieu de m'arrêter, 

Avancera l'hymen qu'il tâche d'éviter. 

Je suis maître, j'ordonne; il faut, dès ce jour même. 

Venir au temple. 

PÉNÉLOPE. 

Ah dieux ! quelle injustice extrême! 
Barbare, que prétend votre aveugle pouvoir ? 
Puis-je trahir ainsi ma gloire et mon devoir? 

EUR I Jl AQUE. 

Assez et trop long-temps votre gloire inhumaine 
A rejeté mes vœux , a joui de ma peine ; 
Assez et trop long-temps tous les Grecs ont appris 
Que mes soumissions irritent vos mépris. 
Vous faites vanité de ma longue souffrance ; 
Mais enfin à son tour mon orgueil s'en offense: 
Après tant de soupirs, il me seroit honteux 
De n'avoir pu vers moi faire pencher vos vœux. 



272 PENELOPE. 

PÉNÉLOPE. 

Un héros va paroître , il prendra ma défense , 
Ou du moins de ma mort il prendra la vengeance. 
Sais-tu quel est tlysse , et ne trembles-tu pas 
A ce nom seul? Il vient punir tes attentats. 
Lâche , qui t'endormois dans l'obscure mollesse , 
Tandis qu'il combattoit pour l'honneur de la Grèce, 
Peuï-tu prétendre un cœur où régne ce héros ? 
Va, fuis, ne l'attends pas; sauve-toi dans Samos. 

EURIMAOUE. 

Que vous sert d'invoquer l'odieux nom d'Ulysse? 
Des dieux qu'il irrita la suprême justice 
N'a pas même permis que dans les champs troyens 
Il mourût noblement entre les bras des siens : 
Sur les bords ignorés de quelque île déserte, 
Ou dans le fond des eaux il a trouvé sa perte. 
Cessez de vous flatter d'un retour décevant. 
Mais si vous le voulez, croyez qu'il est vivant. 
Que pouvez-vous juger d'une si longue absence, 
Qu'un trop perfide oubli, qu'une lâche inconstance? 
N'avez-vous pas appris qu'en l'ile de Circé 
Des traits de cette reine il eut le cœur blessé? 
Depuis qu'il l'a quittée, une Circe nouvelle 
Peut avoir engagé cet époux infidèle. 
Si quelque indigne amour ne 1 avoit attaché, 
Où donc ce grand héros se tiendroit-il caché? 
On entendroit de lui parler la renommée. 
Mais non; de tous côtés sa mort est confirmée : 
Nous consumons ici le temps en vains discours; 
Nous savons qu'un naufrage a terminé ses jour.-; 



ACTE IV, SCÈNE II. 273 

Et si votre imposteur, par de feintes nouvelles. 
Ose encor démentir tant de récits fidèles, 
Je le ferai dédire au milieu des tourments : 
C'est lui qui répondra de vos retardements. 
Oui, si vous résistez à l'hymen que j'espère. 
Votre fils va lui-même éprouver ma colère : 
Plus de pitié, vos pleurs couleront vainement. 
Je ne demande plus votre consentement; 
J'arracherai le prix qu'on doit à ma constance : 
Si ce n'est par amour, ce sera par vengeance. 

SCÈNE III. 

PÉNÉLOPE, ÉRICLÉE. 

PÉNÉLOPE. 

Chère Ériclée, hélas ! j'avois su le prévoir, 
Que je garderois peu ce favorable espoir. 
De ce fatal hymen de nouveau menacée. 
Par ce lâche tyran ma mort est prononcée ; 
Et le cruel soupçon qu'il jette dans mon cœur, 
De mon sort déplorable achève la rigueur. 
Ulysse... 

ÉRICLÉE. 

Est-ce le temps de ces alarmes vaines? 

PÉN ÉLOPE, 

On a dit que Circé l'arrêta dans ses chaînes. 
M'oubiieroit-il , grands dieux! Puis-je m'imaginer 
Qu'Ulysse à mes malheurs veuille m'abandonner? 
Ne prend-il plus de part à ma peine cruelle, 



274 PÉNÉLOPE. 

Et ne vais-je mourir que pour un infidèle? 

Quand il seroit poussé dans le fond des déserts 

Que l'Océan renferme au bout de l'univers , 

s'il m'aimoit comme il doit, son amour, son courage, 

Auroient forcé les mers , auroient vaincu l'orage. 

Plût'aux dieux que le sort qui veut me le cacher 

M'eût appris en quels lieux j'eusse pu le chercher! 

On m'auroit vu voler sur la terre et sur l'onde, 

Et franchir mille fois les limites du monde. 

SCÈNE IV. 

TÉLÉMAQUE, PÉNÉLOPE, ÉRICLÉE. 

TÉlÉMAQUE. 

Enfin par des récits qui sont dignes de foi, \ 
Madame, nous savons quel est le sort du roi. 
Ulysse est en Corcyre, où la jeune princesse. 
Dont l'éclatant mérite est connu dans la Grèce, 
D'un funeste naufrage a garanti ses jours, 
A sa triste disgrâce a donné du secours , 
Et dans ses intérêts a mis le roi son père; 
La cour d'Alcinoiis l'estime, le révère. 
Il attendoit le jour marqué pour son départ, 
Et ses vaisseaux... 

PÉNÉLOPE. 

Mou fils, il reviendra trop tard; 
On me presse , on m'annonce un funeste hyménée. 
Par un lâche tyran à périr condamnée , 
Je ne puis plus d'Ulysse attendre le retour; 



ACTE IV, SCÈNE IV. 27$ 

Je meurs en lui marquant un immortel amour: 
Et quaud il reviendroit environné de gloire. 
Fidèle, généreux, suivi de la victoire, 
Par son retardement je perds des biens si doux ; 
Il ne me verra plus. Mon fils , songez à vous , 
Trompez nos fiers tyrans ; voyez avec Eumée 
Les moyens d'éviter leur fureur enflammée. 

TÉLÉMAQUE. 

Bientôt sur ce rivage Ulysse revenu... 

rÉNÉLOPE. 

Faites-moi seulement parler à l'inconnu : 
Je veux l'interroger, c'est mon unique envie; 
Que je le voie avant que de quitter la vie. 

TÉLÉMAQUE. 

Madame... 

PÉNÉLOPE. 

Mon destin ne peut se prolonger. 
Allez. Je vais attendre : amenez l'étranger. 

SCÈNE V. 

TÉLÉMAQUE, ÉRICLÉE. 

TÉLÉMAQUE. 

Ah ! quel trouble , grands dieux ! 

ÉRICLÉE. 

Seigneur, sauvons la reine; 
Cherchons un prompt remède à l'excès de sa peine. 
Allez près d'Enrimaque employer vos efforts; 
Parlez-lui, retenez ses barbares transports; 



276 PÉNÉLOPE. 

Implorez le secours de la princesse Iphise; 
Du traître Antinous arrêtez l'entreprise. 
Si vous voulez enfin l'empêcher d'expirer, 
Amenez l'inconnu : qu'il la vienne assurer 
Qu'Ulysse sur nos bords en ce jour va descendre ;^ 
Que ce héros fidèle est prêt à la défendre. 
Ne perdez point de temps. 

SCÈNE VI. 

TÉLÉMAQUE. 

Où sommes-nous réduits ! 
On replonge ma mère en ses mortels ennuis ; 
Ou presse cet hymen, lorsqu'elle attend Ulysse. 
Il faut que je me perde, ou que je vous punisse. 
Tyrans. C'est trop souffrir, et mon juste courroux... 

SCÈNE VII. 

ULYSSE, TÉLÉMAQUE, EUMÉE. 

ULYSSE. 

Prince, un bruit odieux m'appelle auprès de vous. - 

Antinous menace, et dès cette journée 

On prescrit à la reine un indigne hyménée; 

On en veut à vos jours. Songeons à prévenir... 

F É L É M A Q U E. 

Oui , j'y suis résolu , je cours pour les punir. 



ACTE IV, SCÈNE VII. 377 

La reine veut mourir : ses douloureuses plainies 
Font sentir à mon cœur de trop vives atteintes. 
Je n'écouterai plus que mon seul désespoir: 
Du moins en expirant je ferai mon devoir. 
Perfide Antinous, si ma perte est certaine, 
Sous ma chute funeste il faut que je t'entraîne. 

ULYSSE. 

Contre vos ennemis mon bras se vient offrir; 

Je dois périr moi-même, ou les faire périr. 

C'étoit trop endurer une telle insolence. 

Les dieux semblent hâter le temps de ma vengeance; 

Ils parlent à mon cœur, et j'enlends leurs conseils. 

T É L É M A Q U E. 

Ciel! d'un si grand dessein quels sont les appareils? 
A vous perdre pour nous quel motif vous engage. 
Vous qu'un sort imprévu conduit sur ce rivage, 
Vous étranger? Allez chercher un sort plus doux. 
Laissez-nous des malheurs qui ne sont que pour nous. 
Partez; et si la mer vous reméne en Corcyre , 
Si vous voyez mon père, ayez soin de lui dire 
Que, malgré les malheurs qui m'ont environné, 
Je me suis souvenu du nom quil m'a donné, 
Et qu'enfin par ma mort j'ai cru faire connoître 
De quel sang glorieux les dieux m'avoient fait naître. 

ULYSSE. 

Ah! c'est ici qu'il faut vous ouvrir mes desseins. 
Et que nous unissions et nos cœurs et nos mains ! 
Je viens borner le cours de vos longues disgrâces. 
Tandis que les tyrans s'amusent aux menaces. 
Notre unique salut est de les attaquer, 

^4 



278 PÉNÉLOPE. 

Prince , à vos vrais amis allez vous expliquer; 
Retracez à leurs yeux la j^loire et la justice ; 
Dites qu'eu ce moment on va counoître Ulysse. 
Reprenez votre place et vos droits usurpés; 
Que ces fiers ennemis, du coup mortel frappés. 
Enivrés comme ils sont d'une vaine espérance, 
Sans prévoir nos desseins , sentent notre vengeance . 

télémaque. 
O zélé incomparcJjle ! ô dessein glorieux! 
Vous êtes envoyé par l'ordre exprès des dieux. 
Vous-même, vous montrant comme un dieu tutélaire. 
Vous serez aujourd'hui mon défenseur , mon père. 
Cet air et ces regai'ds , qui n'ont rien d'uu mortel , 
Me promettent la fin de mon destin cruel. 

ULYSSE. 

Contre un si doux transport je n'ai plus de défense; 
Tout mon cœur pénétré s'ouvre avec violence ! 
Ah ! mon fils , mon cher fils , dans ces embrassemeuts 
Finissons votre erreur et mes déguisements. 
Connoissez votre père , ô mon cher Télémaque ! 
Vous étiez au berceau quand je partis d'Ithaque. 

E u M É E. 

Oui, c'est le roi, seigneur. 

TÉLÉMAQUE. 

Mon père , je vous vois ! 
Je perds en cet instant l'usage de la voix- 
Mais, mon père, est-ce ainsi qu'on eût dû vous attendre? 

ULYSSE. 

L'état où je parois ne vous doit point surprendre. 

Les dieux, comme il leur plaît, peuvent eu un moment 



ACTE IV, SCÈNE VII. 279 

Nous mettre dans la gloire, ou dans l'abaissement. 
A peine resté seul d'un funeste naufrage , 
Je devois , inconnu , venir sur ce rivage , 
Et prendre ce dessein conforme à mes malheurs. 
Que votre mère et vous m'avez coûté de pleurs ! 
Dans quels ennuis profonds mon arae ensevelie... 
Enfin je vous revois , mon fils ; je les oublie : 
Votre présence efface, en ce moment heureux. 
Ce que mon infortune eut de plus rigoureux. 

T É L É M A Q U E. 

Ah , seigneur ! ah , mon père ! ah , quelle joie extrême ! 

A peine en ce bonheur me connois-je moi-même ! 

Rare faveur des dieux! vœux enfin exaucés! 

Mais vos rudes travaux, hélas ! sont-ils passés? 

Je sais qu'une sagesse, et pleine, et consommée, 

Guide votre valeur en tous lieux renommée ; 

Je sais par quels succès votre esprit généreux 

A franchi tant de fois des pas si dangereux : 

Mais , seigneur, celui-ci n'eut jamais de semblable. 

Votre perte en ces lieux devient inévitable. 

Sitôt que les tyrans pourront vous découvrir, 

Vous allez voir unis, pour vous faire périr, 

Les soldats étrangers et vos sujets rebelles. 

Dérobez-vous, seigneur, à leurs mains criminelles. 

Ce seroit un péril trop indigne de vous; 

Et sans vous exposer à périr sous leurs coups , 

Il faut que votre nom, armant toute la Grèce, 

Fasse éclater sur eux la foudre vengeresse. 

ULYSSE. 

Non: il faut en ce jour me perdre, ou me venger. 



28o PÉNÉLOPE. 

Mais les moments sont chers, aJlons les ménager. 

Assemblez sans éclat cette noble jeunesse , 

Dont je sais que pour vous le devoir s'intéresse. 

Déjà Philétius, Haliterse, Mentor, 

Préparent leurs amis , qui nous joindront encor. 

Ils sont de mon retour avertis par Eumée ; 

Pour moi d'un zélé ardent leur ame est enflammée. 

TÉLÉMAOUE. 

Que feront-ils? Un peuple et lâche et désarmé, 
Séduit par les tyrans, aussi bien qu'opprimé. 
En ce péril soudain voudra-t-il reconnoître, 
s'il faut périr pour vous, que vous êtes sou maître? 
Mais cependant la reine est prête d'expirer; 
Vous seul de cet état pouvez la retirer. 
Tandis que votre bras va combattre pour elle. 
Elle succombera sous sa douleur mortelle. 
Si vous ne la voyez... 

ULYSSE. 

Ah ! sans cesse mon cœur 
Vers un si cher objet se porte avec ardeur. 
Peut-être , en vous cherchant, que mou ame éperdue 
De la reine en ce lieu cherchoit aussi la vue. 
Trop cruelle contrainte! il la faut éviter; 
Ses transports ne pourroient s'empêcher d'éclater: 
Les larmes qu'à tous deux on nous verroit répandre 
Nous trahiroient. Mon fils, je cherche à la défendre. 
Vous, calmez ses douleurs, allez la consoler. 
Aux portes du palais il faut nous rassembler. 
Nous choisirons le temps propre à notre entreprise : 
Le tumulte des jeux, le jour nous favorise. 



ACTE IV, SCÈNE VIL i8i 

La prudeuce, mon fils, joiiite avec la valeur. 
Peut toujours surmonter le plus cruel malheur. 
Allez, (ju'un prompt retour tous trois nous réunisse. 

SCÈNE VIII. 

ULYSSE, EUMÉE. 

ULYSSE- 

Nous touchons au penchant d'un affreux précipice; 
Je ne te cèle point que j'en ai quelque effroi. 
Et j'inspire un espoir que je n'ai pas en moi. 
Exposé sans relâche aux destins en furie , 
Entre les bras des miens, au sein de ma patrie. 
Au sortir des travaux qui signalent mon nom. 
J'aurai dans mon palais le sort d'Agamemnon ! 
Que dis-je ? Ma fortune est encor plus cruelle ! 
Je retrouve une femme adorable, fidèle; 
Quand je dois être heureux, je vois que je péris 
Avec tout ce que j'aime, et père, et femme, et fils! 
Mais suivons mon destin, viens; que tout se prépare,, 

EUMÉE. 

Les tyrans sont armés, et leur rage barbare... 

ULYSSE. 

Je veux les reconnoître, et je vais remarquer 

Le lieu, l'occasion propre à les attaquer. 

Suis-moi. Mon cœur reprend une assiette tranquille. 

N'ai-je donc entrepris rien de plus difficile ? 

Et lorsque Polyphème exerçant sa fureur, 

Dans son antre sanglant, noir séjour de l'horreur, 



282 PÉNÉLOPE. 

Entre mes compagnons dévorés à ma vue. 
Tint si cruellement ma perte suspendue , 
N'ai-je pas échappé de ses sanglantes mains, 
Et n'ai-je pas puni ses meurtres inhumains? 
Mais à quelque destin que le ciel me réserve, 
O sage protectrice , ô puissante Minerve , 
Viens ici soutenir et mon bras et mon cœur; 
Redouble ces transports, ce courage vainqueur. 
Qui m'ont fait triompher de la superbe Troie ; 
Ou , si de mes malheurs je dois être la proie , 
Fais au moins que mes jours, prêts à se terminer, 
Par une belle mort se puissent couronner. 



FIN DU QUATRIEME ACTE, 



^/%/\^/%/\f-%/\r%.'^ 



ACTE CINQUIÈME. 



SCÈNE I. 

PÉNÉLOPE, EUMÉE, ÉRICLÉE. 

E U M É E. 

OÙ courez-vous? O ciel ! par quelle impatience 
Vous-même voulez-vous trahir notre espérance! 
Madame , arrêtez. 

PÉNÉLOPE. 

Non; cessez de vains discours: 
Je veux voir l'étranger ; il est chez vous , j'y cours. 
Vous m'arrêtez en vain , je ne veux plus attendre. 
Eh ! comment de me voir peut-il tant se défendre. 
Et quel mystère ici peut être enveloppé? 

EUMÉE. 

Pour vous en ce moment son zélé est occupé , 
Il est prêt à s'armer ; et si sa noble envie... 

PÉNÉLOPE. 

Je ne demande pas qu'il expose sa vie. 
Hélas! loin de tenter d'inutiles efforts, 
Qu'il me parle, et soudain qu'il parte de ces bords. 

EUMÉE. 

Madame, croyez-nous, un destin plus propice 
Peut-être dès ce jour vous rendra votre Ulysse. 

PÉNÉLOPE. 

Mes yeux courent en vain le vaste sein des eaux ; 



284 PÉNÉLOPE. 

Je ne vois point d'Ulysse arriver les vaisseaux. 
Il reviendra trop tard, ma mort est assurée; 
Je sens qu'elle s'approche, et j'y suis préparée. 
Ulysse m'abandonne, on le peut trop juger 
Par les soins qu'à me fuir a pris cet étranger. 
Il me vient assurer que mon époux respire : 
Le reste, cher Eiimée, il n'ose me le dire ; 
Il craint par ce récit d'accroître mes tourments. 

E u M É E. 
Votre époux est fidèle, et dans peu de moments 
L'étranger va calmer l'effroi qui vous agite. 

PÉNÉLOPE. 

Plus VOUS me retenez, plus mon désir s'irrite. 
Ah ! je veux lui parler, vos soins sont superflus; 
s'il diffère un moment, il ne me verra plus. 
Une reine mourante et l'implore et l'appelle. 
C'est trop attendre, cJlons. 

EUMÉE. 

Extrémité cruelle ! 
De votre impatience il le faut avertir: 
Je vais vous l'amener, il y doit consentir: 
Mais évitez l'éclat; préparez-vous, madîmie, 
A cacher les transports qui troubleront votre ame. 
Modérez... 

PÉXÉLOPË. 

A mes vœux qu'il se laisse toucher. 
Allez, courez ; qu'il vienne, ou je vais le chercher. 

E u M É E. 
Vous le voulez, j'y cours. 



ACTE V, SCÈNE II. i85 

SCÈNE IL 

PÉNÉLOPE, ÉRICLÉE. 

PÉNÉLOPE, assise. 

Incroyable supplice ! 
Tu me regretteras, trop insensible Ulysse ! 
Mon amour te prépare un juste repentir. 
Il étoit à Corcyre, il n'en peut plus partir! 
Songe-t-il si je meurs? A-t-il soin de m'apprentlre 
Qu'il vit, qu'il m'aime encor, que je le dois attendre? 
Hélas ! s'il peut eacor se souvenir de moi, 
C'est donc pour outrager ma constance et ma foi. 
Par l'indigne mépris d'une épouse fidèle. 
Il flatte, le volage, utie amante nouvelle. 
Mes lettres, mes regrets, mes plaintes, mes soupirs. 
De leurs doux entretiens augmentent les plaisirs; 
Lorsque je compte ici tant de tristes journées. 
Comme de courts moments il passe les années : 
Mon esprit le cherchoit en des lieux ignorés , 
Et d'un foible trajet nous étions séparés! 

ÉRICLÉE. 

Pourquoi l'accusez-vous , puisqu'il revient lui-même 
Justifier sa foi, vous montrer qu'il vous aime? 

PÉNÉLOPE. 

On me trompe , Ériclée : il seroit revenu , 
Si des nœuds étrangers ne l'avoient retenu. 
Lllysse, on voit ton père expirer de tristesse, 
Bien plus que par le poids d'une longue vieillesse; 
Ta mère infortunée , au récit de ta mort , 



286 PÉNÉLOPE. 

Dans mes bras languissants a terminé sou sort; 

Ton absence détruit le royaume d'Ithaque : 

Mais ton fils, ton seul fils, l'aimable Télémaque, 

Qui perd par cette absence et le trône et le jour, 

Ce fils au moins devoit avancer ton retour. 

Tu devrois prendre ici le soin de le conduire; 

Dans le métier des rois tu le devrois instruire. 

Père injuste, est-ce ainsi qu'il apprendra de toi 

Les vertus d'un héros et les devoirs d'un roi? 

Pour moi , si ton mépris me montre à ta pensée 

Loin de cet âge heureux où tu m'avois laissée , 

Ah ! songe à ces beaux jours dans la douleur passés , 

Songe à mes vœux constants, aux pleurs que j'ai versés. 

Et qu'un si tendre amour est d'un prix qui surpasse 

Tous les brillants attraits qu'un peu de temps efface. 

Mais l'étranger... 

É R I c L É E. 

Il vient. 

PÉNÉLOPE. 

Laissez-moi lui parler, 
Et gardez que quelqu'un ne nous vienne troubler. 

SCÈNE III. 

ULYSSE, PÉNÉLOPE. 

Ulysse. 
Dieux ! où me conduis-tu? Que mon ame est émue î 
En l'état où je suis, m'offrirai-je à sa vue? 

PÉNÉLOPE. 

Ulysse est donc vivant? Suis-je en son souvenir? 



ACTE V, SCÈNE III. 387 

Vous parloit-il de moi? Quand doit-il revenir? 
Me celant qu'il vivoit , étoit-ce son envie 
Que mes longues douleurs terminassent ma vie? 
Ne m'aime-t-il donc plus ? 

V LYSSE. 

Ah ! jamais votre époux 
Ne pouvoit rien aimer, n'aimera rien que vous. 
Vivez, et d'un amour si parfait, si fidèle , 
Voyez-le confirmer la durée immortelle. 

rÉN élope. 
Dieux! qu'est-ce que j'entends? quelle touchante voix! 
Ulysse... C'est ainsi qu'il parloit autrefois! 
Quel doux charme s'oppose à ma douleur extrême! 
Plus je regarde, plus... Ah! seigneur, c'est vous même! 

ULYSSE. 

Oui, madame, c'est moi, c'est cet époux heureux. 
De qui l'éloignement vous coûte tant de vœux. 

PÉNÉLOPE. 

Je doute d'un bonheur que je ne puis comprendre ! 
Est-il bien vrai? Mes yeux craignent de se méprendre. 
Oui, c'est vous, et mon cœur vous avoit reconnu. 
Mais , hélas , mon esprit par l'erreur prévenu , 
Et mes pleurs répandus, comme un épais nuage. 
De mes regards troublés m'avoient ôté l'usage ! 
Ulysse ! 

ULYSSE. 

Pénélope! 

PÉNÉLOPE. 

O favorable jour ! 



o88 PÉNÉLOPE. 

ULYSSE. 

O moments fortunés 1 

PÉNÉLOPE. 

Mais ce charmant retour, 
Pourquoi me le celer, quand vous saviez mes craintes, 
Et de mon désespoir les funestes atteintes? 
Quand j'expirois pour vous, pouviez-vous en ces lieux, 
En ce même palais , vous cacher à mes yeux? 
Ah! vos soupirs ,iSei}jneur, sont d'un triste présage. 
Jeté seul sur les bords par les coups de l'orage , 
Ce retour souhadté, les dieux ne l'ont permis 
Que pour vous exposer entre vos ennemis ! 
Ah ! fuyons ces tvrans, et leur fureur mortelle; 
Les monstres sont plus doux, la mer est moins cruelle. 
Pourquoi reveniez-vous? Téméraires souhaits! 
Ciel! il eût mieux valu ne le revoir jamais! 

ULYSSE. 

Ah! revenez à vous. Faut-il que ma présence 

Puisse de vos ennuis aigrir la violence? 

De tant de maux divers qu'on me vit end:irer, 

Votre absence est le seul qui m'ait fait soupirer; 

Et si j'ai supporté des travaux incroyables, 

Si je n'ai point fléchi sous les coups redoutables 

Du sort, des éléments, et des dieux opposés, 

Si j'ai franchi les mers qui nous ont divisés. 

C'est par la seule ardeur de vous revoir encore, 

Et de vous rapporter ce cœur qui vous adore. 

Ah ! quand je vous revois, quand vous me revoyez, 

Pénélope , vos pleurs devroient être essuyés. 



ACTE V, SCÈNE III. 289 

PÉNÉLOPE. 

Eh! comment vous revois-je? hélas! je n'envisage 
Que d'une prompte mort l'épouvantable image ! 
C'est en faisant sur vous tomber ses coups affreux, 
Qu'elle s'arme pour moi de traits plus rigoureux ! 
Sous de si longs ennuis languissante , abattue , 
Aurois-je pu prévoir le dernier qui me tue ! 

ULYSSE. 

Je viens en ce grand jour terminer vos malheurs, 
Perdre vos ennemis, et venger vos douleurs. 
Les dieux vont décider de notre destinée; 
Et je crois qu'apaisant cette haine obstinée 
Dont j'ai , jusques ici , toujours senti les coups , 
Fléchis par vos vertus, ils combattront pour vous : 
Espérons. A vos pleurs je deviens trop sensible, 
Lorsque je dois m'armer d'un courage invincible; 
Laissez-moi vous quitter. 

PÉNÉLOPE. 

Pour courir au trépas? 

ULYSSE. 

Je vais vous délivrer. 

PÉNÉLOPE. 

Je veux suivre vos pas. 

ULYSSE. 

De paroître à vos yeux je devois me défendre : 
Vos plaintes , vos transports se feront trop entendi'e ; 
Et ces cruels tyrans que mon bras doit punir. 
Avertis par vos cris , pourroient nous prévenir. 
Adieu, je vais... Helas! que pourrai-je vous dire? 
Percé de vos douleurs , je frémis, je soupire; 



cjgo PÉNÉLOPE. 

Je m'arrête , m'oublie et me laisse attendrir î 

Ce n'eu est pas le temps, il faut vous secourir. 

PÉNÉLOPE. 

Que les dieux .soient fléchis , qu'ils soient inexorables, 
Nos destins désormais seront inséparables. 
Je ne vous quitte plus. 

ULYSSE. 

Ne me retenez pas. 
Attendez, espérez. 

PÉNÉLOPE. 

Il se va perdre , hélas ! 
Suivons. 

SCÈNE IV. 

EURIMAQUE, PÉNÉLOPE, ÉRICLÉE. 

ÉRICLÉE. 

De vos ennuis cachez la violence : 
Vous découvrirez tout, votre ennemi s'avance. 

EURIMAQUE. 

Il fuit. Il croit en vain éviter mon courroux , 
L'imposteur! je voulois le surprendre avec vous. 
Dieux! à ce dernier trait aurois-je pu m'atteudre! 
Ce n'est point un faux bruit qui vient de se répandre: 
Vous le croyez? 

PÉNÉLOPE. 

.Seigneur, je crois la vérité. 
Mon Ulysse est vivant. 



ACTE V, SCÈNE IV. 291 

EURIMAQUE. 

Ah ! j'en serois flatté. 
Je voudrois qu'il vécut, pour sentir mieux ma haine; 
Que mon bonheur causât et sa honte et sa peine; 
Qu'il me vît eu ces lieux revêtu de ses droits, 
Son fils chargé de fers, son peuple sous mes lois. 
Faites-le revenir pour augmenter ma joie, 
Qu'un si fameux triomphe à ses yeux se déploie : 
Mais si l'on ne l'a pu tirer du fond des mers , 
Il en devra rougir du moins dans les enfers. 
Songez donc qu'à mes lois rien ne peut vous soustraire. 
Votre fils forme en vain un projet téméraire; 
J'ai déjà prévenu ce qu'il pourroit tenter, 
Mes ordres sont donnés pour le faire arrêter. 
Et quant à l'imposteur qui fait revivre Ulysse, 
En présence du peuple on le livre au supplice. 
Je cours pour seconder les soins d'Antinoiis. 
L'arrêt est prononcé ; je ne pardonne plus. 

SCÈNE V. 

PÉNÉLOPE, ÉRICLÉE. 

PÉNÉLOPE. 

Étoit-ce donc ainsi que vous deviez m'entendre, 
Grands dieux? étoit-ce ainsi qu'il falloit me le rendre. 
Cet époux demandé par des vœux si constants? 
Après que j'ai pour lui soupiré si long-temps, 
Ce héros qui du sort a bravé les outrages, 



292 PENELOPE. 

Sorti de cent combats, sauvé de cent naufrages, 
Viendra dans son pialais , dans le sein de ses dieux. 
Sous une main indigne expirer à mes yeux ! 
Traître , de qui le bras s'arme pour son supplice. 
Ne frémissez-vous point en regardant Ulysse? 
C'est lui. Je veux, cruel , mourir des mêmes coups. 

ÉRICI.ÉE. 

Madame ! 

PÉNÉLOPE. 

Hélas ! mes cris trahiront mon époux. 
Oui, peut-être qu'encorleur fureur en balance 
N'exerce pas sur lui toute sa violence; 
Peut-être que son sang leur semble à dédaigner. 
Et pour quelques moments ils pourront l'épargner. 
Mais s'ils vont découvrir que c'est le grand Ulysse , 
Par leur lâche fureur il faudra qu'il périsse; 
Excités par mes cris , ils vont précipiter 
L'attentat inhumain que je veux arrêter! 
A quoi me résoudrai-je? où courir? Quelle peine ! 
lia crainte me retient, quand mon amour m'entraîne. 
Courons, cherchons Iphise; il la faut employer 
Pour suspendre... 

ÉRICLÉE. 

Le ciel semble vous l'envoyer. 



ACTE V, SCÈNE VI. 293 

SCÈNE VI. 

IPHISE, PÉNÉLOPE, ÉRICLÉE. 

IPHISE. 

Que faites-vous, hélas ! Je viens de voir mon père 

Suivre, sans m'écouter, sou ardente colère. 

Arcas, Antinous, excitent leurs soldats : 

Le sang de l'étranger ne leur suffira pas; 

Us vont perdre le prince, Etes-vous sans alarmes? 

Tout le peuple est troublé, par-tout brillent les armes. 

PÉNÉLOPE. 

Ah! vous ne savez pas quels coups me font souffrir; 
Mes maux sont à leur comble, et je n'ai <jua mourir. 

IPHISE. 

Quoi! quel vain désespoir de votre anie s'empare ! 
Non : arrachez le prince à leur fureur barbare. 
Vous pouvez d'un seul mot calmer tous les esprits : 
Que l'amour de mon père à la fin ait son prix ; 
Et lui-même , aussitôt dissipant les rebelles , 
Fera tomber le fer de leurs mains criminelles. 
Paroissez. Hâtez-vous. Le prince va périr. 
Ah ! s'il est temps encor je vais le secourir.. 



294 PENELOPE. 

SCÈNE Vli. 

PÉNÉLOPE, ÉRICLÉE, EUfiINOME. 

PÉN ÉLOPE. 

Ne méua{^eons plus rien : allons, chère Ériclée, 
Montrer toute l'horreur dont mon ame est comblée; 
Apprenons à ce peuple à mourir pour son roi. 

(à Eurinome qui entre.) 
Mon exemple... Eurinome, ah! quel est ton effroi? 
Jusqu'où va des tyrans la cruelle injustice? 
Sur l'étranger... 

EURINOME. 

On dit qu'on reconnoît Ulysse; 
Qu'on l'immole, qu'il meurt. Un combat furieux. 
Un spectacle inouï vient d'effrayer mes yeux : 
Je n'ai pu discerner qui périt , qui se venge ; 
De cris , de sang, de morts , c'est un affreux mélange. 
J'entendois : C'est Ulysse ! Et mille bruits confus 
Mêloient avec son nom celui d'Antinous. 
Le roi , dit-on , cédant au nombre qui l'accable , 
Arrache aussi la vie à ce monstre exécrable. 
Télémaquc entraîné par le sort inhumain. 
Pressé dans ce palais, court le fer à la main; 
Pour venir jusqu'à vous, sa valeur étonnante 
S'ou\Tre par cent combats une route sanglante 
.Sous ses pas. .. Il p.nroît 



ACTE V, SCENE VIII. agS 

SCÈNE VIII. 

TÉLÉMAQUE, PÉNÉLOPE, ÉRIGLÉE, 
EURINOME. 

PÉNÉLOPE. 

Mon fils, où courez-vous? 
\'eûe?, mourons ensemble. 

TÉLÉMAQUE. 

Ah ! le ciel est pour nous. 
Mon père est triomphant; sa valeur invincible... 
Non, plutôt quelque dieu sous sa forme est visible; 
Et ce miracle est tel , que venant de le voir 
J'ai peine encor moi-même à le bien concevoir. 

PÉNÉLOPE. 

Dieux justes! 

TÉLÉM AQUE. 

Des tyrans l'implacable colère. 
Le traitant d'imposteur, vouloit perdre mon père. 
Et, par un châtiment célèbre et signalé. 
Qu'aux yeux de tout le peuple on le vît immolé. 
Dès qu'il sort du palais, leurs soldats l'environnent; 
Il marche, il se fait jour, ses regards les étonnent; 
Sur les degrés du temple enfin il est monté. 
D'un air tel que l'auroiï Jupiter irrité : 
«. Traîtres, s'écrioit-il , dont la lâche insolence 
« Désola mes états pendant ma longue absence , 
« Et qui , persécutant et ma femme et mon fils, 
« Pensiez voir par ma mort \ os crimes impunis; 



296 PÉNÉLOPE. 

«1 Je vis , me voici prêt à me faire justice ; 

« Aux coups qui vont tomber, reconnoissez Ulysse: 

« Allons , Eumée , à moi , Mentor, Philétius ! » 

Là d'un bras foudroyant il perce Antinous. 

Je crie à haute voix , C'est le roi, c'est mon père; 

Et fonds, en l'imitant, sur la garde étrangère. 

Arcas, les plus mutins, sont d'abord renversés. 

Nos fidèles amis , d'un beau zèle poussés : 

Animent tout le peuple ; il se déclare, il s'arme; 

Parmi les ennemis tout se tfouble, s'alarme; 

Tout s'ébranle , tout fuit; rien n'ose résister. 

Et l'effroi dans les flots les fait précipiter. 

Dérobant Eurimaque à sa perte certaine. 

Je l'ai dans les vaisseaux fait conduire avec peine. 

O ciel ! que ne peut point la présence des rois? 

Mon père, en se nommant, a repris tous ses droits; 

Et son aspect auguste et ses coups redoutables 

Ont désarmé soudain ou puni les coupables: 

Les plus rebelles cœurs rentrent dans le devoir ; 

Tout reconnoît déjà ses droits et son pouvoir. 

Tandis que sa victoire exige sa présence , 

Son ordre auprès de vous m'envoie en diligence. 

J'ai chassé les soldats qui gardoient ce palais , 

Et leur indigne sang a lavé leurs forfaits. 

Venez donc voir Ulysse au milieu de sa gloire ; 

Son cœur attend de vous le prix de sa victoire. 

Je vais trouver îphise ; et , dans son triste effroi , 

Lui rendre en ce moment les soins que je lui doi. 

Que veut Eumée? 



ACTE V, SCÈNE IX. 297 

SCÈNE IX. 

EUMÉE, TÉLÉMAQUE, PÉNÉLOPE, ÉRICLÉE, 
EURINOME. 

EUMÉE. 

Enfin tout se calme en Ithaque. 
Mais votre soin n'a pu conserver Eurimaque: 
Lorsqu'il croyoit, seigneur, aborder ses vaisseaux. 
L'esquif qui le portoit s'abyme sous les eaux. 

TÉLÉMAQUE. 

Et que devient Iphise? 

EUMÉE. 

Elle ignore sa perte. 
Ulysse vous attend pour aller voir Laërte, 
Madame. 

TÉLÉMAQUE. 

Pardonnez si mon empressement 
Cherche Iphise. . . 

PÉNÉLOPE. 

Suivez ce tendre mouvement. 
Enfin , dieux tout-puissants qui m'avez exaucée , 
De mes longues douleurs je suis récompensée! 
Mais ce bonheur , mon fils , qu'ils rendent à mes vœux. 
Ne seroit pas parfait , si vous n'étiez heureux. 

FIN DE PÉiVÉLOPE. 



LE FLORENTIN, 

COMÉDIE EN UN ACTE, 
PAR LA FONTAINE, 

Représentée, pour la première fois, le 2.3 juillet 
i685. 



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NOTICE 



SUR 



LA FONTAINE 



Jea>' de La Fontaine naquit le 8 juillet 162 1 
à Château-Thierry, en Champagne , où son père 
étoit maître particulier des eaux et forêts. Il 
étoit parvenu à 1 âge de dix-neuf ans sans avoir 
appris autre chose qu'un peu de latin. Il désira 
quelque temps entrer dans l'ordre de l'Ora- 
toire ; mais à peine en connut-il les règles , qu'il 
fut effrayé de leur austérité. Nous n'entrerons 
point ici dans les détails de sa vie privée, peu 
de personnes en ignorent les particularités ; on 
les trouve à la tête de ses œuvres. Nous ne par- 
lerons pas non plus de ses Contes ni de ses Fa- 
bles; tout le monde sait qu'il tient la première 
place dans ce dernier genre de littérature. Les 



3o2 NOTICE SUR LA FONTAINE, 
ouvrages dramatiques de La Fontaine sont peu 
connus , et nous devons parler de ses comédies. 
Il n'est cependant pas étranger à notre plan de 
rappeler que La Fontaine, qui avoit toujours 
eu du dégoût pour la poésie, ne sentit qu'il 
étoit né poëte qu'en entendant lire l'ode de Mal- 
herbe sur l'assassinat de Henri IV. 

La première pièce qu'il composa pour le 
théâtre Français fut Y Eunuque, comédie en 
cinq actes, en vers, imitée de Térence, et qui 
parut en i654. 

On prétend que LuUi ayant refusé de faire 
la musique de l'opéra de Daphné, auquel il 
avoit engagé La Fontaine à travailler, ce fut 
pour se venger que ce dernier composa contre 
lui le conte et la comédie du Florentin. Cette 
petite pièce en un acte, en vers, parut pour la 
première fois le 20 juillet i685. 

Ragotin j ou le Roman comique , comédie en 
cinq actes, en vers, imitée de Scarron, fut 
joué pour la première fois le 12 avril 1684., et 
eut neuf représentations. 

La Coupe enchantée, comédie en un acte, en 



NOTICE SUR LA FONTAINE. 3o3 
prose, représentée pour la première fois le 16 
juillet 1688; le Veau perdu, comédie en un 
acte, en prose, jouée le 22 août 1689; et Je 
vous prends sans vert, comédie en un acte, en 
vers, représentée le premier mai 1698, furent 
donnés sous le nom de Champmêlé; mais le 
temps les a restitués à leur véritable auteur. 

La Fontaine, reçu à l'Académie française en 
1684, mourut à Paris, le i3 avril 1696, dans 
sa soixante-quatorzième année. 



PERSONNAGES. 



HARPAGÈME. 
HORTENSE , sa pupille. 
TIMANTE , amant d'Hortense. 
AGATHE , mère d'Harpagême. 
MARINETTE, sa servante. 
Un SERRURIER et ses garçons. 

Uu EXEMPT. 
Des ARCHERS. 



La scène est à Florence , dans la maison 
d'Harpagême. 



LE FLORENTIN, 

COMÉDIE. 



■%/%/«. Vm./^ %/^/V ^■%*'X.W^'^ 1 



SCÈNE I. 

TIMANTF, MARINETTE. 

MARI NETTE. 

Que vois-je? Étes-vous fou , Timaute? Ignorez-vous 

A quel point est féroce un Florentin jaloux? 

Vous êtes son rival. Transporté de colère. 

Il fait de vous tuer sa princi[)ale affaire : 

Et, loin d'envisager ces [;érils évidents, 

Vous venez dans sa chambre ! Oii donc est le bon sens? 

T 1 M A N T E. 

Oui, je sais tout cela, Marinette; mais j'aime. 
Voyant sortir d'ici le brutal Harpagéme, 
J'ai voulu profiter... 

MARINETTE. 

Vous ne savez donc pas? 
A peine est-il sorti qu'il revient sur ses pas. 
Occupé seulement de l'âpre jalousie , 
Rien ne peut l'assurei'; de tout il se défie, 
s'il faut, en revenant, qu'il vous trouve eu ces lieux... 

TIM ANTE. 

Va , va , j ai lues raisons pour paruitie à ses veux. 

" 2.6. 



3o6 LE FLORENTIN. 

Mais , de grâce , instruis-moi de ce que fait Hortense , 

De tout ce qu'elle dit, de tout ce qu'elle pense. 

Harpagéme toujours poursuit-il ses projets? 

La tient-il eufemiée encor? 

MARINETTE. 

Plus que jamais. 
Pour la soustraire aux yeux de votre seigneurie , 
Il met tout en usage, artifice, industrie. 
Une chambre , où le jour n'entre que rarement . 
Est de la pauvre enfant l'unique appartement. 
Autour régne une épaisse et terrible muraille. 
De briques composée, et de pierres de taille. 
Un lcd>yrinthe obscur, pénible à traverser. 
Offre , avant que d'entrer, sept portes à passer. 
Chaque porte , outre un nombre infini de ferrures. 
Sous différents ressorts a quatre ou cinq serrures. 
Huit ou dix cadenas, et quinze ou vingt verrous. 
Voila le plan du fort, où ce bourru jaloux 
Enferme avec grand soin la malheureuse Hortense; 
Encor ne la croit-il pas trop en assura nce. 
Pour mettre sa personne à l'abri du danger. 
Seul , il la voit, l'habille , et lui sert à manger; 
Seul , il passe , en tout temps , la journée avec elle , 
A la voir tricoter ou blanchir sa dentelle. 
Parfois, pour lui fournir des passe-temps plus doux 
Il lui lit les devoirs de l'épouse à l'époux; 
Ou bien, pour l'égayer, prenant une guitare, 
H lui racle à l'oreille un air vieux et bizarre. 
La nuit, pour empêcher qu'on ne le trompe eu rïvu. 
Une cloison sépare et son lit et le sien. 



SCÈNE I. 3o7 

Le bruit d'une araignée, alors qu'elle tricute , 
Une mouche qui vole, nue souris qui trotte. 
Sont éléphants pour lui qui l'alarment. Soudain 
Du haut jusques en bas, nn pistolet en main , 
Ayant, par ses clameurs , éveillé tout le monde , 
Il court, il cherche, ii rôde, il fait par-tout la ronde. 
Non, le diable , ennemi de tous les gens de bien , 
Le diable qu'on connoit diable, et qui ne vaut rien. 
Est moins jaloux, moins fou, moins méchant, moins bizarre. 
Moins envieux, moins loup, moins vilain, moins avare. 
Mollis scélérat, moins chien, moins traître, moins lutin. 
Que n'est, pour nos j>échés , ce maudit Florentin. 

T 1 M A N T E. 

Le malheureux ! L'on sait comment il traite Hortense; 
Par mes soins la justice en a pris connoissance. 
Je puis, par un arrêt, tromper sa passion; 
Mais je crains de le mettre en exécution. 

MARIN ET TE. 

s'il falioit qu'il en eût la moindre connoissance. 
Le poignard aussitôt vous priveroit d'Hortense. 
Parlant sur ce chapitre , iî nous a dit cent fois , 
Qu'avant que se soumettre à la rigueur des lois. 
Il choisiroit plutôt le parti de la pendre. 
Et qu'il aimeroit mieux l'étouffer que la rendre. 

TI MANTE. 

Cette lettre pourra traverser ses desseins. 
A ses yeux je feindrai de la mettre en tes mains. 
Te jtriant de la rendre entre celles d'Hortense. 
Toi, pour ne point marquer aucune intelligence. 
Tu la rcliiseras avec emportemeut. 



l 



3o8 LE FLORENTIN. 

M A R I N E T T E. 

J'eutends. Mais gardez-vous de lui dans ce moment: 
Il fait faire, dit-ou, un ressort qu'il nous cache ; 
A l'achever dans peu son serrurier s'attache. 
Déjà... 

TIM A.NTE. 

Le serrurier s'en est ouvert à moi : 
C'est un homme d'honneur; il m'a donné sa foi, 
Moyennant quelque argent que j'ai su lui promettre. 
De concert avec lui, j'ai dicté cette lettre; 
Pour punir d'un jaloux les désirs déréglés , 
Je viens exprès... 

MARI NETTE. 

Il entre... 

SCÈNE n. 

HARPAGÉME, AGATHE, TIMANTE, 
MARINETTE. 

M ARIA" ET TE. 

Allez au diable, allez. 
Pour qui me prenez-vous, et quelle est votre attente? 
Merci ! Diantre ! ai-je l'air d'une fiile intrigante? 

HA E PAGE M E. 

Que \ois-je? 

Tl. HANTE. 

Eh! Marinette, un mot, s^coute-moi. 

MARI \ ETTE. 

Ne m apiirochcz pas. 



SCÈNE IL 3o9 

H A R P A G â M E. 

Bon! 

TIMANTE. 

Cent louis sont pour toi; 



Les voilà. 



MARINETTE. 

Je n ai point une ame intéressée. 

TIMANTE. 

Quoi!... 

MARINETTE. 

Ces poings puniront votre infâme pensée. 
Si vous restez. 

TIMANTE. 

Hortense est commise à tes soins ; 
Pour m'obliger, rends-lui ce billet sans témoins. 

HARPAGÊME, arrachant la lettre. 
Ah ! ah ! perturbateur du repos du ménage , 
Tu veux donc la séduire, et me faire un outrage? 

TIMANTE, l'épée à la main, en s enfuyant. 
Redonne-moi la lettre , ou ce fer cpie tu vol., . 

HARPAGÊME. 

Barthélemi, Christophe, Ignace, Ambroise, à moi! 

SCÈNE III. 

HARPAGÊME, AGATHE, MARINETTE. 

MARINETTE. 

Comme il fuit ! 

HARPAGEME. 

Il fait bien; car cette mienne épée 



3io LE FLORENTIN. 

Dans son infâme sang alloit être trempée. 
Mais de le voir ici me voilà tout outré. 
Comment est-il venu? comment est-il entré? 

MA m NETTE. 

J'étois là-bas au frais, quand je l'ai vu paroître : 
Je suis soudain rentrée, il m'a suivie en traître. 
Me disant qia'iî vouloit m'enrichir pour toujours, 
Que je prisse le soin de servir ses amours , 
Et, faisant succéder les effets aux paroles, 
Il m'a voulu couler dans la main cent pistoles; 
Mais j'aurois moins souffert s'il avoit mis dedans , 
Ou des cailloux glacés, ou des charbons ardents : 
Je crève quand je pense aux offres insolentes... 

II ARPAGÉME. 

Ah ! ma mère , voilà la perle des senantes... 

( à Marinette.) ( à Agathe.) 

Embrassez-moi, ma fille. . Auriez-vous cru cela? 
Eh bien ! avec ces soins, ma mère , et ces clefs-là , 
La garde d'une femme est-elle si terrible, 
Et croyez-vous encor cette chose impossible? 

AGATHE. 

Mon fils, bouleverser l'ordre des éléments. 
Sur les flots irrités voguer contre les vents, 
Fixer selon ses vœux la volage fortune. 
Arrêter le soleil , aller prendre la lune; 
Tout cela se feroit beaucoup plus aisément. 
Que soustraire une femme aux yeux de son amant , 
Dussiez-vous la garder avec un soin extrême , 
Quand elle ne veut pas se garder elle-même. 



SCENE llï. 3ii 

HAUP AGÈM E. 

1) n'est pas question d'aller contre les vents , 

Ni de bouleverser l'ordre des éléments, 

Mais de garder Hortense; et j'ai pour y suffire , 

De bons murs, des verrous, et deux yeux : c'est tout dire. 

AGATHE. 

Abus. Lorsque l'amour s'empare de deux cœurs, 

Pour rompre leur commerce et vaincre leurs ardeurs 

Employez les secrets de l'art, de la nature. 

Faites faire une tour d'une épaisse structure, 

Rendez ses fondements voisins des sombres lieux. 

Élevez son sommet jusqu'aux voûtes des cieux , 

Enfermez l'un des deux dans le plus haut étage , 

Qu'à l'autre le plus bas devienne le partage. 

Dans l'espace entre eux deux, par différents détours. 

Disposez plus d'Argus qu'un siècle n'a de jours. 

Empruntez des ressorts les plus cachés obstacles; 

Plus grands sont les revers , plus grands sont les miracles : 

L'un pour descendre en bas osera tout tenter. 

L'autre aiguillonnera ses esprits pour monter. 

Sans s'être concertés pour une fin semblable , 

Tout deux travailleront d'un concert admirable. 

A leurs chants séducteurs Argus s'endormira; 

Des verrous , par leurs soins , le ressort se rompra , 

De moment en moment enjambant l'intervalle, 

Enfin ils feront tant qu'au milieu du dédale. 

Imperceptiblement , ensemble ils se rendront. 

Et malgré vos efforts, mon fils, ils se joindront. 

C'est un coup sûr. iîou âge et mou expérience 



3i2 LE FLORENTIN. 

Doivent dans votre esprit inspirer ma science ; 
Je sais ce qu'en vaut l'aune , et j'ai passé par-là : 
Votre père vouloit me contraindre à cela ; 
Mais s'il n'eût mis un frein à cette ardeur trop prompte, 
Il se seroit trompé sûrement dans son compte, 
Mon fils. ! 

H akpagÉ ME. 
oh! mieux que lui j'ai calculé le mien. 
Je ne suis pas si sot... Suffit... Je ne dis rien... 
Mais ouvrons le poulet du damoiseau Timante; 
Apprenons ses desseins , et voyons ce qu'il chante. 

( // Lt. ) 
« Pour punir votre jaloux, je me suis rendu maître 
« delà maison qui est voisine delà vôtre, où j'ai trouvé 
« les moyens de me faire un passage sous terre , qui,me 
« conduii'a jusqu'à votre chambre. J'espère que la 
« nuit ne se passera pas sans que vous m'y voyiez. Je 
« vous en avertis, afin que votre suiprise ne vous fasse 
« rien faire qui soit entendu de votre bourru. Le même 
« passage vous ser\'ira pour vous faire sortir d'escla- 
« vage , et vous mettre au pouvoir de la personne qui 
•< vous aime le plus. 

« Timante. " 

Il verra , s'il y vient, un plat de mon métier; 

Et je sors pour cela de chez le serrurier. 

Ma foi, monsieur Timante, on vous la garde bonne! 

Oui, pour joindre eu repos Hortense à ma personne. 

J'ai besoin de sa mort. A tout examiner. 

Le moveii le plus sûr est de l'assassiner. 



SCENE III. 3i3 

J'ai donc fait, pour cela construire une machine. 
Je la ferai poser dans la chambre voisine. 
Pressé par son amour, Timante s'y rendra; 
Mais au lieu d'y trouver Horteuse, il s'y prendra. 
Alors, tout à mon aise, ayant eu main ma dague, 
Je vous la plongerai dans sou sein, zague, zague. 
Et le tuerai, ma mère, avec plaisir, dieu sait! 
Ensuite on le mettra dans ma cave, hïc jacet. 

AGATHE. 

Quoi! de tuer un homme auriez-vous conscience? 
Loin que votre dessein vous fasse aimer d'Hortense , 
Ce coup augmentera sa haine, il est certain. 

H A R P A G É M E. 

Bon, bon! morte est la béte, et mort est le venin. 
Depuis que dans ces lieux Hortense est enfermée , 
Qu'à ne plus voir Timante elle est accoutumée, 
Elle est déjà soumise à vouloir m'épouser. 
Pour l'y fortifier, j'ai su la disposer 
A voir un sien cousin, magistrat, homme sage. 
Qu'elle connoît de nom, et non pas de visage : 
Elle sait seulement qu'il est en grand crédit. 
Étant de ses parents, et de sublime esprit, 
Elle ne craindra point d'ouvrir à sa prudence 
Les secrets de son cœur, et tout ce qu'elle pense , 
Et comme ce grand homme est de mes bons amis , 
Afin de m'obliger, ma mère, il m'a promis 
Que selon mes désirs il tournera son ame. 

AGATHE. 

Ce cousin entreprend de changer une femme ! 
11 est donc assez vain de présumer de soi? 

27 



3i4 LE FLORENTIN. 

Et quel est donc ce sot entrepreneur? 

HARPAGÊME. 

C'est moi. 

AGATHE. 

Vous? 

HAR PAGE ME. 

Moi. De ce cousin j'avois la fantaisie. 
Depuis , prenant conseil d'un peu de jalousie , 
Qui m'apprend que de tout il faut se défier, 
J'ai cru plus à propos de me la confier. 
Ce soir, l'obscurité devenant favorable , 
Ayant la barbe et l'air d'un homme vénérable, 
En habit , et des pieds en tête revêtu 
Du fastueux dehors d'une austère vertu, 
Je prétends, selon moi, pétrir le cœur d'Hortense, 
Et par même moyen savoir ce qu'elle pense. 

A GATHE. 

Gardez-vous d'accomplir ce dessein dangereux ! 
Afin qu'en son ménage un homme soit heureux , 
Bannissant de chez lui toute la défiance , 
Loin de vouloir savoir ce que sa fenune pense, 
Il doit fuir avec soin , comme on fuit un forfait , 
L'occasion d'apprendre ou voir ce qu'elle fait. 

HARPAGÊME. 

chansons 1 Rien ne me peut détourner de la chose. 
Afin d'exécuter ce que je me propose , 
Faisons venir Hortense en cet appartement. 

( // sort, et l'on entend plusieurs portes s'ouvrir.) 



LE FLORENTIN. 3j5 

SCÈNE IV. 

AGATHE, MARINETTE. 

AGATHE. 

Le ciel le punira de cet entêtement... 

Que de portes! quel bruit de clefs! quel tintamane! 

MARINETTE. 

De faire voir sa femme un jaloux est avare. 

AGATHE. 

Oui; mais qui la confie à la foi des verrous 
Est trompé tôt oa tard. 

SCÈNE V. 

liARPAGÉME, AGATHE, HORTENSE, 
MARINETTE. 

• H ARPAGÉME. 

Hortense , approchez-vous. 
Monsieur votre cousin en ces lieux va se rendre; 
Avec un cœur ouvert ayez soin de l'entendre : 
H est ici tout proche, et je vais l'avertir. 

(// sort.) 



3i6 LE FLORENTIN. 

SCÈNE VI. 

AGATHE, HORTENSE, MARINETTE. 

AGATHE. 

Autant qu'à vos débats on m'a vu compatir, 
Autant ma joie éclate à votre intelligence, 
Ma bru; je vais agir de toute ma puissance. 
Pour porter de mon fils l'esprit à la douceur : 
Vous, à le caresser contraignez votre cœur. 
Nos petites façons amollissent les amesi 
Et les hommes ne sont que ce qu'il plaît aux femmes. 

{Elle sort.) 

SCÈNE VIL 

HORTENSE, MARINETTE. 

MARINETTE. 

Harpagéme, ce soir, sera donc votre époux? 

HORTENSE. 

Un jaloux furieux, les astres en courroux, 
L'horreur d'une prison longue , obscure , ennuyante, 
Le repos de mes jours , tout l'ordonne. 

MA RI NETTE. 

Et Timante ? 
Voulez-vous pour jamais renoncer à le voir? 
L>'étre un jour votre époux il conserve l'espoir : 
Même il a , m'a-t-il dit, en tête un stratagème. 



SCENE VII. 3i7 

Qui doit vous délivrer des rigueurs d'Harpagéme. 

H OliTENSE. 

Eh! que pourra-t-il faire? Hélas ! plus que le mien 

Son intérêt me porte à ce triste lien. 
H m'aime, et m'aimera tant quil verra mon ame 
Libre, et dans un état à répondre à sa flamme; 
Harpagême le hait , sa vie est en danger. 
Peut-être, quand 1 hymen aura su m'engager. 
Qu'étouffant un amour que l'espoir a fait naître. 
Il n'y songera plus; je l'oublierai peut-être : 
J'y ferai mes efforts, du moins. Pour commencer 
D'ôter de mon esprit Timante et l'en chasser, 
Au cousin que j'attends je vais ouvrir mon ame, 
Implorer ses conseils pour éteindre ma flamme; 
Et , si je ne profite enfin de sa leçon , \ 
Je parlerai , du moins, de ce pauvre garçon. 

M ARINETTE. 

D'accord; mais ce cousin n'est autre qu'Harpagéme, 
Je vous en avertis. 

HOKTENSf. 

Que dis-tu? Lui! 

MAUINETTE. 

Lui-même. • 
Poussé par un esprit curieux et jaloux. 
Sachant que ce cousin n'est point connu de vous. 
Sous un déguisement et de voix et de mine. 
Vous donnant des conseils de cousin à cousiue , 
Il prétend vous tirer de vos égarements, 
El, par même moyen, savoir vos sentiments. 
Pour punir ce bourru , c'est à vous de vous taire, 

27. 



3i8 LE FLORENTIN. 

Et de dissimuler le commerce... 

HORTENSE. 

Au contraire : 
Pour punir dignement sa curiosité, 
Je lui vais de bon cœur dire la vérité. 
Puisqu'il ose en venir à cette extravagance , 
Je vais lui découvrir, sans nulle répugnance, 
Tout ce que sent mon cœur, et réduire le sien 
A fuir de mon hymen le dangereux lien. 
Bien mieux qu'il ne souhaite , il s'en va me counoître : 
Je m'en ferai haïr par cet aveu peut-être; 
Ou sachant de quel air je l'estime aujourd'hui. 
S'il veut bien m'épouser encor, tant pis pour lui. 

MAHINETTE. 

Il entre... Ah ! que sa barbe est rébarbarative ! 

HORTENSE. 

Il se repentira de cette tentative. 

SCÈNE VIIL 

HARPAGÉME, HORTENSE, MARINETTE. 

H A R p A G É M E , eii doctcur. 
( à part.) ( à Marinette. ) 

Feignons, pour l'abuser... Eu ces lieux envoyé. 
Pour mettre en bon sentier votre esprit dévoyé... 

MARINETTE. 

Ce n'est pas moi , monsieur. 

H AR p AGÉME. 

Qui donc est ma parente 



SCÈNE VIII 3j9 

Hortense? 

M ARINETTE. 

Je ne suis, monsieur, que la suivante... 
H A R p A G É M E , à Hortense. 
Est-ce vous ? 

HORTENSE. 

Oui, monsieur. 

H AR PAGE ME. 

( à Marinette.) ( à Hortense, ) 
Des sièges... Seyez-vous. 
( à Marinette. ) 
Regardez-moi... Fermez ce faux jour. Laissez-nous. 

{Marinette sort.) 

SCÈNE IX. 

HARPAGÊME, HORTENSE. 

HARPAGÊME. 

Ma cousine , eu ces lieux , de la part d'Harpagérae, 
Je viens pour vous porter à l'hymen. Il vous aime : 
Dès vos plus jeunes ans on vous marqua ce choix; 
Votre père, en mourant, vous imposa ces lois. 
Mais vous, d'un autre amour étant préoccupée, 
Vous rendez du défunt la volonté trompée , 
Et le pauvre Haipagéme, au lieu d'affection. 
N'a vu que haine en vous, et que rébellion. 

HORTENSE. 

Il est vrai , son humeur a rebuté la mienne ; 

Mais, monsieur, ce n'est pas ma faute, c'est la sienne. 



aao LE FLOREÎNTIN. 

HARPAGÊME. 

Coinuieut ? 

HO RIEN SE. 

Nous deaieurions ù huit milles d'ici. 
Je n'avois jamais vu que lui seul d'homme : ainsi. 
Quoiqu'il me parût froid, noir, bizarre et farouche , 
Je me comptois toujours compayne de sa couche. 
Sans amour, il est vrai, toutefois sans ennui. 
Présumant que tout homme etoit fait comme lui , 
Mais, loin de me tenir dans cette erreur extrême, 
A me désabuser il travailla lui-même; 
Et j'appris, par ses soins , avec quelque pitié. 
Qu'il étoit, des mortels, le plus disgracié. 

HARPAGÊME. 

Quoi! lui-même? Comment? 

HORTENSE. 

Vous le savez ; mon père 
De son pouvoir sur moi le fit dépositaire. 
Et mourut. Peu de temps après la mort du sien , 
Harpagême, héritier et maître d'un grand bien, 
D'avoir place au sénat conçut quelque espérance. 
Il voulut faire voir sou triomphe à Florence, 
M'y traînant avec lui, malgré moi. Dans ces lieux. 
Mille gens, bien tournés , s'offrirent à mes yeux. 
Qui de me plaire tous prirent un soin extrèiue. 
Faisant réflexion sur eux, sur Harpagénie, 
Qui vis-je? Ah ! mon cousin, quelle comparaison ! 
L'erreur en mon esprit fit place à la raison. 
Mon jaloux me parut d'un dé^^oût manifeste ,. 
Et je pris sa personne eu haine. 



SCENE IX. 32 1 

H A R P A G Ê M E , à pari. 

Je déteste !... 

HORTENSE. 

Quoi donc! ce franc aveu vous déplaît-il? Comment! 
Est-ce c[ue je m'explique à vous trop hardiment? 

HARPAGÊME. 

Non pas, non pas. 

HORTENSE. 

Je vais me contraindre. 

HA RPAGEME. 

Au contraire. 
De ce que vous pensez il ne faut rien me taire. 
Si vous voulez , pesant l'une et l'autre raison , 
Que je fonde une paix stable en votre maison , 
Vous devez rae montrer votre ame toute nue, 
Ma cousine. 

HORTENSE. 

oh ! vraiment , j'y suis bien résolue. 
Avant que d'épouser Harpagême aujourd'hui , 
Afin que vous jugiez si je dois être à lui, 
De tout ce que j'ai fait, de tout ce qu'il m'inspire , 
Je ne vous tairai rien... Mais n'allez pas lui dire. 

HARPAGÊME. 

oh ! non, non. Revenons à la réflexion. 
Vous fîtes dès ce temps le choix d'un galant? 

HORTENSE. 

Non : 
Jamais d'en choisir un je n'eusse eu la pensée; 
Mais Harpagême , épris d'une rage insensée , 
Poussé par un esprit ridicule , importun , 



622 LE FLORENTIN. 

A sou dam , malgré moi, m'eu fit découvrir un. 

HARPAGÈME. 

Vous verrez que cet homme aura tout fait. 

HORTEN'SE. 

Sans doute. 
Car, me voulant contraindre à prendre une autre route, 
Pour^m'ôter du grand monde, il me fit enfermer. 
J'étois à ma fenêtre à prendre souvent l'air; 
D'un logis près , un homme eu faisoit tout de même. 
Je ne le voyois pas d'abord; mais... 

HARPAGÈME. 

Harpagême 
Vous le fit remarquer, n'est-ce pas? 

HORTENSE. 

Justement. 
Il me dit, tourmenté par son tempérament. 
Que , sans doute , cet homme étoit là pour me plaire , 
Et m'ordonna sur- tout, fulminant de colère. 
De ne me plus montrer, lorsque je l'y verrois. 
Instruite à ce discours de ce que j'ignorois. 
J'examinai ses yeux, son maintien, son visage. 
Et je vis qu'Harpagême avoit dit vrai. 

HARPAGEME, à part. 

J'enrage ! 

H O R T E iN s E. 

Cet homme enfin , monsieur , dont Timante est le nom , 
Me fit voir en ses yeux qu'il m'aimoit tout de bon. 
Il est jeune, bien fait, sa personne rassemble, 
Dans leur perfection, tous les bous airs ensemble; 
Magnifique en habits, noble en ses actions, 



' SCÈNE IX. 323 

Charmant... 

H A RP AGE ME.. 

Passez , passez sur ses perfections : 
Il n'est pas question de vanter son mérite, 

HORTENSE, 

Pardonnez-moi, monsieur. Dans l'ardeur qui m'agite, 
Il me semble à propos de vous bien faire voir 
Que celui pour qui seul j'ai trahi mon devoir, 
Possédant dignement tout ce qu'il faut pour plaire, 
A de quoi m'excuser de ce que j'ai pu faire. 
Timante est en vertus (et j'en suis caution) 
Tout ce qu'est Harpagéme en imperfection. 

HARPAGÊME. 

( à part. ) ( à Hortense. ) 

Que nature pâtit! mais poursuivons... Peut-être 
Cet amant vous revit encore à la fenêtre ? 

HORT ENSE. 

Non, je ne l'y vis plus; mon bourru, mécontent. 
Fit , de dépit , boucher ma fenêtre à l'instant. 

HARPAGÉME. 

Ah ! le bourru! Mais... 

HORTENSE. 

Mais, pour punir sa rudesse, 
Timante en un billet m'exprima sa tendresse, 
Et me le fit tenir, nonobstant mou jaloux. 

HARPAGÊME. 

Comment? 

HORTENSE. 

Prenant le frais tous deux devant chez nous. 
Doux poîits libertins, qui mangeoient des cerises. 



3a4 LE FLORENTIN.. 

Vlnreut contre Harpagême , à diverses reprises, 
Pliant, chantant, faisant semblant de badiner : 
Ils jetoient leurs noyaux l'un après l'autre en l'air. 
Un noyau vint frapper Harpagême au visage; 
Il leur dit de n'y plus retourner davantage. 
Eux, sans daigner l'ouïr et jetant à l'envi, 
Cet agaçant noyau de plusieurs fut suivi. 
Harpagême à chacun redoubla ses menaces. 
Riant de lui sous cape et faisant des grimaces. 
Malicieusement ces petits obstinés 
Ne visoient plus qu'à lui , prenant pour but son nez. 
Transporté de colère et perdant patience, 
Harpagême après eux courut à toute outrance, 
Quand d'un logis voisin Timante étant sorti. 
De cet heureux succès aussitôt averti, 
Il me donna sa lettre et rentra dans sa cage. 
Harpagême revint, essoufflé, tout en nage, 
Sans avoir joint ces deux espiègles : enroué , 
Fatigué, détestant de s'être vu joué. 
Il en pensa crever de rage et de tristesse. 
Comme je ne veux rien vous celer, je confesse 
Que je livrai mon ame à de secrets plaisirs, 
De voir que mon jaloux fut, malgré ses désirs, 
La fable d'un rival, et la dupe... 

HARPAGÊME, à part. 

Ah ! je crève... 
( à Horlense. ) 
De répondre au billet vous u'eùtes point de trêve? 

nORTENSE. 

D'accord; mais il falloit trouver l'inventiou 



SCENE IX. 325 

De le pouvoir donner. 

HARPAGÈME. 

Vous la trouvâtes? 

HORTENSE. 

Bon! 
Harpagême y pourvut. Pressé par sa foiblesse , 
Il voulut consulter une devineresse , 
Pour voir s'il seroit seul maître de mes appas. 
Il m'y fit, un matin, accompagner ses pas. 
A peine sortons-nous, que j'aperçois Timante. 
Harpagéme, à sa vue, aussitôt s'épouvante , 
Nous observe de près , me tenant une maiu; 
Dans l'autre étoit ma lettre. Inquiète, en chemin , 
Comment de la donner je pourrois faire en sorte; 
Un homme qui fendoit du bois devant sa porte, 
A faire un joli tour me fit soudain penser. 
Dans les bûches, exprès, je fus m'embarrasse r; 
Je tombe, et, par l'effet d'une malice extrême. 
J'entraîne avecque moi rudement Harpagéme. 
Timante, à cette chute, accourt à mon secours. 
Moi qui mettois mon soin à l'observer toujours , 
Comme il m'offroit sa main pour soutenir la mienne , 
Je coulai promptement mon billet dans la sienne ; 
Puis je fus du jaloux relever le chapeau. 
Qui, dans ce temps, cherchoit ses gants et son manteau. 
M'injuriant, pestant contre la destinée. 
Mais, comme heureusement ma lettre étoit donnée , 
Il ne put me fâcher. Crotté, gonflé d'ennui, 
Il revint sur ses p.is : j'y revins avec lui; 
Non sans rire eu .';ecret, songeant à cette chute. 



326 LE FLORENTIN. 

De mou invention et de sa culebute. 

HARPAGÊME. 

{à part.) (à Hortense . ) 

Ouf!... Et qu'arriva-t-il de l'un et l'autre tour? 

HORTENSE. 

Timante, instruit par moi, pressé par son amour, 

Pour me pouvoir parler usa d'un stratagème. 

Il fit secrètement avertir Harpagême , 

Par un homme aposté, qu'il vouloit m'enlever; 

Qu'un soir à ma fenêtre il devoit me trouver. 

Et que nous ménagions le moment favorable 

Pour m'arracher des mains d'un jaloux détestable. 

Cet avis fit l'effet que nous avions pensé; 

Par cette fausse alarme Harpagéme offensé , 

Voulant assassiner l'auteur de cet outrage. 

Etant accompagné de spadassins à gage, 

Fit quinze nuits le guet sous mon appartement, 

Et je vis quinze nuits de suite mon amant. 

Dans celui du jardin, au bas de ma fenêtre : 

Par des transports charmants que nos cœurs faisoient naître, 

Sans crainte du jaloux , exprimant nos amours , 

Nous cherchions les moyens de le fuir pour toujours. 

Et ne nous arrachions de ce lieu de délices , 

Qu'au moment que du jour on voyoit les prémices. 

Je me mettois au lit, où, feignant de dormir, 

J'entendois mon bourru tousser, cracher, frémir; 

Tantôt, venant mouillé jusques à sa chemise ; 

Tantôt, soufflant ses doigts, transi du vent de bise; 

Toujours incommodé, toujours tremblant d'effroi : 

C'étoit, je vous l'assure, un grand plaisir pour moi. 



SCENE IX. 3^7 

H A R PA G É M E , à part. 

Quelle pilule ! 

HORTENSE. 

Hélas ! ce temps ne dura guère , 
Et ce ne fut pour nous qu'une fleur passagère. 
De perdre ainsi ses pas notre bizarre outre, 
Voyant l'an du trépas de mon père expiré , 
De son autorité pressa notre hyménée. 
A refuser sa main, me voyant obstinée. 
Il fit faire un cachot , où j'ai passé six mois , 
Et j'en sors aujourd'hui pour la première fois. 
Avec ces sentiments, et cette haine extrême, 
Jugez-vous que je doive épouser Harpagême? 

HARPAGÉME. 

C'est mon avis. Timante est d'aimable entretien, 

Il est vrai, beau, bien fait; d'accord, mais il n'a rien. 

Harpagême est jaloux; j'y consens : il est chiche 

De ces tous doucereux; oui, mais il est très riche. 

Pour en ménage avoir du bon temps, de beaux jours, 

Croyez-moi, la richesse est d'un puissant secours. 

Le coeur qui penche ailleurs en sent quelque amertume ; 

Mais parmi l'abondance à tout on s'accoutume. 

Vaincre une passion funeste à son devoir. 

C'est une bagatelle; on n'a qu'à le vouloir. 

Par exemple, étouffez cette flamme imprudente, 

N'envisagez jamais qu'avec horreur Timante; 

Oubliez tout de lui, même jusqu'à son nom. 

Çà , ma cousine, allons, promettez-le-moi. 

HORTENSE. 

Non. 



328 LE FLORENTIN. 

HARPAGÉME. 

Comment non? ¥A pourquoi? 

HORTENSE. 

Je connois ma foiblesse; 
Je ne pourrois jamais vous tenir ma promesse. 

HARPAGÉME. 

Harpagême fait donc des efforts superflus? 

HORTENSE. 

Il sera mon époux. Et que veut-il de plus? 

HARPAGÉME. 

Mais vous devez, du moins, lui montrer quelque estime. 

HORTENSE. 

Epouser un mari sans qu'on l'aime , est-ce un crime? 

HARPAGÉME. 

Il VOUS déplaît donc? ■ 

HORTENSE. 

Plus qu'on ne peut exprimer. 

HARPAGÉME. 

Peut-être, avec le temps, vous le pourrez aimer. 

HORTENSE. 

Le temps^n'éteindra pas l'ardeur qui me domine. 
Je n'aimerai jamais que Timante. 

HARPAGÉME, se découvrant. 

Ah ! coquine ! 
Je n'y puis plus tenir ; connoissez votre erreur ; 
Voyez , friponne , a qui vous ouvrez votre cœur. 

HORTENSE. 

Ah ! ah ! c'est vous, monsieur; quelle métamorphose î 
Pourquoi? Si vous étiez en doute de la chose, 
Vous êtes redevable à ma sincérité 



SCÈNE IX. 329 

De ne vous avoir pas fardé la vérité. 

Voilà quelle je suis , par votre humeur jalouse , 

Et (juelle je serai, si je suis votre épouse. 

HARPAGÊME. 

Votre malice en vain s'applique à l'éviter. 
Je serai votre époux pour vous persécuter, 
Pour vous rendre odieux et Timante et la vie : 
A vous faire enrager je mettrai mon génie. 

{Il appelle.) 
Marinette ? 

SCÈNE X. 

MARINETTE, HARPAGÊME, HORTENSE 

MARINETTE. 

Monsieur? 

HARPAGÊME. 

Eh bien ! le serrurier 
Travaille-t-il? 

MARINETTE, paroissant effrayée. 
Ah! ah!... 

HARPAGÊME. 

Cesse de t'effrayer. 
Je viens, sous cet habit, d'apprendre son histoire; 
J'ai découvert par-là ce qu'on ne pourra croire. 
Malgré ma défiance exacte, en tapinois, 
L'aurois-tu cru, ma fille , ils m'ont trompé cent fois* 

MARIN ET T E. 

Ah ! les méchantes gens ! 

28. 



33o LE FLORENTIN. 

HARPAGÊME. 

Mais j'en tieus la vengeance. 
Tiinante doit venir pour enlever Hortense : 

( à Hortense. ) 
Le piège ici l'attend... Oui, traîtresse ! à vos yeux, 
Vous verrez poignarder ce qui vous plaît le mieux. 
Nous allons bientôt voir l'essai de cet ouvrage. 

SCÈNE XI. 

LE SERRURIER, et ses garçons ,'<3rMi apportent une 
cage de fera ressort; HARPAGÊME, HORTENSE, 
MARINETTE. 

HARPAGÊME, au serrurier. 
Est-ce fait? 

LE SERRURIER. 

Oui, monsieur; et, pour en voir l'usage. 
Je vais , tout de ce pas , à vos yeux l'essayer. 

HARPAGÊME. 

Non , non : ce n'est qu'à moi que je m'en veux fier ; 
J'en veux faire l'essai moi-même. 

LE SERRURIER. 

Eh ! que m'importe? 
Sortez donc par ici : passez par cette porte , 
Marchez, venez à moi, sans appréhender rien. 

( Harpagême se met dans le piège. ) 
Eh bien! n'étes-vous pas pris comme un sot? 

HARPAGÊME. 

Fort bien. 



SCENE XI. 33i 

On ne peut l'être mieux. La peste ! quelle étreinte! 
Otez-moi promptement, la posture est contrainte. 

LE SERRURIER. 

Vous délivrer n'est plus en mon pouvoir. 

HARPAGÉME. 

Pourquoi? 

LE SERRURIER. 

Je n'en suis plus le maître. 

( // sort avec ses garçons. ) 

HARPAGEME. 

Et qui l'est donc? 

SCÈNE XII. 

TIMANTE, HARPAGÉME, HORTENSE, 
MARINETTE. 

TIMANTE. 

C'est moi. 

HARPAGÉME. 

Comment ! on me trahit? 

TIMANTE. 

Non, on te fait justice. 
Par cette invention tu forgeois mon supplice. 
Et j'en ai fait le tien, pour tirer d'embarras 
La belle Hortense. 

HARPAGÉME. 

Hortense ! Ah ! ne le croyez pas ! 
Songez qu'à m'épouser votre foi vous engage, 
Ou bien que du démon vous serez le partage. 



332 LE FLORENTIN. 

HORTENSE. 

Je Tétois sans ressource, en vous donnant la main; 
Mais je crois qu'avec lui l'oracle est moins certain. 

HARPAGÊME. 

Ah ! Marinette, à moi! délivre-moi , dépêche. 

MARINETTE. 

Je n'oserois, monsieur; Timante m'en empêche. 

T I M A N T E. 

Vos parents et les miens vont combler notre espoir ; 

( à Harpagême. ) 
Allons, Hortense... Adieu, seigneur, jusqu'au revoir. 

HARPAGEME. 

Arrête... 

HORTENSE. 

Adieu, monsieur; votre servante. 

HARPAGÊME. 

Hortense , 
Songez... 

MARINETTE. 

Adieu : prenez un peu de patience. 
( Timante y Hortense et Marinette sortent. ) 

SCÈNE XIII. 

H A R P A G É M E , rfa/w le piège. 

Arrête, arrête, arrête... Holà! quelqu'un, holà! 
A moi , tôt ! 



LE FLORENTIN. 333 

SCÈNE XIV. 

AGATHE, HARPAGÉMp. 

AGATHE. 

Eh ! bon dieu ! qui vous a huche là , 
Mou fils? 

HARPAGÉME. 

Moi-même. 

AGATHE. 

Vous? 

HARPAGÉME. 

Ah ! ma mère, on m'outrage. 
Dans mes propres panneaux j'ai donné : j'en enrage ! 
Soulagez-moi, brisez ce trébuchet maudit. 

AGATHE. 

Eh bien ! mon fils, eh bien ! je vous l'avois bien dit : 
De vos malins vouloirs voilà la digne issue; 
Vous ne seriez pas là, si j'en eusse été crue. 

HARPAGÉME. 

Cette moralité sied bien à ma douleur!... 

Au meurtre , mes voisins , au secours ! au voleur ! 

SCÈNE XV. 

HARPAGÉME, AGATHE, UN EXEMPT, des 
archers, les garçons serruriers. 

l'exempt. 
Quel bruit ai-je entendu ? 



334 LE FLORENTIN. 

H A RP AGE ME. 

Monsieur l'exempt, de grâce I 
Commandez de ces nœuds que l'on me débarrasse. 

LEX EM PT , à ses gens et aux serruriers. 
Enfants, prenez ce soin. 

( On délivre Harpagême.) 

AGATHE. 

C'en est fait. 

HARPAGÊME. 

Grand merci ! 
Courons après les gens qui causent mon souci. 

l'exempt. 
Mon ordre est de venir m' assurer de vous-même. 
Le sénat qui conuoît votre rigueur extrême, 
Vous ordonne à l'instant que , sans égard à rien , 
Vous lui rendiez raison d'Hortense et de sou bien. 

HARPAGEME. 

Le sénat le prend mal. 

l'exempt. 
La résistance est vaine : 
Allons. 

HARPAGÉME. 

Je n'irai pas. 

l'exempt. 
Eh bien donc, qu'on l'entraîne. 



FIN. 



•%/V^V'V"»/V'\/V'*.'*>'»/V'%-'%/-V'X/%-^-V''»/^'»/*-^V'%/»/V'V^^ 



TABLE DES PIÈGES 



CONTENUES 



DANS CE VOLUME. 



La Mère coquette, ou les Amants brouillés, 

comédie , par Quiuault Page i 

La Femme juge et partie, comédie, par Mout- 

tteury 1 1 5 

Pénélope, tragédie, par l'abbé Genest 217 

Le Florentin, comédie, par La Foutaine. . . . 299 



FIN de la table. 



ir>!aiaiE de JULES DIDOT AINE, imprimeu» du roi, 
rue Ju Pont-de-Lodi, n" C. 



2Ç P p 



à 



i! 



r- -f^ Qr-riT MAR.7 nig/i 

PQ Chef s-d ♦ oeuvre 
1220 dramatiques de 

ZWb Quinault 
\^2U 



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